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TAYLOR
INSTITUTION
LIBRARY
ST. GILES- OXFORD
KeP. F- 3032.
n,g,t7rrlb,GOOgIC
, Google
, Google
5 6 3o
FABLIAUX
CONTES.
, Google
IMPRIMB CHEZ PAUL RENODAKD,
, Google
FABLIAUX
on
CONTES,
FABLES ET ROMANS DU XII* ET DU XIII* SIÈCLE.
'S L SL
PAR LEGRAND D'AUSSY,
TROISIÈME EDITION,
TOME QUATHIËHE.
PARIS.
JULES RENOUARD, LIBRàlRE,
jUnlbyGOOglC
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TABLE
DU QUATRIÈME VOLUME.
L* Boune pleiae de sens ,par Jean L» G^imt dAabe-
La PateaAtre de l'Usurier la
Rêverie. ■ . ,.,..-.. 17
LHâtel Saint-HartiD , ou Gombert , ou l'Anneau , par
Jean de Boeet rS
Le Tailleur du Roi et son Sergent a4
Le Lai de l'Obelet %^
Du Villain qui vit sa Femme avec un ami 35
L'Oie. 37
Les Perdrix 38
OuVillainquiavoit un cheval à vendre 4>
Des deux Chevaux, par /fan (& £<MVJ. I\i
Le Cuvier 47
De la Vieille qui séduisit la jeune Femme So
Du pauvre Clerc 55
Le même, en vers, /)ar/m6«rf. 63
DeHonteetdePuterie,/MiribVAiirt(£!X^&. . ... 67
Auberée 68
KmmAot, par Aad^rm (e Bâtard. 80
Lai d1doine,/)ar fe ntAne 83
Lai d'Isabeau,/Mzr/e Di^me 83
LaideBéatrix,/wrfem^me. 85
K\^«exax,p<irk mime. . 87
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TABLE
La Châtelaine de Saiot-Gilles 89
Alarian gS
La ChâtelaÎDe de Vergy 98
Le Bourgeois d'AbbevUle , ou la Housse coupée en
àeax.,par Bernier. 117
Du Chevalier qui confessa sa Femme i3i
Du Prêtre qui dit la Passion i4i
Lai duBuisson d'Epine, ^rJMawetfc i^once. . , . 144
Lai de Gugemer, Sis d'Oridial, se^neiur de lÀoa,par
Marie de France i5o
OeMaimon 157
1a tS.t&eh.oaXe , par Hugues de Cambrai. i59
Le Prêtre crueiBé 160
Lai da prisonnier, ou Lai d'Ignaurès ,par Renaud . . 163
La Vessie du curé, /Mir /ni» .Ai»V. 177 .
De la mauvaise Femme 188
Des trois Femmes qui trouvèrent un aaneau.^r Baisiau. 19a
Des trob Femmes qui trouvèrent une image. . . . 196
La Vieille 199
Aloul aoi
Des deux Changeurs ao4
Boivin de Provins, /mw Courtois d' Arras. aog
Le Villain de Bailleul , ou de la Femme qui fit croire
à son Mari qu'il étoit mort , par Jean de Bases . . a 1 8
Lai du Palefroi vair,/>arfi^uguefZ«Acu'. aao
Le Vil^n de Farbu a37
De l'Herberie, ou le Dît de l'Herberie aîg
Constant Duhamel , ou de la Dame qui attrapa un
Prêtre , un Prévôt et un Forestier. .*.... a46
Les trois Bossus, />iir i>uran<^. a57
Estourmi , par Hugues Piaacele aâ4
Le Sacristain de Gluni,/>(ir /eo/iZe Chapelain . . . a66
, Google
DU QUATRIÈME VOLUME.
u du Prêtre qu'on pdrte.
1 de la Dune qui fit
La longue Nuit, i
Le Sacristain ......
De la Bourgeoisie d'Orléans ,
battre son mari ' n
De la Dame et du Curé ■ . . . i
Le Prêtre et Alison 3
De la Grue 3
Le même, en yeis, par Imbert. 3
Du Curé qui aimoit la femme d'un Villain 3
De la Demoiselle qui révoit 3
De la Femme qui se fit saigner. j
De l'Anneau ,par Haisiau 1
la Souris f.
Le Pécheur de Pont-sur-Seine 3
De la Demoiselle qui ne pouvoit , sans se pâmer, en-
tendre un certain jurenient 3
De la Demoiselle qui vouloit voler, /xir Rutebeuf. . . 3
FABLES DE MARIE DE FRANCE ... 3
Avertissement préliminaire. 3
l'Abeille et la Hoache. ... 335 ris , oa le Cliat qui le ëI
L'Aigle, rAnionr et les Pi- év^ue 3
L'Ape et le ChieD.
L'Arpenteur er sa I
L'Autour et le Hibou 34i
La Biche, le Faon et le Cb»-
««"■ Î4a
Le ChevaL'er et le Vieillard. .
Le Ccrbeau et le Loup. ....
Ho De l'EKarbol. .
Les Corbeaux 344
Le Blaireau et les GhJiods. . 34$
Le Bouc et le Cheval 346
Du Chameau el de la Pure.. 347
Le Chat, le Uuloi et la Sou-
Une Femme el sa Poule. .. , 35i
La Gnenoa et l'Ours 353
DelaGrue. 354
L'Homme el les deux Cerfa. . 355
L'Homme, le Renai'd el le
Serpent 3.'i6
Le Lièvre et te Deilin 35?
. 358
, Google
TIBLI DU QUATSIÈME TtiLITHE.
LaLioD,leLaupet1eSaurd. 36<i
Le Loap devcna r«i I6a
Let deux Loups 166
Du Lonp et de la Guêpe. . . . 367
Du Loup et du Hérinon. . . . 36g
Le l4Hip et le Pigeon 371
DuLoupquiavoithilUQTOBU. 371
Du Médedn et de la Fille en-
ceiole 37!
Le MîIbd et le Geai 37!
Les Oiieiui se choisissant un
roi /*.
Le Prêtre et le Loup. 37S
Du Pnid'homme qui fit sa
Femme avec un Aniaot... 379
Le Renard et le Chat 3go
Du KoNnl et du Coq 3>i
Le Renard et l'Ourse. 3S5
Le Renard et le Pigeon 3Si
Do Viliiin et du Folet 385
LeTilkinelMsBieuft .... 386
DuTIllain et de son Cheral. 3S7
Le Vitlain et la Chouelte. . . li.
Le Tiliain elle Dragon 3Sg
DuYillainet de l'Escarbot.. 3gi
Du'ViUaiaetl'Ermite..... 3gi
Le Tillaiii a le Loup 3g3
Du Tiliain qui donna ses
Bonfs au Loup. 396
Le YlUain et le Serpent 3ga
Des deux 'ViUaina. 3gg
LeToleur et les Moutons... ioo
CHOIX ET EXTRAITS D'ANCIENS FABLUUX.
Du Segretain moine i
Lai de l'Espine , par Marie de France 10
La Housse Partie , par Bernier. ^3
LiDisde-la Vescieàprestre,/«i/-/aAej(/e£fLriu. . .ai
LiDizdel'£rberie,;}ar Auteieu/ a4
Des trois Boçus, /MIT /Jurante. »7
De l'Aigle et de rOstour, par Mine lie Ffn/icr. . . . 3o
>l> ni t.K TtlLK DU QUÀT<lia VOLDH.
Fmttes à corriger.
Paje 48. ligne n, page 197, Ahe.- page 91.
Dans le Choix -
Page première, n* iSSu, Sjtt; n' iS3d.
...Googjc
I-AVLOR lN6T,ruT,0f,T'
OXFORO.
FABLIAUX
CONTES
DU DOUZiiHE BT DU TREIZIÈME SIÈCLE.
LA BOURSE PLEINE DE SENS;
PAS JEAN LE GALLOIS D'AVBEPIERHE.
FÂUCBBT EK Jt DOJtUt 1
Daits la terre du comte de Nevers vivoit, k
ce que nous dit Jean le Gallois, un gros mar-
chand nommé Kénier, homme fort intelligent
dans son commerce, et surtout en ce qui con-
cemoit les foires. Il demeuroit à Décise. C'est
une TUle située dans une île, au milieu de la
Loire : je n'en connois point dont la situation
soit plus riante.
La femme du hourgeois, appelée Phélise , étoit
6lle d'un chevalier; mais, quoiqu'elle aimât ten-
drement son mari, et qu'elle fut la plus belle
■ Google
a LA BOURSE PLEINE DE SENS,
personne que Ton connût dans le canton, Kénier
ne s'en étoit pas moins amouraché d'une co-
quine, pour laquelle il n'épargnoit aucune dé-
pense , et qui dans son cœur ne cherchoit qu'à
le tromper. Une pareille intrigue ne fut pas long-
temps inconnue à Phélise. Aux allées et aux
venues de son mari, à ses fréquentes absences,
elle soupçonna la vérité, et ne put s'empêcher
de lui en témoigner sa douleur. Non-seulement
il nia le fait, mais il témoigna encore beaucoup
d'humeur à sa femme, de sorte que celle-ci, le
voyant continuer son même train de vie, prit le
parti de se taire et de fermer les yeux.
Peu de temps après, Rénier se proposa d'aller
à la foire de Troyes '. Au moment de monter à
cheval et de faire partir ses charrettes, il vint
prendre congé de sa femme. « Que voulez-vous
« que je vous rapporte de la foire ? lui dit-il :
o guimpe, bourses, bagues, agrafes, ceintures
o en or, demandez tout ce qui vous fera plaisir,
« pourvu que je puisse le trouver, vous êtes sûre
a de l'avoir. — Je suis très sensible à votre atten-
a tien , répondit-elle ; mais puisque vous me lais-
a sez le choix de ce que je veux, je vous prierai
« de me rapporter seulement du sens plein une
« bourse d'un denier. » L'époux en donna sa
parole, sans faire trop de réflexion à ce qu'il
promettoit, et il partit.
■ Google
LA BOURSE PLEINE DE SENS. 3
Arrivé à Troyes, il vendit ses marchandises
et acheta celles qu'il lui falloit, comme draps,
étoffes de soie, écarlate teinte en graine, coupes
et hanaps d'or et d'argent, laines de Bruges et
de SainfrOmer ' : après quoi il songea à faire
l'emplette dont l'avoit chargé son épouse. Mais
il eut beau demander par toute la halle une
bourse pleine de sens, personne ne put le satis-
faire.
Cependant il se trouva un vieux marchand de
Galice , venu là avec de l'anis , du gingembre et de
la cannelle, qui crut entravoir du mystère dans
cette demande. « Sire, dit-il au bourgeois, êtes-
« vous marié? a Rénier répondit qu'il avoit une
femme belle et sage, a iTauriez-vous pas une
« mie? » reprit l'Espagnol : on le lui avoua, u Oh!
« je commence à entrevoir ce qu'a voulu de vous
K votre épouse. Maia , dites-moi , vous emportez
u sans doute quelque chose de la foire pour votre
« mie ? D Rénier avoua encore qu'il portoit à
Mabille (c'étoit le nom de la fille) une robe
de soie d'Ypres. «Écoutez-moi, ajouta le pru-
« d'homme, j'ai un conseil à vous donner, c'est,
« avant de faire un tel présent à cette créature,
« de vous assurer si elle le onérite. Quand vous
u serez près d'arriver, quittez votre robe pour
■ en prendre une vieille et déchirée; entrez le
« soir chez la donzelle avec cette apparence de
■ Google
4 LA BOUHSË PLEINE DE SENS,
«misère, dites-lui que vous venez d'être ruiné,
« et priezJa de vous recevoir. Si elle vous ac-
« cueille avec les mêmes caresses et la même joie
« qu'auparavant, donnez-lui la robe, j'y cooseos.
« Mais&i elle se montre telle que sont ordinaire-
« ment toutes ces malheureuses, ne perdez plus
•X là davantage votre temps ni vos deniers. D'après
« ce que vous m'avez dit de votre femme , je lui
a crois d'autres sentiments; cependant il ne tien-
« dra qu'à vous d'MnpIoyer aussi vis-à-vis d'elle
e la même épreuve : vous saurez après cela qui
s des deux mérite votre amour, o
Rénier, trouvant le conseil sensé , résolut de
le mettre en usage. Il entra donc dans Décise au
commencement de la nuit afin de n'être pas re-
connu, et vint frapper chez Mabille. Elle étoit
au lit et descendit pour lui ouvrir; mais quand
elle vit ses haillons, elle lui demanda, d'un air
d'étonnemcnt , où il avoit été ainsi s'accoutrer;
et sur la réponse préparée qu'il lui fit , elle le
pria de sortir et lui ferma la porte au nez.
Fort mécontent de son épreuve , Renier revint
chez lui dans le dessein néanmoins de l'employer
encore pour sa femme. A la voix de son mari,
celle-ci accourut avec empressement et lui té-
moigna la joie qu'elle avoit de le revoir. Il s'écria
qu'il étoit perdu, que tout ce qu'il conduisoit à
Troyes lui avoit été volé. Il parla de ses créan-
, Google
LA BOURSE PLEINE DE SENS. 5
ciers qui alloîent fondre sur lui, et donna totis
les signes du plus grand désespoir, a Quoi! sire,
voilà ce qui vous afflige, reprît Phélise. Mon
« bon ami, prends courage, il nous reste encore
« mon bien et ma dot. Prés, bois, moulins, vignes
« et maisons, mes robes même et mes joyaux,
■ vends tout, j'y consens de grand cœur *. » Alors
elle lui ôta la robe déchirée qu'il avoit, pour lui
en donner une de menu vair; elle lui servit à
manger, et l'exhorta surtout à bannir toute idée
chagrine qui eût pu troubler son sommeil.
Mabille, dès le point du jour, s'étoit bâtée
d'aller répandre dans la ville la nouvelle du mal-
heur prétendu de Rénier. Aussitôt ses créanciers
étoient accourus; et lui , pour apprendre aussi à
les connoître, feignit de continuer son jeu. «Mes
« amis , leur ditil , vos craintes ne sont que trop
4 bien fondées. Je suis ruiné en effet ; et je me
« consolerois peut-être , si je ne perdoLs que mon
R bien : mais je fais tort aussi à d'autres et c'est
« là ce qui m'afflige. Voyez, je vous prie, à me
« soulager; convenons ensemble de quelques ar-
a rangements. »
A ce discours les créanciers se turent, et'-no
rompirent le silence que pour murmurer entre
eux. Enfin tout-à-coup ib virent paroître de
loin, sur le pont de Décise , le valet de Kénier,
conduisant son cheval et suivi de dix charrettes
■ Google
6 LA BOUBSE PLEINE DE SENS.
chargées. Ils demandèrent à qui appartenoient
toutes ces voitures. A moi , répondit le bour-
geois ; et alors il conta son aventure de Troycs et
le conseil que lui avoit donné l'Espagnol. Phélise
à son tour avoua que son mari avoit deviné et
rempli son intention. Il lui fit présent de la robe
destinée i Mabille; et pour célébrer le succès de
son épreuve, il donna ce jour-là une grande fête.
Messieurs , si quelqu'un parmi vous avoit le
cœur inconstant et léger, qu'il Ëissc bieu atten-
tion à mon fabliau. Défiez-vous de ces miséra-
bles qui vous aiment pour de l'argent; car leur
en eussiez-vous donné autant qu'en possède le
roi, soyez sûrs que si elles vous voyoienl dans
la misère, elles ne feroient qu'en rire. Tout leur
talent est de tromper : et bien fou est celui qui,
possédant une fenune estimable, va se déshono-
rer avec des coquines incapables de loyauté et
d'amour.
Recueil de Barbazan , tome m , page 3S.
Se trouve dans le NovelUero ùaliaao, tome iv.
Rimé en fraaçois dans le Mercure galant , octdbre 1664-
L'abbé Massieu , dans son Histoire de la poésie fraaçoise ,
dôme en ces termes l'analyse du fabliau : Vn marchand fort
riche , mais qui n'avoil pas beaucoup de conduite ni de raison ,
partant pour une/oirr , promet à sa femme de lui rapporter
, Google
LA BOURSE PLEINE DE SENS. 7
lUM grande bourtc, pteioe d'argenL La femme lui répond
qu'eUe Fen quittera pour une de sens.
J'aurais un volume entier à faire , si je vonlois relever
toutes les erreurs de nos auteurs modernes snr nos vieux
poètes ; mais mon intention n'est pas d'affecter ici une sévé-
rité que j'ai lieu de craindre pour moi-même : Feniam peli-
muiqae damutque vicissim. Cependant, en rendant à l'abbé
Hassîeu , écrivain d'ailleurs agréable et littérateur instruit
dans plus d'un genre , toute la justice qui lui est due, j'avoue-
rai que je u'ai pu sans étonnement lire son ouvrage. L'his-
toire de notre poésie françoise reste encore à faire, et
j'exhorte i cette laborieuse entreprise ceux de nos gens de
lettres qui se sentiront du courage et du goAt. Ib ne croi-
ront pas sans doute remplir un pareil titre, en nous don-
Haut, comme Massieu, quelques analyses erronées ou tron-
quées, et quelques noms ou vers, pris au hasard dans Pas~
quier, dans Fauchet, etc. Ils voudront apprécier nos poètes
d'après leurs poésies mêmes, ils compulseront, ils étudieront
les manuscrits du temps, et ce ne sera point là le travail
d'un jour.
NOTES.
(1. Zajhire de T^vjres.) J'ai déjà dit que c'étoit la plus
célèbre de France. On y venoit de toute l'Europe.
(a. Jrrïté à Trojres , acheta draps , étires de soie , écar-
late, coupes et hanapt, laines de Bruges et de Saint-Omer.)
Ce passage nous apprend quelles étoient en partie les mar-
chandbes qui se vendoient alors dans nos grandes foires. Il
seroit bien autrement satbfaisant pour nous de connoStre
tontes celles qui entroient dans l'état général du commerce
de France, et qui étoient vendues par elle à l'étranger, ou
,, Google
8 LA BOURSE PLEINE DE SENS.
apportées par l'étraDger che« elle, A la vérité , j'ai trouvé
dans un manDscrit que possédoit autrefois la cathédrale de
Paris, et qui est acluellement à la Bibliothèque du roi , un
nHHcean très curienx sur cette matière. L'auteur, faisant
l'éloge de la foire de Bruges et de celle de Flandre , dé-
taille & ce propos toutes les marchandises qu'on^portoit à
ces foires , et il nous a[^rend ainsi , sans le vouloir, quel étoit
le commerce de l'Europe ; mais il omet l'article qui nous
intéresseroit davantage : il ne s'occupe point de la France. Je
vais néanmoins transcrire son état,etjele fais avec d'autant
plus de confiance , que je ne connois sar cet objet aucnn
morceau qui soit aossi complet.
Ce sont II royaume et le» terres , desqaex les marehandltes
viennent à Bruges, et en la terre de Flandres: c'est à sçavoir
tes choses qui ensuivent ei-après.
" Dou royaume d'Angleterre , viennent lainne, ploros ,
• estains , charbons de rocht {de terre ),tTOiaaige.
' Escoche (Ecosse) , lainne , cuir, fromaige et sui.
<• Illande (Irlande), cuir et lainnes.
* Norweghe , gerfaut, merriens [merraiit] , cuir bouli,
« burre (beurre), sui, oint, et pois; cuir de bouc, dont on
• fait cordouan.
Denemarche.palefroy, cuir, oint, sui, cendre , harens ,
' bicoos (cochons).
1 Suedelen, vairs et gris, oint, sui, sain, cendre, et
• harpois.
•• Bossic , cire , vair et gris.
■ Hongrie , cire , or et aident en plate.
- Bafaaigne(.5oA^fne),cire, or, argent et estain.
■ Alemaigne, vins rinois (du Rhin), pois, cendre , mar-
m tien (merrain), blet (blé), fer et acier.
ce Polane (Pologne), or et argent en plate, cire, vairs et
" gris , et coivre ( cuivre ).
, Google
LA BOURSE PLEINE DE SENS. 9
■ Evesché de lJ^,to(M (hhu) arrêt (ouvraget) de coivre
• faites, et de faaterie (de euùine) , et de grant rnameD.
• Bougerie (Bulgarie) vairs et gris, hermine, sable et
" lédsse ( sortet de pelleterie ).
' Navare , lâches dant <hi fait sarges ( setges) , cordouans ,
• hasasa(btuane), tvix>\\ssk( réglisse), amasAra (amandes),
• péleterie,dr^>s(foi7£j) dont on fait voiles à grant nés.
H Arragon , tex avoir ( telle marchandise ) comme de Na-
■ Tare , et sarreiu ( saffran ) , et ris.
■ Castel(Ûuti/£;), grainaes *, dre, cordonnas, basanne,
» filache ( chanvre ) , lainae , péleterie , vif-argent , sui , oint ,
" connus, henis, amandres, et fer.
• Léon , autex avoir comme dessus est dît , sans fer
^ (excepté le fer).
• Entelusef^n^^nuie}, sébiles et cordes, miel, oile d'olive,
• cuirs, péleterie, cire, gTiuis(^nwjfj]6gues, et raisins.
■ Grenate , cire , soie , figues , raisins , et amandres.
•■ Galice, sains, vif-argent, vin, cuir, péleterie et lainne.
■ Portigal , miel , péleterie , cire , cuir, grainne , oint ,
• oile, figues, raisins, valai.
•■ Fées en ATrique, cire, cuirs et péleterie.
• Marroc , autele (pareille) marchandise , et commin , et
• suc crebus.
■ Ségelmesse qui siet près de la mer des arènes (de saèle ,
• le désert ) , dathes ( dattes ) , et alluns ( alun ) Mans.
• Bougie, péleterie de aiiigniax( agneaux), cuir, suc, et
■ alun de plume.
f> Tunes ( Tunis), autel avoir comme de Bougie.
■ Hoilorgues (Majorque), alun, ris, cuir, figues.
■ Sardeingne, péleterie.
• Constantinople , alun de glace.
, Google
lo LA BOURSE PLEINE DE SENS.
> Jérusalem, poivres, et toute espicerie, et bresis(6oû
. de Brésil).
• Ëgipt«, de aiéme.
■ La terre au Soudan, de même.
<c Hermenie (^nn^jMe], coûtons (coffon) , et toute autre
• espicerie dessus dite.
• Thartarie , draps d'or et de soie de moult de menieres
• (maitKrei), etpé\.hs(peHes), et vaire, et gris.
■ Et de tous ces royaumes et terres desus dites , viennent
■ marcheant et marcheandises en la terre de Flandres, sans
< cex(ceuj:)qui vieimeat dou royaume de France, et de
• Poitou , et de Gascoigne , et des trois illes oil il a moult
■ de royaumes que nous ne savons nommer. •
L'auteur distingue le Poitou et la Gascogne du royaume
de France, parce que ces provinces étoient possédées par
les rois d'Angleterre. Il paroït cependant s'être trompé dans
les derniers articles de sa liste, par exemple, lorsqu'il fait
venir les perles de Tartaric , et les épiceries de Jérusalem,
d'Egypte et d'Ar»énie. Ces épiceries étoient une production
de l'Inde; mais, comme elles arrivoient en Europe par la
voie d'Alexandrie ou du Levant, et que des Arméniens en
Taisoient commerce , il a pu croire qu'elles naissoient dans
ces pays.
IjC même auteur, ou plutAt le même manuscrit, nous
donne une autre notice du même genre : c'est celle de l'au-
nage de toui les draps qai se vendaient aux foires , et celle-ci
au moins nous intéresse , en ce qu'elle nous apprend quelles
étoient alors les villes de France qui avoient des manufac-
tures de draps. Je vais la copier, en supprimant tout ce
qui regarde les mesures et aunages , détail aujourd'hui fort
indifférent pour nous. Je remarquerai néanmoins aupara-
vant qu'elle ne contient que des noms de villes françoi^es ou
Q aman des.
, Google
LA BOURSE PLEINE DE SENS.
• Arras,
■ Gant,
• ïpre,
• Touroay,
■ LUIe,
• Douai ,
■ Cambrai,
< VaUnciennes ,
< Vloaitereid(!HontrtttU),
Saint-Quentin ,
■ Aubevile ( Jbbeville) ,
« Avesnes ,
■ Aubenton,
•■ Lonvatn,
1 Louviers,
« Soan ( Jtoucn ) ,
■ Biauvès ( BeaioaU ) ,
•t Cbaalnns,
■ Ouchie ( Orekies),
■ pTouvins{ProvMT),
■ Troies,
• Sens,
■ Hui,
(3. Mon boa ami , prends eoumge..... vends tout , j'y consens
de grand cŒur.)l£s scènes da Malade imaginaire , oh Argan,
d'après les avis de son frère , éprouve lour^-tour l'attache-
ment prétendu d'une femme qui n'en veut qu'à son bien , et
l'amitié réelle d'une fille qui lui reste du premier lit, ne
seroient-elles pas encore une imitation de ce fabliau ? Ce
seroit le troisième que Molière aurait transporté sur notre
théâtre.
< MaXigaes (Malines),
■ Haubeuge ,
• Monciax (peut-être Mons),
• Bruges,
• Broisselles (Bruxelies),
( Bemag,
■ Saint- Denis,
« Paris ,
«Ligni,
• IUins(Jtfi'0»),
■ Vitry.
< Saint-Dizier,
■ Poperingues ,
■ Chartres,
"Sanlis,
■ Pon toise ,
■ Oiquemude (Birmude),
« Kaam (peut-être Caen),
1 Amiens ,
• Estampes ,
• Xié[aiit{Meulim),
« Diestre {Diesl).
, Google
LA PATENOTRË DE L'USURIER.
LA PATENOTRE DE L'USURIER.
Qui veut connoître la pateoôtre de Fusurit
Qu'il fasse silence et m'écoute. La voici telle q
je l'ai entendue dans un sermon à Paris de
boucbe de Robert de Corson. '
L'usurier se lève le premier de son logis. Il
voir si la nuit ses serrures n'ont pas été forcé*
il tire les doubles verroux, éveille sa fille et
feinme,ets'habille.aJe vais à l'église, leur dit-i
a s'il venoit quelqu'un pour emprunter sur gag(
tf qu'une de vous deux courre bien vile me cbe
B cher, je ne tarderai pas; car il ne faut qu'u
« moment quelquefois pour perdre beaucoup.
Il sort ensuite, etdp.ns ie chemin commen(
ainsi sa prière :
« Notre père. . . . Beau sire Dieu , donncMnc
o donc du bonheur , et faites-moi la grâce de i
a bien prospérer que je devienne le plus rich
« de tous les prêteurs du monde.
n Qui êtes aux deux. J'ai bien du regret d
« ne m'ètre pas trouvé au logis le jour que cett
n bourgeoise vint emprunter. C'eût été biei
« mieux fait que d'aller à la messe. Je ne sai
■ Google
LA PATENOTRE DE L'USURIER. i3
« pourquoi le inalbeur m'en veut. Mais il ne
« m'est pas possible de mettre le pied dans une
a église sans perdre quelque bonne aventure; il
« semble que ce soit un sort : je voudrais voir
« tous les prêtres et toutes les messes au diable.
c Que votre nom soit sanctifié, ... Il me fâche
a bien d'avoir cette grande fille qui me ruine,
a Elle s'entend avec sa mère poiu* me voler , j'en
« suis sûr; etjegagerotsque ces deux coquines-li
a se régalent dès que je suis dehors. J'aurois
« presque envie d'aller les surprendre.
a Que voire règne arrive. . . . Mais je me rap-
o pelle que ce chevalier qui me devoit cinquante
« livres, ne m'en a payé que la moitié. J'ai été
« un sot de m'en fier à sa parole d'honneur.
« Toutes ces paroles-là ne valent pas un bon gage.
B Que votre volonté soit faite. . . . Quand j'ai
n fait vœu d'aller à la messe deux fois la se- '
a maine afin d'attirer la bénédiction du ciel sur
« mon petit négoce , je n'ai pas réfléchi que pour
ff mon âge l'église est fort loin. Dieu devroit bien
un peu m'en récompenser, u
Notre homme entre alors dans l'église. Il s'a-
genouille à un endroit où il puisse être remar-
qué , et se frappant la poitrine avec de grands
soupirs il continue sa prière qu'il interrompt
comme auparavant.
a Donnez nous notre pain quotidien... D'où
, Google
i4 LA PATENOTRE DE L'USURIER.
« ma fille peut-elle avoir eu l'argent que je lui
a ai surpris! Il faut que de son côté elle prèle
« aussi sous maio sans me le dire. Tout cela pro-
« bablement est pour ce grand drôle avec lequel
« je l'ai trouvée un jour , et qui fut si étourdi
B de me voir, quoiqu'elle prétendît qu'il venoit
« pour emprunter,
« Délivrez-nous du mal. Quel est ce Robert de
« Corson qui va courant de ville en ville pour
« nous précber? Croit-il de bonne foi que par
a amour de mon prochain j'irai mendier? Non
H pardieu.
« Pardonnez-nous comme nous pardonnons...,
a Ces maudits juifs ont fait le complot de nous
« enlever nos pratiques et de nous ruiner, en
« prêtant à un intérêt plus bas que le nôtre. Mon
« bon Dieu, souvenez-vous qu'ils vous ont cru-
u cifié, et maudissez-les. . . Hier , avant de rece-
« voir les pièces que m'a rapportées la dame
Hersant, j'ai oublié de les examiner. Aprésent
1 qu'elles sont mêlées avec les autres, il me fau-
te dra revoir le sac; mais ma foi tant pis pour
a elle : s'il s'en trouve quelques-unes de fausses ,
« je les lui reporterai, et je soutiendrai que ce
1 sont les siennes. Mes voisins ne me font rien
n gagner et ils sont jaloux de moi parce qu'ils
« me croient riche , je voudrois bien qu'ils mou-
« russent et qu'il eu vînt d'autres.
■ Google
LA PATENOTRE DE L'USURIER. i5
<t Ne nous induisez point en tentation. Quand
n est-ce que je me verrai un monceau d'or et d'ar-
« gent! Oui, mon Dieu! je vous promets de n'y
a point toucher, de me refuser tout, de. . . .
<c Mais ai-je bien fermé la porte en sortant? Une^
a deux, trois; oui, voilà mes trois clefs.
o jiinsi soit'H. Notre prêtre va sermonner et
a chercher à nous soutirer de l'argent de nos
bourses. Serviteur, il n'en aura pas du mien. »
Recueil de Barbazan, tome iv, page 99.
J'ai trouvé aussi une Palen&ire du vin, une Palenâtre
d'amour, un Credo de l'usurier par Fourques, un Crvdo de
Ribaud; mais la pièce qu'on vient de lire suffit pour donner
une idée des autres.
Dans les Faeetîee FrisckUni , page i5i , il y a, de même
que dans le fabliau, une oraison interrompue d'un oiseleur
qui prie Dieu en raccommodant son filet, et qui de temps
en temps , quand le filet s'embrouille , envoie tout au diable.
NOTE.
(i) Robert deCoTson,oii Curson, ou Chorçon.ouCtirton,
Angtois de nation , cardinal et légat apostolique , vint en
France, l'an laia, tenir à Paris un concile pour le rétablis-
sement de la discipline ( Labbe , Concil. , tome xi , page 67 ).
Il y prêcha une croisade, et alla mourir, en iai8, dans la
, Google
i6 LA PATENOTftE DE L'USURIER.
Palestine. Il avoit composé une Somme ihéologique, c
Oudin , qui l'avoit vue en manuscrit, pu-le avec éluges.
Les papes, pendant tout ce liècle, envoyèrent en Fn
beaucoup de légats, poar y porter leurs ordres et y dit
leurs lois. Quoique ces envoyés ne Tussent ordinairem
que de simples prêtres, cependant , comme dépotés du
cairede Dieu, ils aflectoient, pour icpréseuter sa puîssam
un faste supérieur à celui des rois , ce qui leur étoit d'à
tant plus facile , que , logeant dans les abbayes et les mon
lères qui se trouvoient sur leur route, ils se faisoient <
frayer de tout, eux et leur suite,
Vindreot )i cardoiud {car£iuU-Ufai) en France,
Et ontragent dcapeni [d^nit) feùoient
Pot toni les leui (lUiu) où il* aloienl,
UoBl li prieur et li abbé
Se tenaient i moult grerè,
Ckiea orent en Iot conpiingnie
CSnq cens cheitui, uni leur ■iietnie(iiuf«}-
En leur pais Mi-je uns doute
Qn'îl ne meDoient pas lel route,*
Ainn n'ala pai J3a{Dieu) par terre
Quand il vint Kslmii requore (lùiW).**
mamucrit du roi , m.
* Je Mis bien aOrement que , dans leur pays , ils ne mèoeal point i
fastueux train.
** Jésus-Chriit n'aHoit pas ainsi , quand il vint sur la terre lisiter li
hommes , ses amis.
,, Google
RÊVERIE.
RÊVERIE.
Celle pièce, composée altemaliieinent d'u.
d'un ïera de quatre , est ce que ntMU appelou
re quelques lignes.
vers de huit syllabes el
UD Bmi^iieonri. Je ne U
genres Je plaisanterie
Pour être gai, il faut avoir une mie. J'aime
autant me lever tard qu'au point du jour; et
quand j'ai bien faim , donnez-moi croûte ou
mie, cela m'est égal. Le soleil est chaud en été.
Que m'importe, pourvu que je l'aie; jamais je
n'en ai vu une aussi belle. Que dites-vous là-bas,
vous autres? Y aura-t-il paix? Je vous croyois
plus polis. J'ai eu aujourd'hui Xhâtel de Saint
Julien ; si cela est nous mangerons des pois di-
manche. I^ncelot et Lionnel étoient cousins,
aussi un hareng frais k l'ail est-il une bonne
chose. Patience, dans un mois vous entendrez
bien tonner. Mon cheval est-il ferré? Je l'ai mis
en tire-lire pour le mieux garder. Entre Com-
piègne et Beauvais il croît de bons vins, et sur-
tout il ne faut pas oublier d'honorer les dames.
Mais je ne veux pas en dire davantage sans
argent.
, Google
L'HOTEL SAINT-MARTIN.
L'HOTEL SAINT-MARTIN,
GOMBERT,
L'ANNEAU;
PAR JEAN DE BOTES.
Ces trois Terùoiu ont cotre elles des dirrérenceB considérables,
quoique , dans toutes les trois , le fonds dn conte soit le même.
Martin et Thibaut , deux clercs voisins et
amis, mais pauvres, se voient, dans un mo-
ment de disette, réduits tout-à-coup à la der-
nière nécessité. L'un d'eux heureusement trouve
quelqu'un qui lui prête un setier de blé; l'au-
tre emprunte la jument de son frère pour por-
ter le blé au moulin, et ils y vont ensemble. Le
moulin , ainsi que la maison du meunier , étoit
en pleine campagne , éloigné de toute habitation
et près d'un bois. Les clercs , en arrivant , jettent
leur sac par terre; et tandis que Martin monte
au moulin avertir le meunier, Thibaut conduit
, Google
LHOTEL SAINT-MARTIN. 19
la jument dans un pré voisin pour la faire paî-
tre; mais ils avoient affaire à un fripon. Gom-
bert ( c'étoit le nom du meunier ), les ayant aper-
çus de loin , avoit formé avec sa femme le com-
plot de les voler. Dans ce dessein il s'étoit caché ;
de sorte que quand , après l'avoir cherché inuti-
lement au moulin , les clercs viennent chez lui
te demander , la femme leur dit qu'il est sorti ,
et les envoie le chercher, l'un au bois, l'autre
au village. Le drôle pendant ce temps enlève le
sac et emmène la jument.
Lorsqu'ils reviennent , As ne trouvent plus
rien. La meunière à qui ils se plaignent feint
de ne savoir ce qu'ils lui veulent dire; mais elle
leur conseille de courir bien vite au bois ,
parce que, si quelqu'un les a volés, il ne peut
être allé se cacher que là. Ils emploient inutile-
ment dans cette pénible recherche le reste du
jour. Chassés enfin du bois par la nuit et ne sa-
chant que devenir, ils prennent le parti d'aller
demander un gîte au meunier. Celui-ci, pour
écarter le soupçon du vol en se donnant l'air
d'un homme charitable , les accueille de son
mieux : il affecte de les plaindre beaucoup , et
les Élit souper avec lui.
La famille du villain consistoit eu un enfant
de quatre ans et une fille de dix-huit extrême-
ment jolie. Thibaut pendant tout le repas ne fut,
■ Google
ao L'HOTEL SAINT-MARTIN.
malgré sa faim , occupé que de la pucelle; et il
résolut de mettre à profit, s'il le pouvoit , cette
occasion de passer avec elle uuc nuit sous le
même toit. On se couche.
Outre le lit des deux époux , au pied duquel
ils plaçoient le berceau de leur enfant; outre le
lit de la fille, il y en avoit dans la chambre un
troisième , qui fut destiné aux deux clercs , et
qui, ordiuairement vide , ne servoit que quand
le meunier, étant pressé d'ouvrage, faisoit venir
un garçon. Mais alors Gombert prenoit une
précaution pour garder sa fille. Le lit de la pou-
lette étoit fait en forme de huche, avec un
couvercle en osier. Le père fermoit le couvercle
au cadenas, et il en mettoit la clef sous son tra-
versin.
Ce cadenas, que Thibaut vit fermer , déran-
geoit un peu ses projets. Néanmoins il ne déses-
péra pas de réussir ; et dès qu'il entendit les deux
époux ronfler, se levant sans bruit après avoir
prévenu son camarade, il alla au lit de Gom-
bert escamoter la clef, et vint à celui de la pu-
celle, qui ne dormoit pas encore, la prier de le
recevoir. D'abord elle refusa. Mais séduite par
un prétendu anneau d'or qu'il lui offrit, et qui
n'étoit qu'un anneau de fer qu'il avoit pris au
garde-feu de ta cheminée, elle lui permit d'ou-
, Google
LTÏOTEL SAINT-MARTIN. ai
Martin, resté seiil^envioit le sort de son com-
pagnon, lorsqu'un heureux hasard lui fournit le
moyen de faire, de son côté, tomber la meu-
nière dans ses filets. Elle se leva pour un besoin
et sortit ; Martin pendant ce temps va prendre
le berceau qu'il apporte au pied de son Ut ; et
quand elle rentre, il tire l'oreille de l'enfant
pour le faire pleurer. La mère vient droit au
berceau apaiser et rendormir le bambin; puis ,
croyant entrer dans le lit de son mari , elle se
couche, sans le savoir, à côté du clerc.
Au chant du coq, Thibaut crut qu'il étoit
temps de se retirer. Il revient donc, en tâton-
nant, gagner son lit. Mais le berceau qu'il trou-
ve lui fait croire qu'il s'est trompé , et il va se
coucher près du meunier, que d:ins son trans-
port il réveille pour lui conter sa bonne for-
tune. Gombert ne répond à cette confidence
que par quelques coups de poings qu'on lui
rend avec usure. La femme que ce bruit réveille
aussi, dit à son prétendu mari de se lever pour
aller mettre le hola. Mais celui-ci, qui savoit
que son camarade étoit le plus fort , reste tran-
quille. Enfin , le meunier va dans la cheminée
allumer sa lampe. Il voit alors sa femme couchée
avec un autre , et d'abord l'apostrophe d'une
épithète très énergique. Si je suis telle , répond-
elle, c'est sans le savoir; mais toi, c'est de pro-
, Google
■J2 L'HOTEL SAINT-MARTIN.
pos délibéré que tu as volé le sac et la jument
des deux honnêtes gens que voici. A ces mots
les deux clercs sortent du lit. Us rossent le meu-
nier, et se font rendre ce qui leur appartcnoit.
Et ce/ut ainsi qu'ils eurent à ses dépens i'hâtel
de Saini Martin. '
Recueil de Barbazdti , tome m , page a38.
Dans Soceace (ix Joiini. noiiv. vi} ; mais l'auteur italien y
■ fait quelques changements qu'on peut connottre par I.a
Fontainequi l'a suivi fidèlement. Voyez h coate du Berceau.
Se trouve aussi dans les Cent Noatielles nouvelles, p. iSi.
Dans le Parangon den nouvelles, page 4'-
NOTES.
(i) Cette expressioD avoir thAtel Saint-Martin, pour dési-
gner le bonheur de trouver un bon gîte, venoît-elle de ce
que le saint évéque doimoit charitablement l'hospitalité k
tous les pauvres et voyageurs qui se prcsentoient chez lui ,
ou de ce que , s'étant présenté devant Maxime , il fut admis
avec distinctionàla table de l'empereur et servi par l'impéra-
trice elle-même? Je t'ignore. Mais je ne l'ai trouvée que dans
ce fabliau , et dans le roman de Flores et de Btatiche Fleur:
Savent dient par l« bon vin
QuB il ODt l'oilel Sainl-MartJD.
Hos poètes ordinairement emploient l'expression de
l'hôtel Saint-falien. Ce dernier saint , qui , pour expier un
crime involontaire, s'étoit dévoué à recevoir chez lui tous
, Google
L'HOTEL SAINTMARTIN. 23
les passants , et qui en a mérilé le surnom A'hospitalier, étoit
devenu le patron des voyageurs. On l'invoquoit afin d'avoir
un bon ^te ; et le matin , avant de se mettre en route , on
récitoit en son honneur une oraison.
Tu aa dite la paleoMire
Saint Julien à ccsi matin ,
Soit en roumaus, soit ea lalin ,
Un autre poète, ayaat obtenu un rendez-vous de sa maî^
tresse, et passé la nuit avec elle, dit en célébrant son
Saint Julien qui puet bien lanl ,
Ne fist i nul borne mortel
Si doux , li ban , si noble ojtel.
Ouauott manuscrilt.
Qui prend bonne femme , je tien
Que >on oalel eit laint Julien.
PoisUt mmtuscritei itEiut. Deickampi.
L'Oraison de saint Jalien , depuis le conte de Boccace et
de La Fontaine, qui porte ce titre, est deveoue chez nous
une plaisanterie. Il paroît par le fabliau et par les passages
qu'on vient de lire , que rhôtel Saint-Martin ou l'hôtel Saint-
luUen en étoient déjà une au treizième siècle.
,,GoogIc
34 LE TAILLEUR DU ROI ET SON SERGENT.
LE TAILLEUR DU ROÏ
ET SON SERGENT.
Um roi avoit un excellent taiUeur, et ce tailleur
avoit parmi ses compagnons un premier garçon
fort habile, nommé Nidui. Aux approches d'une
grande solennité, le monarque manda son tail-
leur, et lui livra plusieurs riches étoffes dont il
vouloit se faire faire différents habits, afin d'ho-
norer dignement la fête. Le maître aussitôt mit
tout son monde à l'ouvrage ; mais pour qu'il ne
pût rien voler, il y eut un chambrelan ( valet
de chambre ) chargé par le priuce de veiller dans
le lieu où l'on travailloit, et de ne pas perdre les
ouvriers de vue.
Un jour le chambrelan voulut à dîner régaler
de miel le tailleur et ses garçons. Nidui venoit de
sortir dans ce moment , et le chambrelan proposa
de l'attendre. « Je l'eusse fait sans en être averti ,
n répondit le maître: mais je sais que Nidui n'aime
«pas le miel, et qu'il préférera de manger son
, Google
LE TAILLEUR DU ROI ET SON SERGENT, aa
n pain sec. u Le drôle ne disoit cela que par ma-
lice, et pour avoir, aux dépens de son garçon ,
une portion plus forte.
Celui-ci, quand il rentra, apprit avec quelque
dépit le tour qu'on lui avoit joué. Néanmoins
il dissimula son ressentiment pour pouvoir mieux
se venger; et ayant trouvé l'occasion de parler
au chambrelan en particulier : « Je crois devoir
« vous prévenir d'une chose importante , lui dit-
o il , c'est que notre maître a le cerveau dérangé ,
« et que de temps en temps , et aux changements
« de lune surtout, il lui prend des quintes si
« dangereuses, qu'on est obligé de le lier et de
« le battre. Ainsi tenez-vous sur vos gardes, car
« dans ces moments-là il ne connoit plus per-
« soune; et s'il vous trouvoit sous aa main, ma
« foi je ne répondrois pas de vos jours. — Vous
u me faites peur, répondit le chambrelan; mais,
« dites-moi , y a-t-il quelques signes qui annon-
« cent quand son accès va commencer? Je le
o ferois lier alors et coiriger si bien que per-
« sonne n'auroit à craindre de lui. — A force
n d'avoir vu de ces sortes de scènes, continua
« le garçon , nous avons appris à les prévoir. Si
« vous le voyez chercher çà et là , frapper la terre
« du pied , se lever, jeter son escabelle , c'est un
<• signe que sa folie le prend. Sauvez-vous alors,
■ ou bien employez tout aussitôt le remède dont
■ Google
26 LE TAILLEUR DU ROI ET SON SERGENT.
« je vous ai parlé. — Eh bien ! nous l'emploierons,
a dit l'officier, soyez tranquille. »
Quelques jours après, Nidui trouve le moyen
d'enlever adroitement, et sans être aperçu de
persomie , les grands ciseaux du tailleur. Celui-ci
qui en avoit besoin pour couper, cherche au-
tour de lui; il se lève, regarde à terre, s'impa-
tiente, frappe du pied, jure et finit par jeter de
colère son escabelle au loin. Le chambrelan aus-
sitôt appelle du monde : on saisit le prétendu
fou , et on le bàtonne jusqu'à ce que les bras qui
frappent tombent de lassitude.
Lorsqu'il fut délié, il s'informa de ce qui lui
avoit attiré ce traitement : on le lui apprit. Alors
il appela son garçon, et lui demanda depuis
quand il savoit qu'il étoit fou : «Sire, répondit
« Nidui , c'est depuis le jour que je n'aime plus
a le miel. »
Cette réponse expliqua l'énigme, et l'aven-
ture apprêta beaucoup à rire aux dépens du
tailleur.
Recueil de Barbazan, tomeii, page t3i.
, Google
LE LAI DE L'OISELET.
LE LAI DE L'OISELET.
Ad temps passé, il y a bien cent ans de cela,
vivoit lin villain dont je n'ai pu savoir le nom ,
mais qui étoit si puissamment riche qu'il pos-
sédoit prés, bois et rivières, en un mot, ce que
peut posséder l'homme le plus noble. Il avoit
surtout un manoir délicieux et tel que jamais
bourg, ville ni château n'en ont offert un pareil.
Je crains, à dire le vrai, de vous en faire la des-
cription, de peur que vous ne soyez tenté de la
regarder comme une fable. Aussi je vous pré-
viens que ce lieu fut fait par art de nécromancie.
Il appartint d'abord à un chevalier. Après la mort
de celui-ci, son fils en hérita; mais le fils, ruiné
par ses débauches, se vit obligé de le vendre, et
ce fut notre villain qui l'acheta. Vous savez que,
dans une famille, pour détruire villes et châ-
teaux, il ne faut souvent qu'un héritier pro-
digue.
Ce séjour consistoit en une forte tour avec
donjon, bâtie au centre d'un vaste terrein qti'en-
fermoit une rivière. Du courant d'enceinte se
■ Google
a8 LE LAI DE L'OISELET.
détachoit un bras d'eait qui venoit isoler cir-
ctdairement dans l'enclos un verger charmant.
Là se trouvoient des roses , des fleurs et des épiées
de toute espèce, et en telle abondance, que si
on y eût apporté un mourant pour lui faire res-
pirer le baume qu'elles exhaloient, elles l'eussent
dans l'instant rappelé à la vie '. Le terrein étoit
uni et sans aspérités. Les arbres, quoique fort
élevés , avoient tous une hauteur égale, et quel-
que fruit qu'il vous plût de demander, ils pou-
voient vous l'offrir. Au milieu du verger s'élevoit,
en bouillonnant, une fontaine qui alloit perdre
dans la rivière ses eaux claires et fraîches. Elle
étoit ombragée par un pin dont les rameaux
épais et éternellement verts, aux jours les plus
bnilants de l'année, la défendoient du soleil. '
Mais ce qui augraentoit surtout les délices de
ce lieu incomparable, c'étoît la présence d'un
oiseau merveilleux. Deux fois le jour, le matin
et le soir, il venoit sur le pin chanter lais, re-
frains et chansons amoureuses. Sa voix divine
et enchanteresse, auprès de laquelle les gigues,
les violons et les harpes ne sont rien, avoil en
outre une telle vertu qu'elle eût suffi pour ra-
mener la joie dans le cœur de l'amant te plus
désespéré. A son chant et à sa présence étoient
attachées l'existence et la beauté du verger ; avec
lui arbres, fleurs, fontaine, tout devoit dispa-
, Google
LE LAI DE L'OISELET. 29
ro'itre. Voici quelle éloil sa chanson : « Écoutez
« mon lai , chevaliers, clercs et laïques, vous tous
« qui aimez et qu'amour afflige; écoutez-le sur-
a tout, vous, jeunes pucelles, et mettez à profit
« les leçons que vous allez entendre » '
Mais la première fois qu'il vit approcher le
villain , il s'écria : « Rivière , remonte vers ta
n source ; et vous, donjon , tour et château, que
«la terre vous engloutisse! Fleurs brillantes,
« ombrages frais, desséchez-vous. Chaque jour
u sous ces beaux arbres venoient jadis s'ébattre
« dames aimables et gentils chevaliers. Ils se plai-
« soient à écouter mon chant, et ne se retiroient
a qu'en se promettant, les unes d'aimer davan-
« tage, les autres de mériter encore plus d'amour
« à force de libéralité, de prouesses et de cour-
a toisie. Mais à présent quel sort! nous avons
a pour maître un villain, dont l'unique bonheur
« est de manger, et qui ne donneroit pas un
a denier pour entendre mon lai si joli. «
Après avoir ainsi parlé, l'oiseau indigné s'en-
vola; et le manant, loin d'être humilié de ses
reproches, ne songea qu'à trouver les moyens
de l'attraper, dans l'espoir que s'il pouvoit y
réussir il le vendroit fort cher. Son projet fut
heureux. Il tendit sur l'arbre un filet si adroi-
tement que l'oiseau, quand il revint le soir à
son ordinaire, se trouva pris. « Quel tort vous
, Google
3o LE LAI DE L'OISELET.
«ai-je fait, dit alors le captif, et pourquoi vou-
« loir m'ôter la vie? — Tu ne mourras pas, ré-
<t pliqiia le villain, mais je veux que tu chantes.
— £h ! ne chantois-je pas tous les jours, quand
« j'avois pour voltiger ces jardins, ces bois et ces
a prés? — Tu auras désormais une belle cage
n Je trouvois ici toutes les graines et les fruits
que pouvoit désirer ma faim. — Tu n'auras plus
H la peine de chercher à manger, on te nourrira.
« — J'étois libre et content Croyez-vous que
dans une prison ce soient des chansons dont
■ on s'occupe? — Si tu fais le muet, il ; a une
« ressource, on te mettra à la broche. — Voyez
«ma taille; petit comme je suis, ce seroit une
a cruauté à vous de me faire mourir. » Enfin , que
vous dirai-je ? Le pauvre captif demanda grâce, il
tâcha de fléchir le vitlain , et lui promit que , s'il
vouloit le remettre en liberté , il lui apprendroit
en reconnoissance trois secrets merveilleux, mais
tellement merveilleux que jamais homme de sa
race n'avoit ouï rien qui en approchât.
A ces paroles le villain ouvrit les oreilles. Il
se laissa séduire et lâcha l'oiseau, qui, s'envolant
au haut du pin, commença par arranger et rac-
commoder ses plumes. Il fallut le sommer d'exé-
cuter sa promesse. « Volontiers, répondit-il.
«Écoute -moi attentivement, tu vas entendre
o l'abrégé de la prudence humaine. Et d'abord,
, Google
LE LAI DE L'OISELET. 3i
« l'ami, garde-toi de croire trop légèrement tout
a ce qu'on te dira. — N'as-tii que cela à m'ap-
n prendre? répliqua le laboureur, tu peux le gar-
« der pour toi , je le savois déjà. — Il est bon de
« te le rappeler, tu l'avois oublié, retiens-le bien
u pour la vie. Mais quoi ? tu fais la grimace,
a Allons, je vais donc l'enseigner la seconde
« chose : dresse tes grandes oreilles, et sache
« qu'il/élut se consoler de ce qu'on n'a plus. »
Le villain, s'apercevant qu'on se moquoit de
lui, se tâcha, et reprocha au chanteur de man-
quer de bonne foi. a Vous m'aviez promis trois
a merveilles, lui dit-il, et vous me payez là avec
des niaiseries que tous les enfants savent par
« cœur. La troisième est-elle de la même force.
a — Non, la troiMème est un vrai trésor, et si
« un homme la pratique, il peut s'assurer de ne
« jamais devenir pauvre. »
Cette parole ranima le manant. Il crut qu'on
avoit voulu l'éprouver d'abord , et qu'on alloit
enfin le récompenser de sa bonne action. Mais
sa honte fut extrême lorsqu'il entendit : Ce que
tu tiens dans tes mains ne le jette pas à tes pieds.
«Je ne l'oublierai pas, répliqua-t-il , et si je te
n rattrape — Je veux t'en épargner la peine, »
reprit l'oiseau. En disant ces mots il s'envola , et à
l'instant la fontaine tarit , le pin se dessécha , les
fruits tombèrent de leurs branches, et la beauté
■ Google
3a LE LAI DE LOISELET.
de ce Heu &i vert et sifraisdisparut pour toujours.
Tel fut le prix de l'avarice du villain, et tel
est le sort de la cupidité : en voulaut tout avoir
elle perd tout.
Recueil de Barbazao, tome m, page ii4-
Ce conte est imité de fiidpaï. Un paysan, dans l'auteur
indien , a un rosier qui tous les jours produit un bouton. Un
rossignol vient plusieurs fois de suite le béqueter et l'empé-
cherd'éclore. L'oiseaudestructeurest enfin pris au piège;raai$
il obtient sa liberté par ses prières , et en reconnotssance ,
il enseii^e au paysan un trésor caché au pied de l'arbre.
NOTES.
(i. La se trouiiiient des épices de toute, espèce et en telle
abondance que , si on y eût apporté un mourant pour lai faire
respirer le baume qu'elles exhalaient , elles l'eussent dans l'in~
stant rappelé à la vie. ) Cette hyperbole sur la vertu efficace
des épices se trouve déjà dans le fabliau du f^illain Anier,
et elle marque le cas qu'on faisoit de ces aromates de l'Asie.
(a) Une rivière, une foutaine,UQ pin, quelques De(irs,un
verger forme par des arbres fruitiers à haute et basse tige,
voilà donc ce qui constituoit alors un jardin merveilleux ,
et jusqu'où pouvoit aller en ce genre l'imagination d'un
poète. Tels sont à' peu-près dans Homère les jardins d'Alci-
Doùs. C'est la simplicité des temps antiques , ob l'on ne con -
noissoit encore que les beautés de la nature, où l'on préfé-
roit l'utilité au faste, et où Tonne cherchott enfin, pour ces
lieux d'agrément, que de la fiaîcheur, di^ l'ombrage et des
, Google
LE LAI DE L'OISELET. :13
fruits. L'auteur du roman manuscrit de Claris a une descrip-
tion d'un chftteau royal qu'il donne comme le plus beau
d'Europe, et cette description ressemble à celle qu'on vient
de lire. Ce sont , ôomme ici , des tours bâties au milieu d'un
vaste enclos fermé d'une muraille de pierre et arrosé par
plusieurs fontaines. D'un cAté se trouve un bois toufTu, une
prairie et une rivière assez large ; de l'autre , des bergeries ,
un veiner et des vignes. Nulle mention de l'orme, du hêtre,
du platane et de tous ces arbres inutiles cjue le luxe, dans
la suite , adopta pour leur ombrage*. Point d'allées couvertes ;
point de bosquets, de terrasses ni de parterres. Les jardins
ne commencèrent à avoir quelque régularité et à mériter
ce nom que sous Françob V. Ce prince en retrancha ce qui
étoit rustique et champêtre , et y plaça des parterres qu'il
découpa en compartiments , et qu'il remplit de fleurs rares
plantées avec symétrie. Henri IV eut à Saint-Germain des
orgues hydrauliques et autres instruments de ce genre ; car
le siècle du bon goût n'étoil pas encore né. Les eaux clmn~
teiu en musique, parlent, contrefont le chant des oiseaux ,
fescopéterie des arquebusades , le son de l'artillerie , comme
de tels miracles se voient à Saint-Germain-en- Laje , où le
mi a fait construire telles et autres magnificences , admirées
de tous ceux qui les contemplent". En6n le cardinal deRiche-
lieu , dédaignant ces merveilles ridicules, y substitua les
cascades, les nappes et jets d'eau, usités dans les jardins
d'Italie. Peut-être, en adoptant ce genre d'ornement et de
magnificence , le fier vizir ne voulut-il qu'introduire en
France une décoration nouvelle et qui ne seroit due qu'à
lui. Quoi qu'il en soit, il l'employa, le premier, dans ses
jardins de Ruel , et c'est à lui que nous la devons.
* Etqui,aprè> ua cerlaiu nomhre d'anoéis , Couieal par Jouner uoe
quantité de bois qui certes n'est pas iuulilc. A.
" Ue Serres, Tlicdlre d'agrieulmrt, iwgeGeS.
, Google
34 LE LAI DE L'OISELET.
On a déjà pu remarquer, dans le fabliau du Paradis
if amour, une fontaine ombragée par tm pin. Les romans
en offrent beaucoup d'exemples. Charlemagne , dans ses
Capitulaires , en ordonnant que ses métairies soient garnies
d'arbres fruitiers, ordonne en même temps qu'il y ait des
lauriers et des pins.
(i. £coate^-Ie sartout , vous jeunes pucetles ) Je sup-
prime le reste de la chanson. L'oiseau recommande d'aller
assidûment à l'église, d'assister au service divin; en un mot,
de servir Dieu avec ferveur. Mais il veut qu'on serve aussi
l'amour, et , en les comparant ensemble , il trouve la chose
possible. Dieu hait les cœurs durs et faux, dît-il; Amour les
bail aussi. Dieu se laisse désarmer par les prières ; les prières
touchent aussi l'Amour, etc. EoPm il conclut son lai par dire
que, si on les sert exactement tous deux, on obtiendra le
bonheur dans ce monde-ci, et le paradis dans l'autre.
Le chanoine Froîssart, dont il nous reste, outre son
histoire si connue , un recueil considérable de poésies
amoureuses, dit de même, à la tète de la préface qu'il y
a mise, qu'il les entreprend avec l'aide de Dieu et celle de
l'amour.
Agnès de Navarre , femme de Phébus , comte-duc de Foix,
alloit en pèlerinage à Saint-Denis avec sa sceur, une amie et
Guillaume de Hachaut , auteur dont il nous reste beaucoup
de poésies manuscrites , et dont elle étoit devenue amou-
reuse , sur sa réputation, quoiqu'elle n'eût que vingt ans et
qu'il fût vieux, borgne et goutteux. Une brouillerie étant
survenue entre les deux amants, la duchesse , qui vouloit se
raccommoder avec Mâchant, lui envoya un prêtre à qui elle
s'étoit confessée, et celui-ci assura Guillaume, non-senle-
ment de l'amour d'Agnès, mais encore de sa fidélité. Le poète
a consigné ce fait dans une pièce intitulée : Le vrai dit.
, Google
DU VILLAIN, BTC.
DU VILLAIN
QUI VIT SA FEMME AVEC UN AMI.
Un villain, qui avoit quelques soupçons sur
sa femme , l'épie un jour, et la voit entrer dans
le bois avec un sien ami. Quand elle revient à la
maison , il l'accable d'injures. Instruite du sujet
de sa colère, la dame afiecte la plus grande con-
sternation, et s'écrie en pleurant qu'il ne lui
reste plus long-temps à vivre; qu'on a vu de
même, avant la mort de son père et de sa mère,
un homme inconnu promener, plusieurs jours
de suite, leur ombre sous des arbres, quoique
pendant ce temps-là Us fussent ailleurs, et que
c'est dans la famille un signe de mort certain.
D'après cet avis, elle veut se séparer de son
mari, et se retirer dans un couvent pour mettre
ordre à sa conscience. Le bonhomme est telle-
ment frappé de ce discours, qu'il demande par-
don à sa femme de s'être ti-ompé. U se flatte
■ Google
36 DU VILLAIN, etc.
cependant que la vision n'aura pas d'effet cette
fois-ci; il se propose d'aller au bois le lendemain
voir si l'ombre paroîtra encore, et en attendant
il va faire brûler un cierge à l'église, afin de
détourner le présage.
■ Google
L'OIE.
Uk curé qui avoit pour maîtresse certaine
femme de son village, la fait venir chez lui le
soir pour souper et coucher avec elle. Il avoit
une oie à la broche, et déjà ils s'apprétoieat à la
manger, assis près dufeu sur des coussins , quand
tout-à-coup on entend frapper à la porte. Le
prêtre alarmé fait cacher la femme, et, pour que
l'oie ne paroisse pas, il ordonne à son clerc de
la porter dans l'église, par la porte qui joint le
presbytère. Alors il va ouvrir : c'étoit le seigneur
du village qui l'envoyoit chercher. Mais pendant
ce temps le clerc qui portoit l'oie se laisse tenter
par le fiimet de Fanimal et le mange. Cependant
il a soin de barbouiller avec la graisse tes lèvres
d'un enfant Jésus qui étoit dans l'église, et il
lui met en main un os de l'oiseau. Quand le curé
vient pour reprendre son oie, le clerc lui dit
que le petit Jésus a tout mangé; il se plaint de
l'appétit de l'enfant, et reproche au pasteur de
le laisser mourir de faim, tandis qu'il régale si
bien sa mie.
■ Google
LES PERDRIX.
Puisque j'ai entrepris le métier de conteur , il
£aut que je tous conte aujourd'hui , non pas une
fable, mais une arenture arrivée à un certain
villain nommé Gombaud.
Il avoit attrapé derrière sa haie deux perdrix.
Aussitôt il les apprêta, et les fit rôtir. Mais vou-
lant profiter de sa bonne fortune pour régaler
quelqu'un , il alla , pendant que Marie sa femme
tournoitia broche, inviter son curé. Avant qu'il
fât de retour les perdrix se trouvèrent cuites ;
de sorte que Marie, en l'attendant, crut devoir
les mettre dans un plat. Le hasard fit que, lors-
qu'elle les tira de la broche, it y resta un mor-
ceau de peau. Elle l'avala; vous en eussiez fait
autant; mais malheureusement ce morceau lui
parut si bon qu'il lui fit naître l'envie de tàter
aux perdrix.
Chacun ici-bas a ses plaisirs : l'un aime l'ar-
gent; l'autre ses aises : Marie aimoit la bonne
chère; et pour un morceau qui lui eût plu, elle
vous auroit donné toutes les couronnes du
, Google
LES PERDRIX. 39
monde. Elle prit donc un des oiseaux , en déta-
cha une cuisse, puis une autre; ensuite vinrent
les ailes ; bref une perdrix tout entière y passa.
Cependant Gombaud n'arrivoit point, et il en
restoit encore une. Manger celle-ci , la dame en
étoit violemment tentée; mais aussi comment
s'excuser ? Elle se contenta seulementd'en arra-
cher le cou, qu'elle suça . Ce cou loi par ut délicieux.
Enfin, pour achever, il en fut de la seconde per^
drix comme de la première; tout fut mangé.
Un instant après, Gombaud rentra, et de-
manda si tes perdrix étoient cuites. « Ah! sire,
B répondit la femme d'ua air dolent, ne m'en
a parlez pas, j'ai bien du chagrin : un maudit
« chat vient d'entrer qui les a emportées, n A
ces roots le villain courut sur elle en fureur, et
il lui eût arraché les deux yeux si elle ne se fut
écriée :« C'est pour rire, imbécQle, c'est pour
« rire; est-ce que vous ne voyez pas que je me
« moque de vous? Je les ai couvertes pour les
u tenir chaudes. — A la bonne heure, reprit le
« mari; car ventre-dieu tu tes aurois payées plus
« cher qu'au marché. Çà, mon hanap de ma-
« dre ' , ma plus belle nappe ; alerte. Je vais éten-
« dre ma chape dans le verger, nous mange-
<■ Fons sous notre treille et sur l'herbe. C'est bien
«pensé, répartit la femme; mais commence
« toujours par aiguiser ton couteau, il en a be-
, Google
4o LES PERDRIX.
« soin. » Gombaiid se mit en chemise, et alla
sur une pierre de sa cour repasser le couteau.
Pendant ce temps arriva le curé, qui voyant
la femme seule, voulut l'embrasser. « Sauvez-
u vous, sire, lui dit-elle, sauvez-vou5;iln'yapas
a de temps à perdre. Gombaud va venir, et vous
« êtes un homme mort. — Es-tii folle avec ton
« Gombaud?répondit1e prêtre. — Oui, sansdou-
a te, il va venir, et je l'espère, puisque nous dé-
fi vons manger deux perdrix ensemble. C'est un
« tour qu'il vous joue, sire, il n'y a ici, comme
a vous voyez , ni perdreaux ni perdrix ; mais
« il vous en veut, et il, a juré que s'il peut vous
u tenir, il vous coupera les oreilles. Voyez dans
a la cour avec quelle action il aiguise son coû-
te teau * : ne vous avisez pas de l'attendre, en-
« core une fois. J'aurois du chagrin , moi qui
« vous aime , de vous voir attrapé. » Le curé
ne se fit pas répéter l'avis , et il sortit bien vite.
La femme alors appela Gombaud : « Qu'est-ce
« qu'il y a? dit le villain. — Ilyaque notre pré-
« tre emporte les perdrix, et que si vous ne le
u rattrapez , c'est autant de perdu. » Gombaud à
l'instant galope après le curé, son couteau en
main. Celui-ci, qui se voit poursuivi, redouble
de vitesse. Ils courent ainsi tous deux pendant
quelque temps , l'un faisant de grandes menaces ,
l'autre mourant de frayeur et à cliaque pas
■ Google
LES PERDRIX. 41
tournant la tête. Le tonsuré heureusement avoit
quelque avance. Il eut le temps de gagner sa
maison , et s'y enferma aussitôt au verrou ; mais
ni l'un ni l'autre ne tâta des perdrix.
L'auteur finit par quelques réflexioos triviales sur l'adresse
et la malice des femaies.
Recueil de Barbazan, tome m, page 181.
Se trouve dans le Passa Tempo de' Curîosi, page aa.
Dans les Nouveaux Contesà rire, page a66.
Dans les Facétie, moui e burle ila Clir. Zapata , page 36.
Et dam les Contes du sieur ^Ouville, tome it , page ii5.
Il a été mis, en vers par M. Imbert, et par M. Pons, dans
le Journal de Paru, 4 mai 1784.
NOTES.
(i. Mon haiiap de madré. ) Je crois que , par le madré, il
faut entendre la porcelaine. Cependant, comme souvent nos
poètes , dans leurs descriptions , comptent des vases de
madré parmi les meubles de taverne, et que d'ailleurs il y
avoit le grand et \e petit madré , il est probable que, par ce
dernier, on entendoit la faïence, et que tel étoit le hanap du
paysan.
Le hanap étoit une coupe ayant un pied comme nos ca-
lices, mais moins haute, et portant ordinairemeat une anse
ou des oreilles.
(2) J'ai changé le dernier mot de la phrase précédente,
et je suis sAr d'avance qu'on en approuvera le motif.
, Google
4a DU VILLAIN QUI AVOIT UN CHEVAL , etc.
DU VILLAIN
QUI AVOIT UN CHEVAL A VENDRE.
UiT paysan vouloit vendre son cheval et il en
demandoit vingt sous. Un voisin se présente
pour l'acheter; mais, ne pouvant convenir de
prix, il propose de conduire l'animal au marché
et d'en donner ce que le premier acheteur venu
en oflrira. La condition est acceptée, et le rous-
sin exposé en vente. Vient un borgne qui en
oflre dix sous. D'après cette proposition et les
conventions convenues, le voisin veut l'emmener.
Le paysan s'y oppose : grande dispute et procès
enjustice. L'acheteur exposeaux juges ses raisons
le premier. « Messieurs, répond le villain, je ne
a disconviens pas des conditions dont parle ma
a partie adverse ; mais celui qui a estimé ma
« bête n'avoit qu'un œil, et il n'a pu voir par
a conséquent que la moitié de ce qu'elle vaut.
« mon adverse au contraire a deux bons yeux ;
a je lui en demande donc le double de l'autre ,
n ou sinon je le ramène. » Les juges rirent de sa
réponse et ils le renvoyèrent avec son cheval.
■ Google
DES DEUX CHEVAUX.
DES DEUX CHEVAUX;
PAK lEAN DE BOTES-
L'autear, d*iu un conrt préambule , nomme les fablitui qu'il ■ faiti.
Je la ai tout , excepté nu , celai de Morterutl, que je n'ai pu troUTer.
HaU, dam ce nooibre , il en est un «utt« que l'hoimâteté me dèfand de
Pbês d'Amiens, au viltage de Longueau, étoit
un villain qui avoit acheté, selon ses minces
facultés, un petit roussin pour faire sou oût.
Pendant tout le temps de la moisson il le fit
travailler beaucoup, le nourrit fort mal, et quand
les travaux furent finis et qu'il n'en eut plus be-
soin, il résolut de s'en défaire. Un samedi donc,
après l'avoir bien étrillé, bien lavé, bien bou-
chonné, il lui mit un licou de chanvre, et, sans
selle ni bride, le conduisit ainsi au marché d'A-
miens. Assurément il o'étoit pas besoin de mors
pour le tenir : tout ce que pouvoit faire le pauvre
animal, c'étoit de marcher ; si vous l'aviez vu, il
vous eût fait pitié.
A mhchemin se trouvoit le prieuré de Saint-
Acheul. Un des moines étant venu par hasard
■ Google
44 DES DEUX CHEVAUX.
à la porte quand le villain passa, il lui demanda
si son cheval étoit k vendre, et dit qu'ils ea
avoient ud au couvent dont ils vouloient se dé-
faire aussi etqu'onpourroit troquer contre lesien.
Le manant accepta la proposition. On le conduisit
à l'écurie, où on lui montra une grande et vieille
haquenée au dos ensellé, au cou de grue, haute
du derrière, basse du devant, et si maigre, si
maigre , qu'on ne pouvoit la regarder saus rire.
Ce fut là aussi toute la réponse que fit le vil-
lain. Le moine prétendit qu'il avoit tort de mé-
priser sa bête; qu'elle étoit en mauvais état à la
vérité parce qu'elle avoit fatigué beaucoup, mais
qu'il ne lai falloit qu'un peu de repos pour se
refaire, et que tous les jours on en voyoit au
marché de vendues cent sous qui ne la valoient
pas de moitié. «Oui, elle est bonne à écorcher,
« reprit le villageois, et c'est sa peau apparem-
o ment que vous voulez me vendre. Mais, are,
n voulez-vous voir une bête impayable? regardez
a mon bidet. Voilà qui est bien troussé et qui a
« bonne mine : ça laboure, ça herse, ça sert de
a timonier, ça va sous l'homme comme une bi-
K rondelle , c'est bon à tout. *
Enfin le manant vanta si fort son cheval et
déprisa tant celui du moine, que le religieux
piqué , pour venger l'honneur du sien et en prou-
ver la force, proposa de les attacher tous deux
■ Google
DES DEUX CHEVAUX. 45
par ia queue et de voir qui pourroit emporter
l'autre. « Nous les placerons au beau milieu de
la cour, dit-il. Si le vôtre entraîne le mien hors
«du couvent, ib sont à vous tous deux, mais
o s'il est entraîné dans l'écurie vous le perdrez. »
lie défi fiit accepté. On lia fortement les deux
queues ensemble. Les deux maquignons s'ar-
mèrent aussitôt d'une houssiue, et chacun com-
mença, de son côté, à tirer sa haridelle par le
licou pour la faire avancer.
L'une ne valant guère mieux que l'autre, tous
leurs efForts n'aboutirent qu'à serrer les nœuds,
sans gagner un pouce de terrein. Le moine frap-
poit et tiroit tellement la sienne qu'il étoit tout
en sueur. Mais le villain plus habile, quand il
vit que son roussin ne se trouvoit pas le plus
fort, s'avisa d'une ruse qui lui réussit, ce fut
de le laisser reculer pour épuiser la vigueur de
l'autre.
En effet, la haquenée ne l'eut pas entraîné
dix pas, que hors d'haleine et battant des flancs
elle s'arrêta tout court. I^ manant alors ranima
son cheval de la voix. « Allons, mon petit gris,
« du cœur, mon roi, dt, dt, dt. » Le criquet à
l'instant rassemble son peu de forces, il se cram-
ponne contre le pavé, et du premier coup de
reins enlève la jument qui, malgré tous les coups
du moine, se laisse emporter sans résistance.
, Google
46 DES DEUX CHEVAUX,
comme une charogne qu'on traîne à ta voirie.
Déjà le roussin avait la tête hors du couvent,
et le moine se voyoit au moment de perdre. Mais
celui-ci tout-à-coup tirant son couteau lui coupe
la queue. Les deux chevaux libres ainsi s'élancent
chacun de leur côté, et il ferme la porte: en vain
le manant l'appelle et frappe à tout enfoncer,
personne ne lui répond. Dans sa colère il se
rendit à la cour de l'évéque pour se plaindre et
demander justice ; mais le procès traîna en lon-
gueur, il ne fut pas jugé , et je vous laisse à dé-
cider comment il devoit l'être.
Recueil de Barbazao , tome m, page 197.
, Google
LE CUVIER.
Use marchande dont le mari étoit allé en
foire se consoloît de son absence avec un clerc.
Ils se baignoient un jour ensemble , quand tout-
à-coup l'époux, qu'on n'attendoit pas, parut à
cheval dans la cour avec trois autres marchands.
Les deux amants se rhabillèrent à la hâte; et la
femme, ayant renversé le cuvier pour faire écou-
ler l'eau, cacha le clerc par-dessous. Le mar-
chand, qui ne faisoit que passer et qui comp-
toit repartir à Tinstant avec ses compagnons de
voyage , dit à sa femme de leur faire au plutôt
une soupe au vin, et, pour perdre moins de
temps, il mit lui-même le couvert sur le cuvier.
Tandis qu'ils mangeoient, une voisine à laquelle
le cuvier appartenoit, envoya le redemander. La
femme répondit qu'elle en avoit encore besoin ,
mais le mari voulut le rendre. Déjà même il se
levoit pour ôter la nappe, et tout alloit être
découvert, si l'épouse n'eût imaginé sur4e^hamp
, Google
48 LE CUVIER.
uue ruse qui la sauva. Elle court à la porte, et
apercevant un polisson dans la rue, lui promet
quelque argent s'il veut crier de toutes ses forces
au feu : il le fait. A ses cris les quatre voyageurs
sortent effrayés; ils lui demandent où est le feu
et courent aussitôt à l'endroit qu'il leur indique.
Quand ils rentrent, la femme se moque d'eux,
en disant qu'ils avoient été trompés par un
ivrogne; mais pendant ce temps le galant s'étoit
échappé.
Recueil de Bacbazan , lome m , pa^e 197.
11 y a dans fioccace (journ. vu , douv. ii) un conle du Cu-
vier; mais le dénouement n'esl pas le même que celui du fa-
bliau. Chez l'auteur italien , quand le mari reatreà la mabon ,
c'est pour livrer sonciivier ({u'il a vendu. La femme demacde
ce qu'on en a donné. Elle se récrie sur le trop bon marché ,
et dit qu'elle a trouvé quelqu'un qui en offre davantage , et
qui , dans le moment, est occupé à l'examiner. Ce prétendu
marchand est son amant, qu'elle avoit caché sous le cuvier.
Elle le fait sortir ainsi , et il eu est quitte pour payer le prix
qu'on prétend qu'il a offert.
Boccace, qui a prb ce conte dans Apulée (L. i\. ) a été,
à son tour, imité par La Fontaine. Les trois contes sont à-
peu-près les mêmes, sauf l'extrême différence d'exécution
qui me paroit tout à l'avantage de La Fontaine. Boccace ,
avec son interminable manière , a trouvé le moyen de faire
prononcer par la femme une sorte de harangue à sou mari ;
LaFontaine,sucontraii-e,ne dit tout juste que ce qu'il faut
, Google
LE CUVIER. 4q
ei lorsque la femme invective son mari, c'est avec la vivacité
et la malice que comporte la circonstance.
Tout eD eotrant, l'époui dit: • J'ai vendii
Notre cuviv . — Combien ? dit madame Anne.
— Quinze beaoi francs. — Ta I tu n'es qu'un gros lue,
Bipiitît-dl«; et je t'ai d'un écu
Fait aujourd'hui profil par mon adresse,
L'ajmnl vendu six icus avant toi *
Que fenns-lu, malheureux, sans ta femme?
Honsieui s'aii vacbopineT;oepedduit
Qu'on le tonimCnte ici le corp* et l'IiQe ;
Il faut agir sans cesse ea l'attendant
Je n'ai goâté jusqu'ici Dulk joie;
J'en goûtenù désormai» , attends-i';.
Toycs un peu , le galant a bon foie.
Je sub d'ans qu'on laisse à tel mari
Telle moitié
Je ne crois pas aécessaire (fénumérer ici les diverses iniï-
taUoDs qui, ont été faites de ce conte. Je ne mentionnerai
que la suivante , parce qu'elle paroit due au fabliau.
Dans les Délices de rerboqitet , pugç 83, une femme, dont
le mari vient de rentrer au moment qu'elle ne l'atlendoit
pas, se voit sur le point d'être trahie par un petit chien qui
aboie fortement vers l'endroit oft elle a caché son amant. Elle
va à la porte de la rue , et rentre l'instant d'après la coiffe
arrachée, en se plaignant qu'elle vient d'être maltraitée par
deux drôles qui passoient. Le mari court après eux pour la
venger, et pendant ce temps le galant s'échappe.
, Google
DE LA VIEILLE, etc.
DE LA VIEILLE
QUI SÉDUISIT LA JEUNE FEMME.
Uir prud'homme vouloit aller en pèlerinage.
Il est vrai qu'en s'éloignant il alloit abandonner
à elle-même une femme jeune et jolie , mais cette
femme étoit si honnête et ù raisonnable, elle
avoit tenu jusqu'alors une conduite si réglée,
que le pèlerin partit sans la plus petite inquié-
tude sur son compte. L'épouse répondit k sa
confiance et continua de se comporter toujours
avec là même sagesse. Peut-être même n'eût-elle
jamais manqué à ses devoirs, si, par ^ne ruse
maudite que je vais vous conter, on ne l'eût fait
tomber dans un piège auquel l'innocente fut
prise.
Certain jouvenceau beau et aimable la vit
passer un jour. Elle avoit une taille charmante,
un teint de rose, il en devint amoureux, et à
force d'y penser cet amour chez lui devint uae
rage. Pour en instruire la beUe, il employa d'a-
bord lettres et messages, mais ils furent rebutés.
,,C^ogIc
DE LA VIEILLE, btc. 5i
Sans se déconcerter, il revint à la charge , pro-
mit, pria et n'obtint pas davantage. Cette rigueur
désespérante l'affecta si fort que peu s'en fallut
qu'il ne perdît la raison. Sa seule consolation
étoit de passer et de repasser souvent par la rue
qu'habitoit la dame. Si le hasard lui procuroit
le bonheur de la voir, il s'arrêtoit devant elle
pour la contempler; s'il ne la voyoit pas, il se
retiroit en pleurant.
Une vieille de sa connoissance le rencontra
UQ jour dans une de ces tristes promenades, et
lui demanda quel étoit le sujet de ses larmes.
Lui, qui avoit honte de le découvrir, n'osa l'a-
vouer. « Bel ami, lui dit-elle, tu as tort; plus on
« garde sa maladie, plus elle empire. Peut-être
a que si je connoissois la tienne je la guérirois
« aisément, n Quand le damoiseau l'entendit par-
ler ainsi , il lui confia son secret; et l'autre ayant
écouté le pria de se calmer, et l'assura qu'avant
peu elle termineroit ses peines.
La jeune dame étoit simple et naïve; la vieille
au contraire fine et rusée. Celle-ci avoit une
chienne qu'elle fit jeûner rigoureusement pen-
dant trois jours, et le troisième elle lui donna à
manger des choses fortement saupoudrées de
sénevé. Malgré la répugnance que devoit donner
à l'animal ce ragoût brûlant, sa faim étoit telle
qu'il le dévora; mais le sénevé lui picotoit le pa-
, Google
Sa DE LA VIEILLE, ne.
lais et les narines, et il larmoyoit beaucoup.
Dans cet état la vieille le porta chez la jeune per-
sonne, qui, ne soupçonnant rieu delà ruse, par
un sentiment de bon naturel demanda pourquoi
la chienne pleUroit si fort A cette question la
vieille se mit à larmoyer aussi de son côté, et
avec un profond soupir elle répondit : « Dame,
m au nom de Dieu , ne me faites jamais cett«
■ question-là , je vous prie ; elle renouvelle tous
a mes chagrins. Hélas! il faut que vous les igno-
« riez , puisque vous ne pleurez pas avec moi. »
Une pareille réponse étoit faite pour piquer
la curiosité de t'épouse; et c'étoit bien l'inten-
tion de la vieille. On la pressa de dire ce se-
cret si douloureux. Elle s'en défendit quelque
temps , et enfin parla ainsi : « Cette chienne
« que vous voyez fondre en larmes dans mes
o bras, le croiriez-vous jamais, douce damelelle
a a été ma fille; mais une fiUe, belle, sage, et
« faite en un mot pour être l'honneur de sa fa-
« mille. Son malheur fut d'avoir le cœur dur. Un
<c jeune homme l'aimoit, elle le rebuta. Le mal-
« heureux après avoir tout tenté pour l'atten-
« drir, désespéré de sa dureté, en prit tant de
u chagrin qu'il tomba malade et mourut. Dieu
« l'a bien vengé. Voyez en quel état , pour la pu-
« nir il a réduit ma pauvre fille , et comment
« elle pleure sa faute. »
■ Google
DE LA VIEILLE, ktc. 53
A ce discours la jeune femme fut saisie de
frayeur, a Et moi aussi, s'écria-t-elle, je sais un
« jeune homme qui m'aime tendrement , et dont
« jusqu'ici je n'ai jamais voulu écouter les vœu?.
n Hélas! s'il alloit mourir aussi, quel seroit mon
« sort! — Je vous plains, reprit la vieille, s'il y a
a quelqu'un que par votre rigueur vous ayez
« réduit à cette extrémité ' ; mais peut-être est-il
« encore possible de le sauver. Quel service m'au-
« roit rendu celui qui m'eût avertie à temps de
« la faute de ma filtel J'eusse racheté deux âmes
n à-la-fois. »
I^ dame de plus en plus effrayée cria miséri-
corde. On eût dit que d'un instant à l'autre elle
s'attendoit à être métamorphosée en chienne.
Elle supplia la vieille d'avoir pitié de sa situation.
L'adroite coquine, feignant d'y compatir , alla
aussitôt chercher le damoiseau; et ce fut ainsi
que tous deux vinrent à bout de rendre mal->
honnête une femme qui ne l'étoit pas.
Recueil de Barbazan , tome ii , page 9a.
Se trouve dans le Doctrinal de Sapience,
Dans le Grand Caton en vers.
NOTE.
(i. Je VOUS plains , reprit la vieille , sHly a quelqu'un que ,
par voire rigueur vous a/ea réduit à cette extrémité. ) Toute
, Google
54 DE LA VIEILLE, sm
ridicule que nous parcrftra cette fiction , je la crois digne de
remarque , en ce qu'elle représente les moeurs. La religion ,
qu'on allioit si grotevjuenient avec la galanterie , avoit com-
muniqué à celle-ci ses principes. On crojoit ou l'on feignoit
de croire qu'une femme qui, par ses rigueurs, faisoit mou-
rir un amant étoit, devant Dieu , coupable de sa mort. Je
pourrois dter vingt exemples, tirés des romans, oil une
belle ne cède que pour ne pas être homicide , et beaucoup
de chansons , dans lesquelles le poète annonce à sa maîtresse
qu'il ne tardera guère i mourir et que Dieu la ponira.
, Google
, DU PAUVRE CLERC
DU PAUVRE CLERa
Je ne veux pas, messieurs, vous tenir ici en
suspens; et, sans moralité ni préambule, je vous
dirai tout uniment qu'un jeune clerc de pro-
vince étoit venu à Paris, dans le dessein d'étu-
dier aux écoles ' ; mais qu'après y avoir demeuré
quelque temps et avoir vendu pièce à pièce,
pour subsister, le peu d'effets qu'il avoit, il s'é-
toit vu enfin , par la nécessité, forcé d'en sortir
et de retourner chez lui. Il alloit à grands pas,
comme un homme pressé d'arriver, et marcha
ainsi tout le jour sans prendre aucune nourri-
ture, car il ne possédoit pas une maille.
Le soir cependant, quand la nuit approcha,
il lui fallut songer à chercher un asile. Heureu-
sement s'offrît à lui une maison écartée. Il s'y
présenta et pria au nom de Dieu qu'on voulût
bien le recevoir. Le maître du logis, honnête
homme et bon laboureur, étoit allé au moulin;
il ne se trouvoit à la maison dans le moment que
sa servante et sa femme. Celle-ci répondit sèche-
ment qu'elle ne l'ecevoît personne en l'absence
.rjlby Google
56 DU PAUVKE CLERC: .
de son seigneur. Le pauvre clerc redoubla d'in-
stances. I) représenta le malheur de sa situation
et demanda, pour toute grâce, une place dans
retable avec un morceau de pain ; mais il ne reçut
qu'une réponse plus dure encore que la pre-
mière, et on lui ordonna de se retirer.
Comme il sortoit, il vit entrer un valet, char-
gé d'un panier dans lequel étoient deux barils
de vin que la femme prit et rangea dans un coin.
La servante en même temps plaç» dans une ar-
moire un gâteau qu'elle avoit fait , et un mor-
ceau de porc frais qu'elle tira du pot. Enfin , le
moment d'après, parut un prêtre qui , enveloppé
de sa chape noire, passa près du dere sans dire
mot, et entra dans la maison.
Tout cela ne fit qu'augmenter le chagrin du
voyageur. Fort triste comme vous l'imaginez ,
accablé de fatigue, mourant de Ëiim et ne sa-
chant que devenir, il alla s'asseoir à quelques
pas de là sur le bord du chemin pour déplorer
son sort. Un paysan qui vint à passer avec un
cheval chargé , et qui l'entendit se plaindre , lui
demanda ce qu'il avoit. « Vous voyez , répondit
« le clerc, un homme au désespoir et réduit,
« faute d'asile, à passer ici la nuit. — Faute
« d'asile , reprit le paysan ! et pourquoi n'allez-
« vous pas frapper à la porte de cette maison
« vis-à-vis? — Hélas! sire, je l'ai fait, mais on m'a
■ Google
DU PAUVRE CLERC, 5y
«renvoyé. — Renvoyé, corbleu I eh bien! ap-
« prenez que cette maisoo-Ià c'est la mienne.
« Suivez-moi, vous verrez si l'on peut y loger. »
Le paysan le prit par ta main , et frappant en
maître à la porte il appela sa femme. Celle-ci,
qui ne l'attendoit pas, fut fort surprise. oSire,
« dit-elle au curé , cachez-vous dans cette étable ;
«je le ferai coucher de bonne heure, et quand il
« seraendormi, vous pourrez vous esquiver.sTan-
dis que le prêtre se cachoit , elle alla ouvrir. Le
paysan fit entrer le clerc, n Notre ami , lui dit-il,
« prenez un siège, quittez votre chaperon; met-
« tez-vous à votre aise. Moi, voyez-vous, je suis
« uu bon vivant, sans façon, qui aime les hon-
« nètes gens et la joie. Çà , notre ménagère ,
« qu'est-ce que vous nous donnerez pour régaler
« notre hôte ? — Rien , sire. Vous savez que
et quand vous êtes parti pour aller au moulin
o vous comptiez y passer la nuit; je n'ai rien
« préparé. — C'est vrai , Us m'ont expédié plus tôt
« que je ne croyois, parce qu'ils n'avoient pas
« d'ouvrage; et j'en suis bien aise, puisque cela
« m'a fait rencontrer ce hrave homme. Mais par
« saint Clément ! rien aussi c'est trop peu. — Il
a restoit un morceau de pain, Catherine et moi
« nous l'avons mangé. — Après tout , ce que
« j'en dis n'est pas pour moi ; c'est pour ce pau-
« vrc piéton qui doit avoir faim. — Eh bien!
,, Google
58 DU PAUVRE CLERC.
a sire , puisque vous avez apporté de la farine ,
« Catherine n'a qu'à en passer ud peu et vous
a faire quelque chose. A la guerre comme à la
« guerre. Un mauvais repas est bientôt oublié. »
Le mari jura beaucoup , mais il fallut en passer
par là. Quant au clerc, qui savoit à quoi s'en
tenir sur tous les propos de la femme, et qui
avoit vu les préparatifs d'un bon souper , il en^
rageoit intérieurement, et il eut été très aise de
trouver l'occasion de se venger.
£n attendant que Catherine eût fini, le paysan
proposa au voyageur de chanter ou de conter
quelque histoire. «- Moi , lui dit-il , je ne. suis
« qu'un sot , mais j'aime tes gens d'esprit et qui
« savent lire. Allons , camarade , dites-nous-en
« une johe. — Je ne sais ni chanson ni iabliau,ré-
a pondit le clerc, et je ne suis pas homme à vous
« mentir en contant des fagots sans vérité ni rai-
K son. Mais je vous dirai, si vous voulez, une
o aventure qui m'est arrivée en route ce matin ,
n et qui m'a causé une belle peur. — Eh bien !
« sire, contez-uous donc votre peurj et je vous
« tiendrai quitte ' : car je sais bien que vous
« n'êtes pas ménétrier. >• Alors le clerc commen-
ça ainsi :
« Sire, je venois de traverser un bois, et il
« étoit environ tierce (la troisième heure du jour) ,
« quand j'aperçus dans la campagne un nom-
,,GoogIc
DU PAUVRE CLERC. 59
« brcux troupeau de cochoos. Il y en avoit de
« grands, de petits, des blancs, des noirs, en
« un mot de toutes les tailles et de toutes les
a couleurs; mais j'admirai surtout celui qui me-
« noit la bande. Il étoît gras, luisant, rebondi,
« en un mot tel qu'a dû être celui dont Cathe-
« rine tout-à-l'heure a tiré un morceau du pot. —
a Quoi ! ipa femme, tu as du bacon, interrompit
a le mari, et tu ne nous le disois pas!» La femme
rougit ; et comme elle n'eût rien gagné à nier le
fait, elle en convint. «Notre ami, ajouta le paysan,
« nous ne mourrons pas de faim à ce que je
« vois, et vous avez bien fait de voir des co-
« chons. Allons, achevez votre histoire. — Je di-
« sois donc, sire, qu'il y avoit dans la bande un
« beau cochon. Il s'écarta un peu. Un loup étoit
« là aux aguets; il saute dessus, l'emporte ets'en-
%fuit, à-peu-près comme le valet qui vient de ve-
o nirici, quand il y a eu déposé son vin. — Com-
« ment, par les saints dieux, nous avons du vin!
a s'écria le laboureur. Nous voilà trop heureux,
a Mon camarade, grand merci , ça fera passer le
« bacon; mais dites-moi, est-ce qu'il n*y avoit
a pas là quelques chiens pour courir après votre
« loup? — Non; le porcher apparemment étoit
« resté dans le bois ; je ne le vis point. Moi j'eusse
a très, fort désiré d'arrêter le voleur; mais com-
a ment m'y prendre? Par bonheur j'aperçois à
,, Google
6o DU PAUVRE CLERC,
a mes pieds une grosse pierre. Oh! ma foi, die
« étoit bien sans exagérer aussi grosse que le gâ-
(t teau qu'a fait Catherine. » Â ces mots la femme
resta confondue. « Oui, sire, dit-elle en balbu-
« liant, je lui ai Êiit faire un gâteau, je voulois
« vous surprendre. ... Il est aux œufs. . . . Vous
« voyez que j'ai songé k vous. — Dieu soit béni,
a notre femme; il n*y pas là de quoi me fôcher.
« Mais entre nous, vive notre hôte, avec ses
«c peurs, pour faire bonne chère. Si bien donc ,
a sire, que vous jetâtes une pierre au loup. —
ce Je la lui jette , comme vous dites , et je l'attra-
« pe. Mais voici le terrible de l'aventure; et c'est
« alors que j'ai eu vraiment peur. Il lâche le ba-
a con et se retourne vers moi en grinçant des
a dents et me regardant avec des yeux furieux ,
« comme fait en ce moment le curé qui est là-
«r bas au fond de l'étable. — Un prêtre dans mtr
a maison , s'écria le paysan ! Ah! coquine , tu fais
o donc venir des amoureux quand je suis de-
« hors! et c'est pour cela apparemment que tu
« avois un si bon souper ? d Mon homme aussitôt
de saisirun bâton, etde tombera bras raccourci
sur sa femme. Le prêtre, qui prévoit que son
tour va venir, veut s'échapper. Il est arrêté î
battu à outrance, dépouillé presque tout nu, et
dans cet état mis à la porte. Pour te pauvre clerc,^
il mangea le souper du curé, il but son vin; et
■ Google
DU PAUVRE CLERC. 6i
te lendemain quand il partit, on lui donna en-
core toutes ses hardes.
Il y a un proverbe de villain qui dit : Ne refu-
seî du pain à personne, pas même à celui que
vous ne devez jamais revoir. Ce proverbe est
bien sage; car tel homme qui ne vous paroit pas
à craindre peut vous causer souvent beaucoup
de chagrin. C'est ce qui arriva en effet à la
femme. Si elle avoit donné asile au clerc quand
il le lui demanda , il n'eût rien révélé; le ren-
dez-vous n'eût pas été su du mari, et elle se fût
épargné bien des coups.
Recueil de Héon, tome f^page 104.
Cest prol)ablement de ce conte qu'a été imité celui du
Soldat mapcien , qu'on trouve dans tous les recueils, et dont
on a fait un opéra- comique. Dans le fabliau, le clerc mé-
content fait battre la femme. Dam l'imitation moderne, le
soldat galant ne se venge qu'en la tirant d'embarras , et fai-
sant esquiver l'amant. Voilà encore une de ces différences
tranchantesquiiudiijuënt, d'une manière sensible, les chau'
gements de mœurs arrivés dans une nation.
(1. Etmîvenuà Paris demi le dessein d'étadier aux éeolet.)
L'université établie, à ce qu'on croit, sous Philippe-Au-
guste ou sous Louis-le-Jeune , jouissoit de la plus grande
, Google
6i DU PAUVRE CLERC.
cèlébrilé. On accouroit à ses écoles, non-seuleinf nt de toutes
les parties du royaume, mais encore des principaux élaLi
de ["Enrope. Elle compta long-temps jusqu'à vingt ou trente
mille écoliers; et il y eut même des professeurs obligés,
faute d'espace suffisant , de donner leurs leçons dans des
places publiques.
(a. Conlez-noas wtre pciir, et Je vous tiendrai quitte.) VoUT
égayer la table, surtout quand il y avoit des étrangers, il
étoit d'usage que chacun contât son histoire. Il sera encore
question de cette coutume dans le fabliau du Sacristain. Le
poème des Déduits de fa Chasse dit que ceux qui vouloïent
s'en défendre étoient forcés de commencer les premiers.
Voici l'imitation ou tradnction en vers par Imberl.
, Google
DU PAUVBE CLEEC.
DU PAUVRE CLERC.
Ub ptawe derc Toyageoil lesiemeai ,
Mais tristemeoi ,
Car il aïoil vidé sa bourse.
Li nuit vient, et point de ressource
Pour se giter jusqu'au jour seoleiiKiit.
Haper^l heureusemeni
Une nwiion. Heureusement! Sottise 1
L* dame, en tout fart mal apprise,
Le refuse très durement ;
Kle lui dit d'une \uiii aigre et fière
Qu'en l'absence de son seigneur,
( Elle entend son mari ) l'honuenr
Lui défend d'être hospitalière.
Le ptuvre diable, tout cbagrin.
Demande, pour grlce denuà«,
L'élable pour tout lit, pour son souper du pain;
Mais un pniiez - votn-chemia ,
Avec la porte au nei, répond k sa prière.
Pour combler son dépit soudain
Entre un lalet chargé de deux grandi pots de Tin ;
La tervante «ussitM range dans une armoire
Un gileau bien doré, des morceaux de porc frais;
£t sans qu'on Tiper^iTe , il voit l'instaut d'après ,
Enfermé dam m cliape noire ,
Un prêtre i[ue la dame accueille avec douceur,
Blalgré l'absence du seigneur.
Tandis que notre clerc gémit , se désespère ,
Un villageois sument, demande ce ipi'il a ,
Apprend ses aflroiits , sa misère.
■ Quoil l'on vous a chassé de cette maLion-U!
, Google
DU PAUVRE CLERC.
Elle «M il mol , di[-i1 ; corbleu 1 laiuei-iDoi tein ;
Tenez et voua Teirei ai Ton noua reccm. -
Il était CD effet le mari de la dame :
C^oit un lalmurenr Irinc , tout rond, bon humain ,
Haii qui, ftappant en maitre , effraj* fort u femme;
Lai OD ne l'attoidoit qu'an toir du lendemain.
• Sire taré, dit-elle, entrez dam cette étable:
Je l'endormirai vite, et tous fnirei soudain. -
Pnit elle vient ouvrir au mari charitable,
Qui conduit le clerc par U maio :
■ AMej'eZ'Vous , l'ami ; je nuis tout rand, sincère
Et bon liTant , dit-il. Eh bien 1
Qu'a>ei>iaus , notre ménagère :
Pour régaler notre hâte f ' — Rien:
Tons saTei bien que vous aiiei affaire
Jusqn'l demain ; el pour moi d'ordinaire ,
Quand je suis sans mari , ma cuisine est «an» feu.
— Mail, parsainl Je*n, rien auui, c'est trop peu;
Rien , c'eii pis que mauialse chère.
— D'accord , dire ; maia en tout CM,
Pour souper mal , on n'en meurt pas ;
Tous «lez U de la làrîne;
Faites pétrir par Catherine
De quoi faire un mauvais repas. »
Le mari \uTe un peu de cette négligence.
Ajrant iu de quoi faire et noces et festin ,
Le derc jurait bien mieux. Le drâle étoil mallui
Et , malgré sa longue abstinence ,
II ue sentoit pai plus le besoin de la faim
Que le besoin de la vengeauce.
En attendant le pain que l'on pétrit.
Le bonhomme l'^aie el dit au clerc: "Beau sire,
Moi qui ne suis qu'on sot , j'aime les gens d'esprit
Et lei savants qui saveut lire-
Chantei ou contez-nous, soit moulé, soit écrit,
Quelque bon fabliau , M , qui nous fasse rire.
, Google
DU PAUVRE CLERC.
— Ce que je aùi de mieux ou de plus amuUDt ,
C'eit une belle peur que l'on m'a faite en route.
— Bon! coDlei voue peur: cela lera plaisant ■
Allons, paiiei: on vous écoute.
— SoTlaat de la forit, j'ai rencontré ls-ba>
Un troupeaude cochons , grands .petiti, maigres , f;rfs ,
Noirs, blancs, enfin divers de couleur, de figure.
L'un d'eux le diitinguoit par sa belle encolure :
Il éloit rebondi , bien arrondi ; sa peau
Eloit,par l'emboopoinl , tisse , luisante e( fine.
Tel que dut être enfin celui dont Catherine
A, ce matin, fait cuire un bon morceau.
— Oh ! oh ! l'ami , que dites-vous ? Ha femme ,
tnleiTompt le mari , nous avons du cocboa ,
Et tu n'en parlais pas i' - La dame
Roogii et n'ose dire non.
«Bon, dit en fouillaot dans l'armoire.
Le laboureur; cela laul mieux qua riai.
Par saint Clément, tous faites bien
D'avoir m des cochons. Arhevei votre hislnire.
— Le beau cochon s'écarte; un loup qui teijuclloit
5'ea aper^ii , s'approche vite.
Saute dessus , l'emporte et prend la fuile,
A-peu-près comme le valet
Qiii vient de déposer son vin dans ce bulTet
— Coanmeiit 1 coouneal diable 1 s'écrie
Le laboureur d'un ton joyeux ;
Du vin ! votre histoire est jolie ;
Noire cochon avec ce vin passera mieux.
Mab, notre ami, dîte»-moi,je vous prie,
K'avoil-on point de cbieu pour llcher au voleur P
— Non, je l'aurois moi-même arrêté de bon cteur)
Mais sans armes , c'était nne folie extrême.
Par bonheur, i nés pieds je vois à l'inslant même
Un gros pavé, ma foi '. gros comme le {(ileau
Que Catherine a fail dans son fourneau. •
, Google
DU PAUVRE CLERC.
AcediMoun,MehaniiiuJ MdéfendTei
La femme en Usajantiipondi' Oui, c'eit cela.
J'ai fût faire un f^tMu ; je touIoU vout lurpreodre.
Ileitauxœub; omongeB Touijet leioUi.
— Haii, parbleu ! notre ménagère.
Je a'j Toi> p*i injei 1 ae mettre eo eolire.
Ehl vive, avec Kl peurs, cet hAle que voilà ,
Pour avoir bon vin, bonne chère I
Si bien donc qu'à ce loup glouton
La pinre ett i riiuUcit jetée.
— EfaI oui, vraiment 1 et )i bien ajustée,
Que j'attrape le loup. Il Uehe le cochon ;
Uaù voici le moment terrible. Oh ! tout de bon
J'en ai tremblé. L'animal formidable
Se retoome ven otai , mail d'un air furieux:
n me regarde avec dei jeax lea jeux
Que me tût le curé caché dans cette étable. -
Pour le coup, le mari, tout bouillaul d'un couiroui
Que bien aiiément on devine ,
Se lève et crie :-Ain>i, quand je m'en VB>, coquine.
Un bilan ! un biton 1 ■ L'effet luit la menace ;
Etlecnrélui-méBie,bienhatlu,
Dépouillé , presque mil à mi.
S'en alla tout honteux , fusant laide gri mace.
Le clerc eusnile but ion vin ,
Mangea son bon souper, et puis le lendemain
De sei babils eut encor l'héritage.
Ainsi, ponnnivuit son vidage.
Il le trouva vélu,paré
El restauré
Aux dépeiu du galant curé.
Pour la femme poi débonnaire.
Elle eut à coup sAr du regret
D'avoir un enoenii dont elle aurait pu faire
A peu de ffait sans donle un coulident discret.
, Google
DE HONTE Eï DE PUÏERIE. 67
DE HONTE ET DE PUTERIE;
PAR RICHART DE LILLE.
PAUCBST BN r/LlT HBKTIOH.
PnxEBiE avoit choisi Paris pour son séjour;
mais , chagrine de se voir toujours seule, et vou-
lant se donner une compagne, elle propose à
Honte de vivre ensemble. Celle-ci rejette avec
horreur une pareille proposition : l'autre l'acca-
ble d'injures. Après beaucoup d'invectives de
part et d'autre, les deux femelles se battent,
mais Puterie plus forte jette son ennemie daus
la Seine et la noie- Depuis ce jour, dît l'auteur,
Honte est morte , et Puterie marche dans Paris
tête levée.
■ Google
AUBERÉE.
Qui veut m'écouter? je lui conterai une jolie
aventure arrivée dernièrement à Compiègne, et
que j'ai entrepris de rimer.
Un bourgeois de Compiègne, respecté de tout
le monde et fort à son aise , avoit un fils pro-
digue et qui aimoit le plaisir. Près d'eux habitoit
un pauvre homme, père d'une fille extrêmement
jolie. Le jouvenceau, devenu amoureux de la
belle, se lia d'amitié avec le voisin pour attra-
per sa fille. Il la courtisa long-temps et la pria
d'amour; mais elle étoit sage, et à toutes ses
instances elle répondit toujours : « Sire, je n'ai-
V merai jamais que mon mari : il ne tient qu'à
« vous de l'être, et ce sera bien volontiers, je
K vous le jure, que je vous préférerai à tout
a autre. » Noire amoureux ne demandoit pas
mieux. Toute sa crainte étoit que son pw-e n'y
voulût pas consentir, et cette crainte étoit fondée.
Le bonhomme, en effet, ne trouvant pas ce parti
sortable, défendit à son fils d'y penser.
Dans ces circonstances un marchand de la
■ Google
AUBEBÉE. 69
ville, devenu veuf, vint faire la demande de la
pucelle et l'épousa. Je vous laisse à imaginer
tout le chagrin qu'en eut le damoiseau. Il pleura,
chercha à faire rompre le mariage, maudit mille
fois la fortune de son père; enfin, quand il vit
la chose conclue, il prit son parti et ne songea
plus qu'à tâcher d'obtenir de la femme ce qu'il
n'avoit pu avoir de ta fille. Il mit donc son sur-
cot fourré d'écureuil et sa belle robe d'estan-
fort ' teinte en vert, et alla ainsi faire une visite
à la nouvelle mariée; mais elle le reçut si mal
et le pria d'un Ion si secde ne plus revenir, qu'elle
lui interdit pour jamais toute espérance.
Troublé d'une pareille réception au point que
vous pouvez croire, il entra pour s'asseoir dans
ime maison voisine, chez une vieille couturière
de sa connoissance , nommée dame Auberée.
Auberée, qui le vit pâle et tremblant, lui de-
manda ce qu'il avoit. Il raconta à la voisine
l'histoire de ses amours , et ajouta qu'il mourroit
s'il ne possédoit sa belle maîtresse.
L'intrigante la plus adroite qui exista jamais,
c'étoit dame Auberée. Il n'y a point d'homme,
quelque habile qu'il fût, qu'elle n'eût mené avec
sacordesi elle l'avoit entrepris, n Quoi! c'est pour
« si peu que vous vous désolez? dit-elle au jeune
n homme. Mon pauvre ami, prenez courage : je
« vouspromets, moi, incessamment un entretien
■ Google
« secret avec elle, et ce sera même son jaloux qui
« vous en procurera le plaisir ; mais que me don-
« nerez>vous?»Le damoiseau, dans la joieque lui
inspira cette assurance, promit cinquante livres.
« Allez les chercher, » reprit Auberée. Il y alla,
(c i>onnez-moi maintenant votre surcot, ajouta-
« t-elle, et retirez-vous, mais tenez-vous prêt
a pour cette nuit ou pour l'autre, si j'ai à vous
B appeler. ■
Le projet arrangé dans sa tète, Auberée se
mit à la fenêtre pour épier le moment où le
marchand iroit à ses affaires. Dès qu'elle l'eut
vu sortir, elle prit son manteau court, roula le
surcot du jeune homme en forme de paquet
sous son bras, et alla ainsi chez la nouvelle ma-
riée. « Que Dieu soit avec vous, ma belle dame,
a lui dit-elle, et qu'il regarde en pitié la pauvre
« défunte. Le bon cœur de femme que c'étoit !
« Aussi tout le monde l'aimoit dans le quartier.
« Je n'aurois point passé une fois devant sa porte
a qu'elle n'eût crié ; — Entrez donc, dame Aube-
a rée, entrez donc. Elle me donnoit une chaise,
a et puis nous causions ensemble. Si j'avois be-
« soin de quelque chose, je venois hardiment
« le lui demander. Son sang, ma bonne dame,
« elle me l'eût donné tout de même. Ah! j'ai fait
a une bien grande perte en la perdant. — Ne
a pleurez point pour cela, voisine, répondit la
■ Google
AUBERÉE. 71
« mariée. £h bien! vous faut-il quelque chose?
« parlez. — Je vous demande pardon de la liberté
« que je prends, ma bonne dame; mais puisque
a vous êtes si généreuse, je vous dirai que vous
« pouvez me rendre la vie. Depuis quelque temps
« ma fille est malade. £Ue a entendu parler de
a votre bon vin blanc et de vos petits pains, et
a voilà deux jours qu'elle me persécute pour en
a avoir. ]*ai toujours jusqu'à présent différé de
« venir, parce que je ne suis pas accoutumée à
a importuner ceux que je ne connois point. Mais
« que ne fait-on pas pour son enfant? Vous sen-
te tirez un jour cela comme moi, ma voisine. —
« Vous avez eu tort de ne pas venir plus tôt,
« dame Auberée. Il n'y a rien que messire et moi
« nous n'eussions donné à votre fille. Mais as-
« seyez-vous donc. — Que vous méritez bien
« d'être heureuse , reprit Auberée en s'asseyant ,
« et que je prierai Dieu de bon cœur pour que
n vous le soyez toujours! Certes, la défunte n'a
« jamais eu qu'à se louer de votre mari. Il ne
a lui refusoit rien, ni joyaux ni robes. Je sais
« tout cela savamment, moi qui vous parle. Par
« exemple , c'est là-bas qu'étoit son lit. »
En disant ces paroles, Auberée entre dans le
fond de la maison. Elle examine l'appartement,
visite les meubles et demande à voir les habille-
ments de la femme. Une jeune mariée, en pareil
■ Google
73 AUBEREE.
cas, ne se fait pas beaucoup prier. Celle-ci étale
tout ce qu'elle a; elle fait voir ensuite son lit :
a Voilà, dit-elle, où roessire et moi nous cou-
n chons. » Auberée n'attendoit que ce moment.
£n tâtant le lit pour en examiner la bonté, elle
foutre adroitement et sans être aperçue, par-
dessous le matelas, le paquet. roulé que cachoit
son manteau. Ou babille , on jase encore quelque
temps; enfin la couturière feint de se rappeler
que sa fille se désole peut-être en l'attendant.
On lui donne un pot de vin , un pain et une
galette, et eUe sort.
Le soir rentra le mari, après avoir bien couru
pour ses affaires; et, comme il se trouvoit Ëttî-
gué, il demanda aussitôt à souper, afin de se
coucher de bonne heure. Mais à peine est-il entré
au lit, qu'il est surpris de sentir sous ses reins
quelque chose qui le blesse. Il se relève , il tâte,
et tire le paquet qu'y avoit caché la vieille. A
cette vue il pâlit d'effroi. Un poignard qu'en ce
moment vous lui auriez enfoncé dans le coeur
ne lui eût pas tiré une goutte de sang. Il met le
verrou pour mieux examiner le paquet, et trouve
que c'est un surcot d'homme, a Je suis donc
« trahi! s'écrie-t-il avec douleur. Elle en aime un
« autre et ne m'a épousé que par complaisance. »
Alors il se jette sur son lit en soupirant : l'instant
d'après il se relève et se promène à grands pas ,
■ Google
AUBERÉE. 73
puis il s'arrête pour songer au parti qu'il doit
prendre. Mais plus il réfléchit, plus il se trouve
embarrassé. Un million d'idées, plus désespé-
rantes les unes que les autres, viennent assiéger
à-la-fois son esprit troublé. Enfin sa fureur aug-
mente à un tel point qu'il descend, prend sa
femme par le bras et la met dehors, en l'acca-
blant d'injures.
L'épouse étonnée se trouve tout-à-coup, avant
d'avoir eu le temps de dire un mot, en pleine
nuit au milieu de la rue. Elle n'a pas la force
de &ire un pas tant elle est étourdie. Auherée ,
qui avoit prévu l'aventure, se tenoit aux aguets
pour en épier l'événement. Elle accourt : « Quoi !
K c'est vous, ma belle dame? eh! que cherchez-
a vous dans la rue à une pareille heure? Vous
« est-il arrivé quelque chose? — Ah! ma bonne
« Auberée, que je vous trouve à propos! Quel
« chagrin! Mon mari vient d'entrer tout-à-coup
o en fnreur, et il m'a chassée sans me dire poui*-
« quoi. Je suis hors de moi-même. De grâce,
« faites-moi l'amitié de m'accompagner jusque
« chez mon père. — Gardez-vous-en bien, répli-
« qua la fine vieille, on le sauroit dans le quar-
n tier, et votre aventure feroit une esclandre.
B Voulez - vous d'ailleurs vous exposer à être
a grondée? c'est par où commenceroit le bon-
« homme. Il supposeroit quelque intrigue, et.
■ Google
74 AUBEREE.
« sans vouloir vous écouter, il vous renverroît.
o Croyez-moi, il y a probablement du vin dans
o tout ceci; venez chez moi tandis que votre
« mari dormira. Demain , quand sa tête sera ras-
(c sise, nous retournerons chez vous ensemble^
a et vous verrez qu'il ne saura pas seulement ce
« qu'on voudra lui dire. Puisque vous m'avez
« obligée, il est bien juste que je vous oblige à
« mon tour, d
En disant cela, et sans attendre de réponse,
Auberéc emmène la dame et la conduit dans une
chambre tout au fond de son logis, a Vous voici
a maintenant en sûreté, lui dit-elle , reprenez vos
a sens. Je vais vous apporter à souper. — Non!
«répond l'autre, le chagrin m'étouffe, il me
o seroit impossible d'avaler la moindre chose. »
Auberée, voyant que la dame ne vouloit rien
prendre, lui conseille au moins de se coucher.
Celle-ci s'en défend; mars enfin, à force de rai-
sons et d'importunités, elle se déshabille et se
met au lit.
A peine y esl-«lle que la vieille court avertir
le jouvenceau. D'après l'espérance qu'on lui avoit
donnée, il ne songeoit guère à dormir, comme
vous pouvez croire, et attendoit assis à sa fe-
nêtre. « Quelles nouvelles? s'écria-t-il. — Très
« bonnes : la biche est dans mes filets. « Il saute
alors les escaliers quatre à quatre, il accourt
, Google
ADBEREE. 78
Ce qui suit ne se devine que trop. La femme résbte d'abord
et veut crier, le damoiseau lui représente que, si quelqu'un
venoit, dans l'état et le lieu où elle se trouve, on croiroit
dirficilement qu'elle n'est pas coupable. Il proBte de sa sur-
prise et de son tronble. La nouvelle Lucrèce succombe;
mats, moins sévère que l'autre, celle-ci enfin pardonne à
son vainqueur, et l'embrasse.
Le matin , quand on sonna les matines à l'ab-
baye de Saint-Corneille, Aubcrée entra dans la
chambre des deux amaqts : Levez-vous, ditelle
« au jeune homme, et sortez d'ici. — Eh ! pourquoi
« donc sortir? demanda-t-il , il n'est pas encore
« jour. — Allons, obéissez , et point de réplique ,
n si vous voulez que je vous serve encore tme
« autre fois. Et vous, dame, il faut songer à votre
a mari maintenant; c'est mon affaire, habiUez-
a vous et suivez-moi. »
Auberée sortit alors avec la jeune mariée qu'elle
conduisit à l'église de l'abbaye. Là , l'ayant placée
à genoux dans un coin, et allumant un cierge
auprès d'elle, elle lui mit en main un gros livre,
et lui dit de rester dans cette posture jusqu'à ce
qu'elle revînt. La vieille, après cela, courut chez
l'époux. Il avoit passé la nuit tout entière k se
promener dans sa chambre en rêvant à son maU
heur, qui l'attristoit beaucoup. Cependant il se
repentoit d'avoir chassé sa femme , et sans cesse
il avait eu l'oreille aux écoutes, dans l'espoir
que peut-être elle reviendroit au logis. Dès qu'il
■ Google
j6 AUBERÉE.
entendit frapper, il courut à la porte, et vit
Auberée qui lui conta qu'ayant eu la nuit un
songe terrible , et étant allée à l'abbaye afin de
prier Dieu d'en détourner les effets, elle avoit
été fort surprise d'y trouver sa femme en pleurs.
II faut que vous soyez bien dur, ajouta-t-elle ,
« d'envoyer à l'église à une pareille heure un
a tendron de cet âge, si aimable et si j<di, que
a vous devriez tous les jours laisser dormir la
« grasse matinée pour se rafraîchir le teint. —
1 A Téglise! s'écria le mari étonné, mais en même
a temps fort joyeux, dame Auberée, vous m'en
a faites accroire. — Oui, sire , à l'église , et si vous
« ne me croyez pas , venez-y avec moi. ■>
Il y alla et trouva sa femme dans la posture
où Auberée l'avoit mise, ayant l'air de prier
Dieu fort dévotement. Ce spectacle édifiant le
calma si bien sur son compte, qu'après lui avoir
fait des excuses et avoué que la veille il avoit bu
quelques coups de trop , il la ramena lui-même
au logis. Cependant l'histoire de ce surcot, qu'il
ne pouvoit expliquer, lui restoit encore sur le
cœur, et durant toute la matinée, il ne fit qu'y
réfléchir et se tourmenter.
C'étoit là la dernière victoire que se proposoit
de remporter Auberée. Elle se mit comme la
veille aux aguets à sa fenêtre, pour attendre
que le prud'homme sortit; et lorsqu'elle le vit
■ Google
AUBERÉE. 77
passer, elle commença à crier de toutes ses forces,
avec un ton de désespoir :« Trente sous, mon
« doux Jésus! trente sous! il faut donc que je
« meure-, » et en parlant ainsi, elle se frappoit la
poitrine et pleuroit à vous fendre le cœur.
Aux cris qu'elle poussoit, le marchand s'ar-
rêta pour lui demander ce qu'elle avoit. La fine
vieille, sans faire semblant de le voir, et comme
une jEemme hors d'elle-même, continua de crier
toujours : « Trente sous, mon bon Dieu! et où
n veut-on que je les trouve! Je suis ruinée, ils
te vont venir ici tout prendre, tout saisir. Ah!
a voici le malheur que m'annonçoit mon rêve. »
Ces lamentations, qui avoient l'air et le ton
de la vérité , excitèrent la compassion et la cu-
riosité du marchand. Il entra, et tirant la coutu-
rière par la manche, il lui demanda une seconde
fois ce qui l'affligeoit ainsi. « Sire, répondit-elle,
u voyez si je ne suis pas bien malheureuse. Hier il
« est venu chez moi un jeune homme m'appor-
« ter un siircot : il y avoit quelques peaux à
o recoudre, et il le vouloit pour ce matin. J'ai
a commencé tout de suite à y travailler; mais
« comme j'avois à sortir, je l'ai porté avec moi
a pour ne pas perdre de temps, dans le cas où
u l'on me fei-oit attendre, et l'ai laissé quelque
« part, sans pouvoir me rappeler où. I* jeune
« homme vient de venir me le redemander, je
■ Google
7» AUBEBËE.
a n'ai pu le lui rendre, il a fait du tapage et m'a
« mCDacée de me poursuivre en justice, si je ne
a lui payois trente sous qu'il lui coûte. Trente
« sous, mon voisin : songez donc quelle somme
« ça fait. Ah! si je ne le retrouve pas, je n'ai plus
o qu'à m'aller jeter à l'eau. — Dites-moi, bonne
« Auberée, reprit le marchand, ne sertez-vous
« pas venue hier au logis? — Oui, sire, et à telles
« enseignes que votre femme faisoit son lit, et
u qu'elle m'a même fait asseoir à côté d'elle pour
« causer un moment. Au reste, le surcot est vert
a et fourré d'écureuil. Il y a de plus une cou-
« ture commencée quelque part, et vous y trou-
« verez mon aiguille et mon dé. »
Jamais joie n'égala celle que ressentît le mar-
chand quand il entendit cette nouvelle. Il se
rappeloit bien que le surcot qu'il avoit trouvé
étoit vert et doublé d'écureuil. II ne loi falloit
pour devenir le plus heureux des hommes, qu'y
trouver encore l'aiguille et le dé; c'est ce qu'il
alla vérifier, et ce qui acheva de combler son
bonheur. Ainsi tous quatre furent contents ;
mais je vous laisse à décider qui des quatre le
fut davantage.
L'auteur Unit par ceUe réflexion que rarement une femme
fera une sottise , si une autre femme ne l'y encourage. Telle
est honnête, sage et pure, dit' il, qui bientdt cessera de
l'être, si elle voit une amie ou une voisine.
, Google
NOTE.
{i. Sa belle robe d'esianfort.) Il esi beaucoup parlé d'es-
tanfbrt dans les écrivains de ce temps : c'étoit un drap de
première qualité et fort cher: aussi un concile de Cognac,
en ia38, et un autre de Béziers, en 1346, le défendirent
aux moines et aux chanoines réguliers. (HardouJn, Concîl.,
tome Tii. )
H. Imbert a mis ce conte en vers.
, Google
AMMELOT;
PAR AUDEFROl LE BATARO.
Lettii pièco tuiTanles, dtKitles ciuq preaiière] ont pour auteur l'un
ds noi cluiuanDien du Iretiième siècle, sont ce qu'nujoiu^d'hui nous
■ppelons romante, c'cat-à-dire un petit poème composé île slances régU'
Mena et conleuaal le récit d'mie aveolure amoureuse, et ordinairement
tragique. Le nom que doui lui rtooi donné annonce une origine an-
cienne, l^elle dénoml nation cependant ne se troure point dans tes ma-
Duicrits. L«s romances qu'on va lire y portenlletitredei^, oubien y sont
Hns lilre comme l«s chaoson!i. Je serais fort porté à croire que l'inven-
tioD de ce genre de poésie est due k Auile&vi : au moins, des six romances
que j'ai découvertes, il ^ en a cinq qui lui appartiennent. Ilestélonnant
qu'il ait Irouïè aussi peu d'imilateurs, et qu'un poème où. tvee le
charme du chant . se trouvoieul réunis à-la-rois la uarralion auimée et
l'inlérSt dramatique des fabliauii, n'ait pas élé accueilli par la nation ,
surtout dans un lemps où elle n'avoit que de trilles et monotones chan-
sons. J'ai déjà fait la même remarque au sujet du drame pastoral d'Adam-
le-Bossu , qui ne fut pas imité davantage. Mais , au reste , quel qu'ait été
le succès de ces dilTérentes compositions, elles n'en sont pas moins uu
titre pour la gloire de nos provinces septentrionales, auxquelles la pro-
priété en appartient iacoateslablement.
Les romances du treiiième siècle diflerentdes noires, eu ce que, dans
toutes , les couplets sont toujours terminés par un relrain , et que ce re
fnita sert mente dans celles d'Audefroi a la romance entière. D'ailleurs
elles se chanloicnt comme les nûtres; et Ton en peut voir la musique
daus le manuscrit de la Bibliothèque du roi , n" 7113.
Ammtlot a neuf couplets , cliacun de six .vei's , dout les tt^Lt premiers
, Google
saut de dix ijUabes , et Jes trois demieri de quatre. Le mus du huitième
yen , qui sert de refrain à toua les couplets , en que Gui aime Anaielal.
La princesse Ammelot aimoit te comte Gui.
. Le roi son père la force d'épouser un mari qu'elle
déteste. Séparée ainsi de son amant, elle n'a plus
d'autre consolation que de s'enfermer chaque
jour pour le pleurer; mais l'époux, qui surprend
ses plaintes, la maltraite cruellement et l*enferme
dans une prison. Heureusement pour elle, Gui,
en revenant d'un tournoi , apprend le traitement
odieux qu'éprouve sa maîtresse; il va attaquer
le mari , le tue et emmène la veuve dans ses
terre,s, où il l'épouse.
, Google
LAÏ DIDOINE;
PAR AUDEFHOI LE BATARD.
Le lujet de cette rommce difTère fort peu de celui de U précédeale.
Elle ■ nngt-ciiiq coupleU , chacun de cinq verg aleiandriiu aur ime seale
rine ftminilK. Le leat da refraiu eit que ttlui ijm prouve Ut ckagrim
J'anuur tioit biattôl iprowier ta pUûtin.
Idoine est surprise par la reine, sa mère, avec
le comte Garsile, son amant. Le roi, instruit de
l'aventure, enferme sa fille dans une tour. £lle
y passe trois années malheureuses. Enfin le mo-
narque fait publier un tournoi dont le prix doit
être la main de sa fille : Garsile accourt. Idoine
trouve le moyen de lui jeter, par la fenêtre de
sa prison, une de ses manches pour porter dans
le combat. Animé par ce gage de l'amour, Gar-
sile est vainqueur, et i) obtient son amante.
■ Google
LAI D'ISABËAU.
LAI D'ISABËAU;
FAR AUDEFHOI LK BATARD.
[ecoupkttibcuiq yi:n,akiet:e«Tttma:CérardatitndlaJiiii
Gérard aimoit Isabeau , Isabeau aimoit Gé-
rard, mais leur amour étoit, ainsi que l'amour
doit toujours être , pur et décent, Une si belle
union est troublée tout-à-coup : les parents de
la puc^e l'accordent en mariage à un vavasseur.
Gérard vient comme auparavant lui parler de
sa tendresse, mais elle répond que, ne pouvant
désormais le voir sans crime, elle renonce à lui
pour toujours, et le prie même de ne jamais se.
présenter devant elle. De désespoir, Gérard se
croise pour la Terre-Sainte. Il veut cependant,
avant de partir, voir encore une fois sa chère
Isabeau. Il se rend chez elle et la trouve dans
son verger. Ses adieux sont si touchants qu'ils
réveilleut tout l'amour que la dame avoit pour
■ Google
84 LAI D'JSABEAU.
lui ; eUe fond en larmes , etle Fembrasse pour la
dernière fois et tombe, ainsi que lui, sans con-
noissance. Le mari, qui de sa fenêtre voit ce
spectacle, en meurt de douleur, et cette mort
procure à Gérard le bonheur d'épouser sa maî-
, Google
LAI DE BEATRIX.
LAI DE BÉATRIX:
FAR Al.'DEFROE LE BATARD.
Les couplets de cène romance sont de wpt ven, dont cinq aleiaa-
driiM «uriute même rime.el deux de huit syllBbei.ierTun de refrain. Le
sens du refrain est que ki maux cauiétpar un amour exiréwe «mt hltn
Retirée dans sa chambre pour pleurer plus
librement, la belle Béatrix s'y livroit au déses-
poir. Son père venoit de la promettre en mariage
au duc Henri, son suzerain , et elle se trouvoit
enceinte du comte Hugues, u Dans l'état où je
« suis, comment oserai-je me présenter aux ca-
a resses d'un époux? s'écria-t-elle. Non, fallût-il
« mourir, jamais nul autre que Hugues ne rece-
tfvra tes miennes. Mais pourquoi ne vient -il
«donc pas demander ma main à mon père?
« Peut-il oublier la situation où il m'a laissée?
« Il va m'en coûter pour lui l'honneur et la vie.
« Hélas! combien sont amers tes maux que cause
« un amour extrême! »
, Google
86 LAI DE BEATBIX.
Un vieil écuyer, attaché à la maison de la de-
moiselle, l'entendant gémir, vient la consoler.
Elle lui con6e ses douleurs , et l'envoie à l'instant
vers Hugues, auquel elle fait dire qu'elle l'atten-
dra tel jour dans le verger de son père. Le comte
eslàpeineavertidudangerde son amante, qu'il
vole à son secours avec quelques-uns de ses
chevaliers: il la trouve au veiner. uJe n*ai plus
«d'espoir qu'en vous, lui di^elle, sauvez-moi
<i de la colère de mon père. » Hugues l'embrasse
en l'assurant d'un amour éternel. Il la fait mon-
ter sur son cheval et l'enlève.
A cette nouvelle, le duc Henri furieux accourt
chez le père, son vassal, pour le menacer de
toute sa colère. Celui-ci proteste qu'il a été trompé
lui-m«ne le premier par sa fille. La mère, dans
l'espérance de consoler plus promptement le
duc, lui apprend que depuis long-temps Béatrix
aimoit Hugues. Mais ce cruel aveu devient un
arrêt de mort pour le jaloux Henri : il y suc-
combe. Béatrix, pendant ce temps, étoit arrivée
sans danger chez le comte Hugues. Les deux
amants s'étoient épousés tout aussitôt, et ils fu-
rent toute leur vie un modèle de constance et
d'amour.
■ Google
ARGENTINE. 87
-j
ARGENTINE;
PAS ADDEFROI LE BATARD.
A dix-sept couiilels, cocapusé» chkcun de wpt vers , dont cinq aleiaa-
drioB wr aDï Mule rime féminine, et deui de huit sjlkbcs nir ime
muculine. Ceui-d forment le refraio, et vgniGent ijaefimnu qui a
mauvau mari a umveal tien du chagrin.
Le comte Gni étoit l'époux d'Argentine; elle
lui aToit donné six enfant* mâles , et pendant
plusieurs années il lui fut fidèle; mais s'étant
amouraché de Sabine, suivante de sa femme, il
piit l'épouse en haine et la rendit malheureuse.
Femme qui a mauvais mari a souvent bien du
chagrin. Gui néanmoins lut long-temps à réussir
auprès de la demoiselle : elle se rehisoit opiniâ-
trement à ses désirs; enfin, à force de promesses
et de présents, il vint à bout de la séduire, et
lui fit perdre le doux nom de pucelle.
Bientôt Argentine sut l'infidélité de son mari.
Elle ne put s'empêcher de lui en faire des re-
, Google
88 ARGENTII^
proches; mais Gui, alors ne gardant plus ni dé-
cence nùmesures» la répudia indignement. Elle
embrasse ses en&nts qu'elle recommande en
pleurant aux domestiques, et part sans savoir
où aller. Après bien des courses et des traverses,
elle arrive en Allemagne, et se met au service
de l'empereur. Peu de temps après, les enfants,
devenus comme elle odieux au père et à la nou-
velle bvorite, sont chassés à leur tour. Ils de-
viennent de braves chevaliers , et sont accueillis
par l'empereur, qui les prend à sa solde. C'est à
sa cour qu'ils reconnoissent leur mère; mais
alors, formant le projet de réparer ses malheurs,
ils partent tous six avec elle, et viennent au
cliàteau du comte. Argentine es't rétablie dans
ses droits. Gui est obligé de £aire sa paix, et
Sabine chassée avec la honte et le mépris qu'elle
mérite.
■ Google
LA CHATEIAIHE DE SAINT-GILLES. 89
LA CHATELAINE DE SAINT-GILLES.
Cette pièœa été publiée [MrB«baz*n,etl* même aiméc.pirH. de
SÛDtaAilaye qui , eomme au tàiA'wai'^ucauin, y a hitqnelquMclwui-
gementi. Elle a Irenle-cinq couplets , le« couplets neuf vere , et les vers
huit syllabes, excepta le huitième «t le nenvièmc qui , n'étant que des
proverbe) ou des refrains tirés d'autres chansons du temps, o'ont point
de mesure fixe. Le dernier mot d'un couplet sert toujours de commen-
cement an couplet suivant.
A Saint Gilleft autrefois étoit un châtelain fort
pauvre qui avoit une fille à marier. Elle lui fut
demandée par un villaln nche en terres , et il
la lui accorda. « Non, mon père , s'écria la pu-
te celle, moi qui ai pour ami le fîls d'un comte,
« jamaisje n'épouserai ce villain,i'enmourrois. —
« Il faut vous y résoudre , répondit le père. Cet
K homme est riche, vous aurez avec lui de l'ar-
« gent en abondance, ceinture d'or et habits dé
« soie. — Mon père, que Dieu punisse celle qui
« aimera quelqu'un pour son argent. Moi, mon
« cœur s'y refuse; il me dit que toutes les ri-
« chesses de ce monde ne valent pas le plaisir
n d'aimer.
, Google
go LA CHATELAINE DE SAINT-GILLES.
Et j'aim' mieK morir pucele
Qu'avoir mauves mari.
K Au reste, si j'ai cette délicatesse, qui pourra
« m'en blâmer? — Tout te monde, ma fille. Sa-
a chez qu'un méprise ceUe qui désobéit à son
« père, et que Dieu lui-même tôt ou tard la pu-
u nit. — £h bien, mon père, je vous obéirai
« quoi qu'il m'en coûte ; mais quelles craintes
« mortelles m'inspire cette chanson !
Nus ne se marie
Qui ne s'en repente.
Comme elle parloit encore, arriva le villain.
Il s'étoit décrassé pour venir la fiancer, et dans
la joie que lui inspiroit son bonheur, il avoit
chanté tout le long de la route, a Argent fait
<c épouser à villain fille de gentilhomme, se di-
« soit-il. Bien n'égale en beauté celle que je vais
« avoir. La rose la plus fraîche n'approche pas
« de son teint. Ses yeux bleus ressemblent au pa-
a radis ouvert; ils brûlent quand ils regardent :
« oui,ils mebrûlent. Jenepuiséloignerd'ellemes
a pensées, ni attendre plus long-temps. Vite , gen-
« til prêtre Nicolas, mariez-nous. — Volontiers ,
« dit le curé; où est la future? — La voici. Mais
« sachez d'elle auparavant si mon amour lui plaît.
« — Consentez-vous à épouser ce viUain pour
« son argent? demanda le prêtre à la pucelle.
, Google
LA CHATELAINE DE SAINT-GILLES. 91
« — Mon père l'ordonne, répondit-elle; je n'ose
« lui désobéir. Hélas! faut-il donc que j'aie un
« mari malgré moi. Oui , c'est malgré moi , et ja-
« mais je ne pourrai lui être fidèle. — Peu m'im-
a porte , reprît te curé , ce sont vos afiaires et les
a siennes : moi je vous marie. »
La châtelaine s'en revint , en chantant triste-
ment ces paroles : Je n'ai point amour à mon gré,
j'en vivrai moins heureuse. Lorsqu'il lui fallut
entrer chezson mari, elle ajouta : « Cen est donc
« fait, voici le lieu où je ne pourrai plus, aucun
« jour de ma vie, me trouver seule sans pleurer.
<t Ah! mon ami a tardé trop long-temps. Dans un
« moment il sera trop tard; je lui serai enlevée
« pour jamais, a
EUe avoit à peine achevé que soudain voici
l'ami qui entre. Aussitôt elle chante à haute
voix ces paroles : a Doux amant, c'est pour vous
« qu'on m'affUge; mais jamais Je ne vous ou~
a blierai. Non , ajouta-t-elle, je ne vous oublierai
a jamais. Tant que Dieu me laissera des jours ,
« je n'en passerai aucun sans vous aimer. Mon
« cœur, pendant votre absence, étoit comme
« une fleur que ta gelée a flétrie. C'est au villain
o à sécher maintenant; moi je renais : et dût-il
• en crever de jalousie , je chanterai :
Acolez-moi et haisicz doucrnient r
Qiiarli muiis d'amer(rf'fl«(OHr}me tient jolie mon t.
, Google
92 LA CHATELAINE DE SAINTGILLES.
« Mais, ami , tandis qu'il en est temps encore ,
« et avant qu'on ne nous surprenne, songeons à
N nous échapper d'ici. Il ne nous faut que tra-
rt verser ce vallon pour atteindre vos terres. Là,
a nous pourrons en sûreté braver nos ennemis. »
L'ami n'hésita pas. 11 prit lapucelle sur son che-
val , et l'enleva aussitôt en chantant cet air ;
Nus ne doit lez le bo$ aler
Saim sa compaigoete.
Et cet autre encore :
Aîusi doit aler
Fins cuers ( tendre cœur \ qui bien aime.
En ce moment arrivoit le châtelain. Le vil-
lain, accourant pour lui tenir letrier, aperçoit
le damoiseau qui enlevoit sa femme. « Au nom
« de Dieu, rendez-moi ma mie, crie-t>ilau ravis-
« seur, et prenez tout mon bien. C'est ma mie,
u c'est ma femme, celle pour laquelle j'ai tout
« donné. — Oui, vous m'avez achetée comme on
<f achète un animal , répondit la demoiselle ;
« mais on me livroit malgré moi, et je tiens le
H marché nul. » A ces mots elle disparut. Eu
même temps entrèrent dans la cour les gens de
la noce. Ils chantoient cet air i Sautez et dansez ,
vous qui aimez îojaiement. Mais le villain, hon-
teux de âon aventure, s'enfuit sans vouloir leur
parler.
■ Google
LA CHATELAINE DE SAINT-GILLES. 93
Cependant il assembla ses parents, pour les
consulter sur le parti qu'il avoit à prendre.
« Laissez là votre maîtresse, lui dirent ceux-ci,
« et reprenez votre labourage. — Ehbienllabou-
« rons donc, répondit-il. Si j'ai fait la sottise de
« cboisir une femme bien au-dessus de moi, on
n ne doit pas me le reprocher; j'en suis assez pu-
« ni, J'avois trouvé le nid de la pie, mais lespe-
a tits m'ont échappé. »
Déjà la demoiselle avoit gagné la terre que
lui avoit donnée en douaire son ami. «Mes maux
sont terminés, s'écria-l-elle; je dois bien chanter
à présent :
J'ai amoretes à mon gré,
S'en sui plus joliette [joyeuse) assez.-.
Les dames et demoiselles du lieu vinrent la sa-
luer, et elles chantèrent à sa noce des chansons
nouvelles '. Pour le damoiseau, il disoit en re-
gardant sa mie: «Me voilà heureux, j'ai bien placé
.mon cœur.
J'ai a m jet te
Sade te [gracieuse) ,
Blondete ,
Tele com je voloie.
Recueil de Burbuzaii, tome m, page 369.
Mis en vers par Imbert.
, Google
94 LA CHATELAINE DE SAINT^ILLES.
NOTE.
(i. CluMtèreM à sa noce des chansons /ioi»>c/W.)!Cétoi(
encore là no des joyeux usages du temps. Quand un homme
se matioit, les jeunes gens venotent, le soir, chanter cbez
lui de ces couplets gaillards <]ue semblait autoriser la céré-
monie, c'est ce qu'en Konnandieon appeloit clianter le hast.
Le marié, pour s'acquitter, étoit obligé de régaler les chan-
teurs , et ce régal , dans certains endroits , se nommuit dnit
de ban , et dans d'autres, droits de callage , de coiUage, de
coulage. La nature An régal varioit de même selon les pro-
vinces. Ici le marié en étoit quitte pour du vin, ailleurs
pour quelque bronet ou chaudel , c'est-à-dire pour une bois-
son chaude; ailleurs enfin il lui en coAtoit un plat, et on
nommoit ce plat le déchaussage de la mariée ou son cauchel.
, Google
MARIAN.
Ce hblian est tiré du CàtloUnunt. tl oe se I
de ce castoiemeDt que Barbazon a imprimée.
Uw roi turbulent et ambitieux inquiétoit tous
ses voisina, et sans cesse étoit en guerre avec
eux. Ses sujets épuisés murmurèrent enfin si
hautement, qu'il s'alarma et convoqua un par-
lement des principaux clercs et laïques de son
royaume '. Quand ils furent assemblés, il se
plaignit à eux de son malheur qui le forçoit à des
guerres étemelles. Ilcraignoit, disoit-il , qu'elles
ne fussent une punition de ses péchés, et les
pria de lui dire par quelle faute il avoit attiré
sur sa tête la colère du Tout-Puissant.
Les ecclésiastiques parlèrent les premiers. Loin
de rien trouver de répréhensible dans la con-
duite du tyran, il ne leur parut au contraire
qu'un prince juste et humain. Ils louèrent sur-
tout sa foi et sa dévotion, et ne voyant rien en
■ Google
96 MARIAN.
lui que d'agréable au Seigneur , ils ne pouvoient
le croire l'objet de la vengeance cé(este *. L'as-
semblée se sépara ainsi.
Cependant, soit que le monarque essayât d'en
imposer, soit que sa conscience ne l'eût pas
disculpé aussi aisément que le clergé , il voulut
consulter encore, et députa quelques officiers
vers un de ses sujets, nommé Marian, homme
renommé pour son savoir et sa prudence. Lassé
d'un gouvernement tyraonique, le philosophe
s'étoit retiré dans un bois où il vivoit seul, sans
crainte et sans désirs. Dès qu'il aperçut les dé-
putés, avant même qu'ils lui eussent expliqué le
sujet de leur mission , il s'écria : « Dieu avoit con-
H fié ce royaume à votre maître ; il en a abusé
« et Dieu l'a puni. Retournez sur vos pas. Au
a moment où je vous parle , il n'est plus. » Les
envoyés s'en revinrent, et ils trouvèrent à leur
retour que Termite philosophe n'avoit dit que
iropvrai. Pendant leur absence, les sujetss'étoient
révoltés contre le tyran, ils Tavoient assassiné et
venoient de se choisir un autre maître.
Ban mi amende le pays , ajoute le poète dans son vieux
lungage;«i(/e rni fait du mal , <^ est la terre qai en iouffiv :
l'f qui est lu pensée d'Horace:
Qaidquid délirant reges , phctoBlur Aclih'i.
Ik'ciicil de Barbaz;in, tome ii , page iSi.
, Google
MARIAN. 97
NOTES.
(i. Convoqua an parlement composé des principaux clercs
et laïques de son nyaume.) On ne connoissott , au temps des
Tabliers, qne deux ordres dans l'état, le clergé et la no-
blesse. Ce fot postérieurement à nos poètes, que la politique
de Philippe-le-Bel introduisit dans l'assemblée de la nation
le f7vûi<?fnf, celui du peuple, qui s'appela pour cette raison
{a. Ils ne pouvoieni le croire l'objet de la vengeance cé-
hsie.)
Kre, dit t« reiurd, tous êtes trop bon roi;
Tos scnipuki foDl voir trop de délicatesse
Vous leur files , seigneur,
Ed les croquant > beaucoup d'honneur.
Cette réponse adulatrice du renard c
fable de La Fontaine, et le discours du lioi
assemblés, ont une ressemblance marquée avec cet endroit
de notre fabliau.
, Google
LA CHATELAINE DE VERGY.
LA CHATELAINE DE VERGY.
L'auteur dédtBt dmi laa dtbut «mire cca tnllra* et parfidca ■loii
qui , gagBuit iMre conCance par dca caiifidenccs adroites et par une
«ppaieace de lojtauti, en abuseDi pour tout arracher votre UEret A
imu lÎTTcr ewHile à la ruée poUique. Il ûiiile les ananti au mjjtère
eliUdi«crétioa,el te*aiborte à criler urtoat ce* inprudeuces trop
coaunoDci , dimt le frait eal loujoan la perte du cnur qu'on moit bu
gagner, ai même elle) n'amèoeoi pai quelquefoii dei malheun plui
grand* oKore , comme il arriva, dit-il. k la nièce du duc de Boutjr^ne,
la dame de Tergj.
Un chevalier beau et vaillant, nommé Agolane,
étoit devenu éperilument amotireux de la dame
de Vergy , et il l'aima tant qu'enfin elle ne put
s'empêcher de céder à son amour. Mais ce fut à
cette condition expresse que jamais il ne laisse-
roitrien soupçonner de leur intelligence, et que,
si par sa faute un secret aussi important pour
elle venoit à être découvert, dès l'heure même il
éprouveroit autant de haine qu'il auroît jusque-
là éprouvé de tendresse.
D'après de tels sentiments, la belle et pru-
dente châtelaine avoit pris, pour voir son amant,
les précautions les plus scrupuleuses. Elle oc-
, Google
LA CHATELAINE DE VERGY. 99
cupoit dans son château un appartement qui
donnoit sur le verger. Agolane, lorsqu'elle per-
mettoît qu'il vint lui témoigner son amour, se
rendoît seul au verger la nuit; et là, caché der-
rière quelque arbre, il attendoit en silence un
signal convenu : ce signal étoit un petit chien
que lâchoit Vergy, dès qu'elle se trouvoit libre.
L'animal, par ses jappements et ses caresses,
venoit avertir le chevalier, qui alors se glissoit
doucement dans la chambre où il étoit sûr de
trouver la châtelaine seule. Le lendemain il sor-
toit avant le jour, et c'étoit ainsi que vivoit ce
couple charmant, occupé uniquement du plaisir
de s'aimer, et d'autant plus heureux que son
' bonheur étoit ignoré.
Agolane, que sa valeur attiroit souvent à la
cour du duc son souverain , en étoit devenu le
confident et l'ami, mais il étoit devenu aussi,
sans le savoir, bien plus cher encore à la du-
chesse. Elle n'avoit pu voir sans amour tant de
grâces et de beauté, et plus d'une fois, s'il n'eût
point aimé ailleurs, elle le mit à portée de la
deviner. Ce langage néanmoins n'ayant pas été
entendu, il fallut se résoudre à en parler un
autre.
Un jour donc elle prit à part le beau che-
valier, et lui témoigna quelque surprise de ce
qu'avec de la réputation et tous les avantages
■ Google
loo LA CHATELAINE DE VEBGY.
extérieurs, il n'avoît pas encore, parmi tant de
beautés qu'ofiroit la cour de Bourgogne , fait te
choix d'une amie. Il répondit que la crainte de
voir rejeter l'hommage de son cœur l'avoit jus-
que-là empêché de l'offrir. Elle le trouva trop
modeste, l'exhorta à compter un peu plus sur
ses forces, et l'assura qu'avec uti mérite reconnu
on trouvoit sans peine des cœurs qui ne deman-
doient qu'à se rendre. Mais elle vouloit qu'il se
déterminât au plus tôt, et surtout qu'il ne fît
son choix que dans les premiers rangs, princi-
palement si on daignoit lui faire seutir qu'il
étoît aimé. Il se retrancha toujours à dire que,
n'étant ni comte ni souverain, il tlevoit apprécier
assez ses foibles prétentions pour ne pas ambi-
tionner ridiculement le bonheur des rois.
Abusée de plus en plus par ces paroles dont
la circonspection sembloit faire présumer qu'A-
golane jusqu'à ce jour n'avoit pas aimé, la du-
chesse crut qu'il ne falloit plus que l'encourager
en faisant disparoître la distance des rangs qui
pouvoit l'effaroucher encore. Elle lui demanda
ce que répondroit sa modestie, si elle alloit le
choisir pour son chevalier et lui avouer qu'elle
se sentoit depuis long -temps de l'amitié pour
lui. Il répartit avec une naïveté respectueuse :
ic Madame, je l'ignorois, et je remercie Dieu de
« la grâce qu'il m'a faite d'obtenir vos bontés et
■ Google
LA CHATELAINE DE VEBGY. loi
m celles de monseigneur. J'espère qu'il me fera
« encore celle de les mériter toujours, et de
o s'oublier jamais la foi et la loyauté que je vous
d dois à tous deux. — Eh! qui tous prie de trahir
a votre seigneur? » reprit-elle aussitôt d'un ton
très aigre. Puis avec un regard furieux qu'elle
accompagna de quelques injures, elle sortît pour
aller dans sou appartement cacher sa honte et
méditer sa vengeance.
La nuit en effet, quand le duc fut à ses côtés,
elle commença à soupirer et à gémir. Celuirci ,
qui aimoit tendrement son épouse, fiit inquiet,
et voulut savoir quels étoient ses chagrins, a Je
« gémis sur vous, beau doux sire, répondit-elle,
o Qu'on ne sait guère, hélas! dans votre rang,
> sur la foi et l'honneur de qui l'on peut comp-
« ter! Souvent même c'est de ceux qu'on a le
a plus comblés de biens que s'éprouvent les plus
grandes perfidies. — J'ignore où tend ce dis-
« cours, reprit le duc étonné, et crois être sûr
V de la fidélité de ceux qui m'entourent. Mais si
a parmi eux on me dénonçoit un traître, vous
a me verriez bientôt employer pour le punir un
«châtiment exemplaire. — Eh bien! sire, pu-
te nissez donc Agolane. Vous savez tout ce que
a vous avez fait pour le perfide; apprenez qpe,
« par reconnoissance, il cherche à vous désho-'
a norer, et qu'hier j'ai eu à rougir tout le jour
■ Google
loa LA CHATELAINE DE VERGY.
« de ses sollicitations crimioetles. Ce n'est point
« à tort que les daines de votre cour s'étonnoient,
a ainsi que moi , de n'avoir découvert à l'hypo-
H crite aucune amie, en voici la cause, et notre
a. surprise maintenant doit cesser. »
Le duc fut si profondément affecté de ce re-
proche de trahison dans un homme qu'il avoit
aimé lendrement, que de toute la nuit il ne put
reposer. Le lendemain, dès qu'il fut levé, il le
manda, et, après lui avoir reproché avec amer-
tume son in^titude et sa perfidie, il lui or-
donna de sortir dès le jour même de ses terres,
s'il ne vouloit, le lendemain, y périr à un gibet.
Ces menaces imprévues, ces reproches si durs
et si peu mérités interdirent le chevalier au point
qu'il fut quelque temps sans pouvoir répondre.
L'idée seule qu'il alloit pour jamais être séparé
de Vergy le glaçoit d'efi&oi. Enfin , revenu de son
premier trouble, il pria le duc de se rappeler sa
fidélité, et de ne pas condamner sans preuves
et sur la simple délation peut-être de quelque
méchant , un brave homme connu par plusieurs
années d'une conduite irréprochable. « Ce n'est
«point un ennemi, c'est la duchesse elleméme
« qui vous a accusé , répondit le duc : oserez-vous
« rejeter son témoignage? » Cette atrocité de la
duchesse saiàt d'horreur le chevalier. Il ne vou-
lut pourtant pas l'accuser pour se défendre, et,
■ Google
LA CHATELAINE DE VEBGY. io3
d'un ton pénétré, il se contenta de répondre :
« Sire, puisque madame s'est plainte de moi, elle
« a cru pouvoir se plaindre sans doute , et je dois
« me taire. D'ailleurs, maintenant que vos oreilles
« ont été prévenues par elle , réussirois-je à vous
« prouver mon innocence? »
Le ton dont fut prononcé ce peu de mots fit
impression sur le duc. L'attachement et l'estime
lui parloient déjà en faveur de l'accusé; mais
une chose ctHubattoit dans son âme ces senti-
ments fevorables : c'étoit la réflexion maligne de
la duchesse sur l'indiiTérence apparente du che-
valier. Cette remarqueavoit singulièrementfi-appé
le prince, et il ne doutoit nullement que celui
qu'on n'avoit vu jusqu'alors aimer aucune femme
de sa cour, n'aimât véritablement la sienne. Pour
lever ce scrupule , il exigea qu'Agolane jurât sur
son honneur de lui répondre avec vérité à une
question qu'il alloit lui faire. I^e chevalier, qui n'y
vitqu'un moyen facile de conserver à-la-fois l'ami-
tié de son souverain et le cœur de Vei^, jura sans
hésiter. « Eh bien! reprit le duc, l'on ne vous a
a connu jusqu'ici, ni à ma cour ni ailleurs, l'ap*
«> parence même d'un attachement , et tant que
■ j'aurai cette incertitude, je vous croinii cou-
« pable. Répondez-moi sans détour : aimez-vous
a secrètement? Qui aimez-vous? voilà ce que je
« veux savoir, et ce qui seul peut dissiper mes
■ Google
io4 LA CHATELAINE DE VERGY.
« soupçons. Confiez à mon amitié ce secret que
a je crois mériter; elle tous est rendue à ce prix.
« Si TOUS refusez , tous n'êtes plus à mes yeux
■ qu'un traître et un perfide, digne de toute ma
« colère. Choisissez, n
Ce fut alors qu'Agolane sentit et l'imprudence
du serment qu'il venoit de faire el l'embarras
cruel de sa situation. Osera-t-it avouer au duc
qu'il aime sa nièce? Manquera-t-il au secret in-
violable qu'a exigé Vergy ? S'il se tait , il est banni ;
s'il parle, il trahit son amante, et quelque parti
qu'il prenne, il est sûr de la perdre. Encore s'il
pouvoit la voir dans son exil! que seroit un ban-
nissement à ce prix! Mais elle ne peut le suivre,
et pourra-t-il vivre sans elle?
Combattu et déchiré tour-à-tour par ces pen-
sées désespérantes, il ne peut plus cacher sa
douleur. Des larmes s'échappent malgré lui et
coulent sur ses joues : le duc attendri cherche à
le rassurer. Il lui jure à son tour, sur la foi qu'il
lui doit comme suzerain , de ne jamais révéla'
à qui que ce soit dans l'univers le secret qu'il
attend; et il le demande de nouveau, moins
comme l'engagement d'une parole donnée que
comme un témoignage précieux de confiance et
d'estime, h Ah; sire, s'écrie le chevalier, par-
« donnez ces combats à un cœur rempli d'ailleurs
a de reconnoissance pour vous; mais il s'agit de
■ Google
LA CHATELAINE DE VERGY. io5
« mon bonheur, je vais tout perdre et j'en mour-
« rai. — Agolane! il est donc des choses que vous
u craignez de confier à votre ami! et voilà le
« prix que re^-oit de vous sa tendresse! Ah! c'en
« est fait, vous voulez que je vous haïsse, n
Ce reproche si doux et si touchant alla au
cœur du chevalier. II ne put y résister, et il
avoua enfin ce mystère terrible, le secret de sa
vie. Le duc d'abord n'en voulut rien croire; sa
nièce vivoit dans une retraite si profonde, que
l'aveu d'une intrigue avec elle ne lui parut qu'un
mensonge adroit. En vain on lui conta la nais-
sance de cet amour, ses détails, les rendez-vous
dans le verger et le signal du petit chien, il
s'obstina toujours à nier tout ce qu'il ne verroit
pas, et exigea absolument de l'amant heureux
qu'il le menât avec lui au rendez-vous. Agolane
ne pouvoit plus refuser cette demande, après
avoir accordé la première : il convint donc avec
le duc de certaines précautions. Tous deux se
rendirent te soir séparément à un lieu désigné,
et de là ils partirent ensemble pour aller au ver-
ger.
A peine y fiirent-ib arrivés qu'ils entendirent
le petit chien qui, à son ordinaire, accourut en
jappant vers Agolane pour le caresser. Le duc
alors, feignant d'être convaincu, dit adieu au
chevalier, et le quitta comme si ce premier té-
, Google
io6 LA CHATELAINE DE VERGY.
moîgnage lui eût suffi; mais l'instant d'après il
revint sur ses pas, et le suivit doucement et sans
bruit, résolu de voir où se termineroit cette
mystérieuse aventure, à laquelle il ne croyoit
pas encore. La porte étoit entr'ouverte ; il vit
entrer l'heureux Agolane. Il vit sa oièce au pre-
mier bruit se lever avec transport, accourir hors
d'elle^nême vers son amant et le serrer dans
ses beaux bras en le baisant mille fois, a Mon
a doux ami, ma seule joie et tout ce qui m'est
ote plus cher au monde, qu'il y a long-temps
u que je ne t'ai vu ! et que loin de toi les jours
a ici m'ont paru longs! Mais tous mes chagrins
« sont oubliés, et me voilà heureuse puisque je
u t'ai retrouvé, s Et à ces mots elle le pressoit
de nouveau contre son cœur, et l'embrassoit en-
core sans lui donner le temps de répondre. Elle
le fit entrer enfin dans sa chambre, où la nuit
s'écoula pour eux dans des ravissements qu'il me
seroit impossible de vous décrire. Ceux-là seuls
peuvent les comprendre à qui amour les a dé-
partis : encore amour ne les accorde-t-il pas à
tous ceux qui aiment.
L'approche du jour força cependant Agolane
de se retirer. Vergy, après lui avoir fixé le terme
du prochain rendez-vous, le reconduisit k la
porte, en le couvrant de baisers et lui repro-
chant, tout en larmes, son empressement à par-
, Google
LA CHATELAINE DE VERGY. 107
tir. Mais à peine eut-il ikit quatre pas qu'elle le
rappela aussitôt pour l'accabler de nouvelles
caresses, et le retint étroitement serré dans ses
bras sans plus vouloir lui permettre de la quitter.
II fallut qu'il s'en arrachât avec une sorte de
violence. Elle resta quelque temps sur le seuil
de la porte, afin de jouir malgré lui du plaisir
de le voir. Ses yeux à travers l'obscurité cher-
clioient encore à le suivre; enfin elle ne rentra
que pour maudire le jour et la lumière.
Le duc, qui avott été témoin des premiers
transports des deux amants, le fut aussi de leurs
tendres adieur. Il avoit eu le courage de passer
la nuit dans le verger, et il y attendoit le départ
du chevalier, moins pour acquérir une nouvelle
preuve de son innocence, à la fin trop bien re-
connue, que pour lui rendre sur le lieu même
la justice qu'il lui devoil. Dès qu'il le vit sor-
tir , il courut après lui, l'embrassa tendrement,
lui demanda pardon de ses soupçons injurieux ,
et l'assura pour toujours d'une amitié inaltéra-
ble. Agolaue, surpris de le voir, le conjura une
seconde fois par tout ce qui est te plus sacré de
cacher à jamais cesecretde son cœur. «Jernour-
« rois de douleur, dit-il, si dans tout l'univers
« un autre que vous pouvoit le soupçonner. — Ne
a m'en parlez plus vous-même, répondit le duc;
u car dès ce moment je l'ai oublié. » Et aussitôt
, Google
io8 LA CHATELAINE DE VERGY.
TentretenaDt d'autre chose , il le ramena au pa-
lais.
A dinar il le fit asseoir à ses côtés. Il affecta de
le traiter avec plus de distinction encore qu'au-
paravant, et lui fit tant de caresses, lui montra
tant d'amitié , que la duchesse n'y put tenir. Elle
feignit de se trouver mal , et de dépit quittant la
table alla se mettre au lit. Le duc , qui ne soup-
çonna pas d'abord la cause de cette brusque re-
traite , accourut alarmé : et comme il interro-
geoit son épouse sur cette indisposition subite
et surprenante : k Eh! ne devrois-je pas mourir
« de chagrin , dit-elle , quand vous me méprisez
« assez pour accueillir encore celui que vous et
a moi nous avons tant de raisons de haïr; quand,
a après les plaintes qu'hier je vous ai feites de
« lui , je vous vois , pour m'insulter sans doute ,
o l'accablerdevantmoide voscaresses? — Mada-
« me, reprit le duc, cessez de m'en dire du mal. Je
« sais ce que je dois croire sur l'état de son
f cœur. Me m'en demandez pas davantage; mais
a ni TOUS ni personne au monde ne réussiriez
« maintenant à lui ôter mon amitié, v Et sans
attendre de réponse , il sortit aussitôt.
La duchesse resta consternée. Après avoir es-
suyé des rebuts, elle se voyoit une rivale; et
pour comble de désespoir il lui étoit défendu de
la connoître et impossible de s'en venger. Sa ja-
, Google
LA CHATELAINE DE VERGY. 109
louse fureur se le promit bien cependant, et
trop sûre de la foiblesse qu'avoit pour elle son
mari, elle résolut de lui arracher dès le jour
même ce secret funeste, la cause de son mal-
heur. La nuit donc, quand le duc vint se placer
à ses côtés, elle feignit de vouloir se retirer,
comme si eUe eût renoncé pour jamais à parta-
ger sa couche. Il l'arrêta, et l'embrassant avec
tendresse , la pria de rester, a Que vous êtes faux
K et trompeur, lui dit-elle! Vous affectez ici le
a langage de l'amour; et vous ne m'aimâtes ja-
« mais. Long-temps , hélas! vos protestations
a m'ont séduite : il m'étoit si doux de les croire !
« Mais qu'aujourd'hui me voilà cruellement dés-
a abusée ! — Eh! comment ? lui demanda le- duc.
« — Le chevalier vous a trompé par des men-
te songes, et vous l'avez cru. Je ne demande
« point à les connoîlre, puisque vous êtes résolu
a de me les cacher. Mais ce qui me pénètre , c'est
a de voir ma tendresse payée d'un pareil retour,
a Jamais, vous le savez, mon cœur n'a eu aii-
« cune pensée, jamais il n'a eu un secret qu'il
A ne vous l'ait confié aussitôt. Mon seul plaisir
« étoit d'aller le déposer dans votre sein ; et
« vous, en retour, vous ne m'annoncez les vô-
v très que pour m'avertir qu'il m'est interdit de
<r les connoitre. »
A ces mots, elle éclata en soupirs et en san-
, Google
I lo LA CHATELAINE DE VERGY.
glots, avec une vérité si surprenante que le duc
en fut attendri. < Belle amie, lui dit-il, je sens
a qu'il ne m'est pas possible de vivre haï de vous;
a mais sachez aussi que je ne puis, sans me dés-
« honorer , vous révéler ce que vous exigez de
n moi. — Ne me l'avouez donc pas , cher sire ;
a maischerchez au moins, pour me tromper, des
n prétextes plus plausibles. Votre tendresse m'a
a confié souvent des secrets bien autrement im-
■ portantsjet vous savez sijamaîsjevousai causé
« un repentir. Non encore une fois , ce n'est pas
a mon indiscrétion que vous craignez; niais vo-
H tre cœur est changé , et vous ne m'aimez plus. »
Les sanglots alors lui coupèrent la voix , et
les larmes inondèrent son visage. Le duc, par
ses caresses , chercha en vain à la consoler; il ne
parut qu'augmenter ses douleurs. « Non , s'écria-
« t-il, je ne puis résister à vos chagrins ni rien
M avoir de caché pour votre amour. Vous allez
« voir jusqu'où va pour vous l'excès du mien :
« mais aussi gardez-vous de le trahir jamais; ma
« vengeance seroit ter^ibIe , et je vous préviens
o qu'il y va pour vous de la vie. Voilà mes condi-
n tions; voussentez-vouscapabledelesaccepler?
« — Oui, je m'y soumets, ingrat, puisque vous
« croyez la crainte de la mort plus puissante sur
« moi que la peur de vous déplaire. »
Ce langage acheva de sé<luire le trop foible
, Google
LA CHATELAINE DE VERGY. m
duc. Amour l'aveugloit; il oublia sa promesse ,
et conta imprudemment à la perfide tous les
aveux que lui avoit faits Agolane. 11 n'oublia , ni
les rendez-vous dans le verger dont il venoit
d'être témoin lui-même, ni le moyen adroit du pe-
tit chien , ni surtout l'amour tendre de sa nièce
pour le beau chevalier.
Chacune de ses paroles étoit un coup de poi-
gnard qu'il enfonçoit dans le cœur de la duchesse.
Elle eut la force de dissimuler cependant, et re-
nouvela même plusieurs fois les serments de dis-
crétion qu'elle lui avoit faits : mais dans son âme
irritée elle en faisoit d'autres bien différents, et
y juroit de mourir ou de se venger de sa rivale.
Dès ce moment elle ne s'occupa plus que de ce
projet cruel. Jour et nuit elle y rêva, et chaque
instant de retard fut pour elle un siècle.
L'occasion de la vengeance ne se présenta
pourtant qu'à la Pentecôte. Le duc alors tint
une cour plénière, à laquelle furent invités les
grands seigneurs et les femmes qualifiées de ses
états. Vergy ne manqua pas de s'y rendre. A sa
vue la duchesse pâlit de rage , tout son corps
frémit. Elle se contint cependant, et se rendit
même assez maîtresse de sa colère pour faire à sa
nièce plus de caresses encore qu'à son ordinaire.
Mais après le diner, quand les dames passèrent
dans son appartement pour faire ou pour répa-
, Google
lia LA CHATELAINE DE VERGY.
rer leur toilette avant la danse , elle les exhorta
beaucoup à la gaîté. Puis s'adressant k Vergy :
«Pour vous, belle nièce, je ne vous y invite
« pas, et m'en repose sur votre bel ami. — Ma-
s dame, répondit la châtelaine avec douceur , j'i-
« gnore de qui vous voulez me parler; mais je
« n'ai point d'amis que je ne puisse avouer, et
« qui ne doivent faire honneur à monseigneur
u et à moi. — Je le crois bien , belle nièce ; quand
a on est si adroite et qu'on sait si bien dresser
a depetits chiens, on peut n'avouer quece qu'on
a veut. » Les dames ne firent pas d'attention à ce
discours, parce qu'elles n'y comprirent rien; cl
elles se rendirent dans les salles pour commen-
cer les danses.
Pour Vergy, qui étouffoit de douleur et de
honte, elle passa dans une garde-robe voisine,
se jeta sur un Ht, et s'abandonna à son déses-
poir, sans apercevoir même une servante qui s'y
trouvoit assise. Ses premières plaintes furent des
reproches à son amant, qu'elle soupçonna d'avoir
acheté par une perfidie le cœur de la duchesse.
« Eh! seroit-elle instruite de mon secret, s'écria-
u t-elle, s'il ne l'eût aimée plus que moi qu'il a
a trahiePIl me trompoit donc, quand iLmepar-
R loit d'amour? Et moi , ô mon Dieu , vous savez
a comme je l'aimois! Doux arai, que vous ai-je
«fait pour m'abandonner et me trahir ainsi?
■ Google
LA CHATELAINE DE VERGY. ii3
K Depuis que je vous ai aimé , avîUit même de
« TOUS aîmer^ ai-je jamais rien dit ou rien pensé
« qui méritât une cruauté pareille? Dieu m'eût
<e offert et sa gloire et son paradis, que je les
« eusse refusés s'il eût &Uu tous perdre. Vous
K étiez toute ma richesse, mon bonheur et ma
« joie. Mon umque plaisir sur la terre-, quand je
H ne pouvois vous voir, étoit de penser à vous;
a et si mon cœur eût pu toujours être assuré du
a vôtre, je n'eusse plus vu ici-bas aucun malheur
« à craindre. Amour, le pouvois-je croire qu'il
« m'abandonneroitaïnsi, lorsque, assbàmes cô-
te tés,etmetenantserréedanssesbras,ilniejuroit
« qu'il étoit tout entier à moi; lorsqu'il m'appe-
> loit la dfune, la maîtresse de son âme et de ses
« jours, et me le disoit d'un ton si doux, que j»
a mourois de plaisir à l'entendre? Je ne croyois
« pas alors que son cœur pût admettre haine ou
« courroux pour moi. J'espérois qu'il m'aimeroit
« toutesavie,commej'étois sûre de l'aimer toute
« la mienne. Si la mort fut venue l'enlever avant
■ moi, je l'eusse bientôt suivi dans ta tombe,.
« et j'eusse préféré le bonheur d'être ensevelie
a auprès de lui à la doideur de vivre pour ne
« plus le voir. Mourons donc, puisqu'il ne vit
« plus pour moi : le ciel, toscbé de la loyauté
m de mon amour, me prendra en pitié sans doute.
« Puisse-t-il pour toute punition combler de ses
■ Google
ii4 LA CHATELAINE DE VERGY.
« biens l'ingrat qui me cause la.mort! Moi! je
« la lui pardonne, die m'est douce de sa main ,
« et je meurs sans regret quand je songe que je
« l'ai aimé. » A ses mots les jeux de Vergy se
f<Mrment, sa chaleur s'éteint. Elle veut n^pder
un instant ses forces pour dire adieu à son amant,
et, lui tendant les bras oumme si elle eût voulu
le serrer une fois encore, elle tombe sur le Ut,
soupi^ et meurt.
Agolane ignoroit entièrement ce qui se passoit
aus» près de IuL II étoit dans la salle avec les
dames, obligé par complaisance de se prêter aux
plaisirs de la fête; mais il ne voyott pas celle
qu'aimoit uniquement son cœur,et ses yeux in-
quiets la cberchoient partout. Enfin, surprisde sa
k>ngue absence, il en demande des nouvdies au
duc qui, le prenant par la main, et lui montrant
le cabinet, lui dit d'aller la chercher. Il y entre
avec l'empressement de l'amour, et voit (quel
spectacle! ) un corps pâle et sans vie. Il cherche
en vain à le ranimer par ses baisers, ses lèvres
ne rendontrent que des lèvres glacées par la
mort. Ia suivante qu'il aperçoit et qu'il inter-
roge, lui répète naïvement ce qu'elle vient d'en-
tendre. Trop éclairé par cet aveu , il s'écrie : « O
« la plus tendre* la plus loyale et la meilleure
■ des femmes, pour récompense de tant d'amour
a je vous ai donc trahie: et vous seule en avez
■ Google
LA CHATELAINE DE VERGY. ii5
« voulu porter la peine. Mais je vous ferai jus-
« ttce et vous serez vengée. » Alors il saisit une
épée qu'il voit suspendue à la muraiUo, il se
l'enfonce dans le cœur, et tombe aux pieds de
son amante.
La suivante e£&ayée court dans la salle avertir
le duc du double malheur dont die vient d'être
témoin. Il va considérer ce triste spectacle, de-
vant lequel il reste immobile. Puis tottt>4k-coup
arrachant en fureur Fépée qui perçoit le cœur
de aoa malheureux ami, il retourne vers la du-
chesse : « Je t'avois promis la mort si tu me tra-
ct hisaois, lui dit-il, meurs, tu ne mérites plus de
< vivre. » A c«a paroles, il la poignarde et lft.Ëiit
tomber à ses pieds. De toutes parts s'élève un
cri perçant, les danses cessent, on approche, on
est effrayé. Le duc alors raconte la triste et dé-
plorable aventure de ces deux fidèles amants.
£n la contant ses larmes couJoient en abondance ,
et tout le monde pleuroit avec lui. Mais quand
on vit apporter les deux corps, on n'entendit
fins que des sanglots.
TjC lendemain il leur fit rendre tous les hon-
neurs funèbres qu'on rend aux souverains, et
leur éleva un riche mausolée dans lequel il 1m
renferma tous deux, réunis sous une même
tombe. Dès qu'il eut satisfait à ce devoir, il ne
songea plus qu'à expier sa faute. Dans ce dessein
■ Google
ji6 LA CHATELAINE DE VERGY.
il prit la croix, se rendit à la Terre-Sainte, et
entra dans Tordre du Temi^e. Mais sans cesse
l'idée du malheur dont il avoit été la cause resta
présente à sa mémoire. Tant qu'il vécut, tout
son extérieur annonça un chagrin [m>fond; et
jamais, depuis la mort de son ami, on ne vit
une seule fois ses lèvres sourire.
Quelle fut la source de tant de maux? une
seule imprudence. Soyons donc discrets, puis-
qu'une indiscrétion peut avoir de si terribles
suites; et par compassion pour nos deux amants,
prions Dieu qu'au jour du Jugement il les place
à sa droite.
Recueil de Barbuan , tome it, page 396.
Se trouve copié dans les Coatei de la rtùie Marguerite de
Naporre.
Et dans les Histoirei tragiques de Belleforet, d'après l'ita-
lien de Sandello.
On en a Tait aussi , sous le titre de la Comtesse de yergy,
un ronunin-iaquiaeudeux éditions. Pour pouvoir donner
à son conte une certaine étendue , l'auteur, qu'on dit être le
commandeur de Vignacourt , y a inséré beaucoup de faits
hbtoriques du régne de Philippe-Auguste, et plusieurs noms
Ulustres d'anciennes familles de Bourgogne. Hais il est des
histoires qui ne comportent qu'une certaine longueur; et
souvent , en délayant ainsi une aventure touchante , on luî
Ate une partie de l'intérêt dont elle est susceptible.
lie roman de U Comtesse de fergy est inséré dans In Bi-
bliothèque de Campagne, tome xiv.
Ce conte a été versifié par M. Imbert.
n,g,t7cdb/G00gIc
LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE.
LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE,
LA HOUSSE COUPEE EN DEUX;
PAR BE&NIER.
Ceux à qui la nature a départi quelque e^rit
(levroient bien, pour amuser leur seigneur,
s'exercer à mettre en romane toutes le^ aven-
tures jolies qu'ils apprennent. Dans un grand
château où chaque jour il entre et sort une mul-
titude de gens de tous pays, on entend conter
mille historiettes agréables, dont on pourroit
aisément tirer parti. C'est ce que faisoient nos
prédécesseurs; aussi ont-ils laissé après eux une
réputation. Si nous voulons en avoir une à notre
tour, suivons leur exemple et ne craignons point
la peine , car il en coûte pour foire de jolies choses.
Mais malheureusement on devient paresseux.
Nos ménétriers se contentent de leurs vieux
contes, et ne se piquent plus, comme autrefois,
de réveiller leurs auditeurs par des nouveautés.
Je vais, moi, messieurs, vous en donner une
■ Google
ii8 L£ BOURGEOIS D'ABB£V1LI£.
c'est une aventure airîvée , il y a dix-neuf à vingt
ans, k un ridie boui^eois d'Abberille.
Il jouissoit d'une fortune assez considérable.
Mais étant entré en guerre avec une Emilie puis-
sante, la crainte qu'il eut d'en être écrasé lui fit
prendre le parti de renoncer à sa ville et de
venir s'établn- à Paris avec sa femme et son fils.
Là il fit hommage au roi et devint son homme.
Quelque connoissance qu'il avoit en fait de né-
goce, et dont il profita pour établir un petit
commerce, lui aidèrent encore à augmenter son
pécule. On l'aima bientôt dans le quartier, parce
qu'ilétoitofficieuxethonnéte. llestsiùséquand
on le veut de se faire chérir! on n'a besoin pour
cela que de bonne volonté; souvent il n'en coûte
pas une obole.
Le prud'homme passa ainsi sq>t années, au
bout desquelles Dieu retira à lui sa femme. Il y
en avoit trente qu'ils étoient unis, sans jamais
avoir eu ensemble le moindre différend. I^ jeune
homme, pendant pluùeursjours, parut si a£Qigé
de cette perte, que le père se vit obligé de le
consoler. « Ta mère est morte , lui dit-il, c'est
o un malheur sans remède; prions IMeu seule-
« meut qu'il lui fasse miséricorde : nos pleurs ne
« nous la rendront pas. Moi-même j'irai bientôt
« la rejoindre, il faut s'y attendre : à mon âge,
« on ne doit plus se flatter de vivre long-temps.
byCOOglC
LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE. 119
a C'estéle toi maiateQanf:, b«au fiU, que d^>«id
<t ma coosolation. Tous mes parents et amis sont
K restés en Ponthleu, je n'ai plus personne ici}
« tâche de devenir un joli sujet; et si je trouve
« une fille sage et bien née , dont la famille puisse
« me fournir une société agréable, quelque dot
« qu'on me demande, je te la donnerai en ma-
« riage, et je finirai près de vous deux mes vieux
<t jours. «
Or, dans la même nw que le bourgeois, et
tout vis-à-vis de lui logeoient trois frères-, che-
valiers, g^itilshommes de père et de mère, et
tous trois estimés pour leur valeur. L'aîné étoit
veuf et avoit une fille. Toute cette Camille étoit
pauvre, non qu'elle fût née sans fortune; mais
dans un moment de détresse ayant été obligée
de recourir à des usuriers, et l'emprunt par l'ao»
croissement rapide des intérêts étant monté k
trcHs mille livrai, ^s biens se trouvoient engagés
ou saiùK '. Il ne restoit guère au père que la mai*
son qu'il babitoit. Elle étoit si bonne qu'il eût
pu aisément la louer vingt livres; il auroit nûeuz
aimé la vendre , mais il ne le pouvoit, parce que
c'étoit un bien de sa femme, qui de droit reve-
noit à ta pucelle.
Le bourgeois alla faire aux trois frères la de-
mande de la demoisdle. Ceux-ci, avant de lui
répoodre , voulurent savoir quelle étoit sa for-
, Google
130 LE BOURGEOIS CABBEVILLE.
tune. « Tant en aident qu'en effets, rép«idit-il,
a je possède quinze cents livres : tout cela a été
« acquis très loyalement. J'en donnerai dès à pré-
« sent la moitié à mon fils , et il aura l'autre moi-
« tié après ma mort.^ — Beau sire, reprirent les
« frères, ce n'est pas Ut ce qu'il nous faut. Vous
« promettez aujourd'hui de laisser à votre fils ,
« après vous, une moitié de vos biens, et vous
« le promettez de bonne foi, nbua'n'eu doutons
« pas. Mais d'ici à ce temps-là, l'envie n'a qu'à
« vousprendre de vbus faire moine ou templier*,
> vous donnerez alors tout au couvent, et vos
« petits«nfants n'auront rien. »
Les trois fibres exigèrent donc que le bour-
geois fit, avant de conclure, une donation en-
tière de tout ce qu'il possédoit, ou sinon ils se
refusoient au mariage. Le bonhomme, de son
côté, ne vouloit point de pareilles conditions;
mais l'ambur paternel l'empfirAnt enfin, il y
consentit, et, en présence de quelqties témoins
qui furent convoqués dans la maison ', il renonça
solennellement à tout, sans se réserver seule-
ment une maille pour déjeuner. Ce fut ainsi qu'il
se mit dans la dépendance de ses enfants, et
qu'il se donna lui-même le coup mortel. Hélas!
s'il avoit su quel sort lui étoit destiné , il n'eût
eu garde vraiment de s'y dévouer.
Lés deux époux eurent un fils qui crût en âge,
■ Google
LE BOURGEOIS D'ABfiEVUXE. lai
et qui annonça beaucoup d'esprit et de bonnes
qualités. Le vieillard, pendant ce temps, vécut
tant bien que mal à la maison. On l'y souffroit,
parce qu'il gagnoit encore quelque chose par
son industrie. Mais avec les années les infirmités
s'accrurent; il devint hors d'état de travailler,
et alors on le trouva incommode. La dame sur-
tout, qui étoit orgueilleuse et fière, ne pouvoit
le soufirir; chaque jour elle menaçoit de se re-
tirer si on ne le renvoyoit, et elle persécuta si
fort son mari que l'ingrat, oubliant ce qu'il de-
voit à la reconnoissance et à la nature» vint
signi6er à son malheureux père de chercher ail-
leurs un asile.
« Beau fils, que me dis-tu? s'écria le vieillard,
u Quoi! je t'ai donné le fruit de soixante apnées
o de sueurs, tu jouis par moi de toutes tes aises,
«et pour récompense tu me chasses! Veux-tu
« donc me punir de t'avoir trop aimé? Au nom
•X de Dieu , cher fils , ne m'expose pas à mourir de
« &im. Tn sais que je ne peux plus marcher, ac-
« corde-moi dans ta maison quelque coin inutile.
« Je ne te demande ni un lit ni les mets de ta
« table : un peu de paille jetée sous cet appentis,
« du pain et de l'eau me suffiront. A mon âge
«il faut si peu pour vivre! et d'ailleurs, avec
« mes infirmités et mes chagrins, je ne te serai
«I pas long-temps à chaîne. K tu veux faire l'au-
, Google
laa L£ BOURGEOIS D'ABBËVILLË.
amône en expiation de tes péchés, eh bien!
■ bàaAa. k ton père, en est-il une plus juste? Cher
fils, rappelle-toi tout ce qu'il m'en a coûté de
« soins pendant trente ans pour t'élever; songe
a à la bénédiction que Dieu promet à ceux qui
a honoreront ici-bas leurs parents, et crains qu'il
« ne te maudisse à jamais , si tu oses devenir ttâ-
« même le meurtrier de ton père. »
Ce discours touchant émut le fils; mais il al-
légua l'aversion de sa femme, et, pour le bien
de la paix, il exigea que le vieillard sortît, o Eh!
K où veux-tu que j'aille? répondit le prud'homme.
« Des étrangers me recevront- ils, quand mon
a propre fib me rejette? Sans argent et sans res-
« sources, il iaut donc que je mendie le pain
« dont j'ai besoin aujourd'hui pour ne pas mou-
a rir. » En parlant ainsi, la face du vieillard étoit
toute baignée de larmes. Il prit néanmoins le
bâton qui l'aidoit à se soutenir, et se leva en
priant Dieu de pardonner à son fils. Mais avant
de sortir il demanda une dernière grâce. « L'hi-
K ver approche, dit-il, et si Dieu me condamne
<r à vivre encore jusqu'à ce temps, je n'ai rien
« pour me défendre du froid. La robe que je
a porte est en lambeaux; en reconnoissance de
a toutes celles qu'il m'a ËiUu te fournir pendant
te ta vie, beau fils, accorde-m'en une des tiennes.
« Je ne te demande que la plus mauvaise, celle
■ Google
LE BOURGEOIS ITABBEVILLE, ia3
« que tu ne veux plus porter. » Cette l^ère fa-
veur lui fut encore refusée : la femme répondit
qu'il n'y avoit point à la maison de robe pour
lui. Il demanda au moins l'une des deux cou-
VM^res qui seryoieat pour le cheval, et le fîU,
voyant alors qu'il ne pouvoit s'en .défendre, fît
signe au jeune enfant d'en apporter une.
Celui-ci n'avoit pu voir sans attendrissement
les adieux de son respectable aïeul. Il avoit dix
ans, et je vous ai déjà dit qu'il étoit plein de
bonnes qualités. Il alla prendre à l'écurie la
meilleure des housses, la coupa en deux, et
vint en apporter la moitié au vieillard. «Tout le
« monde veut donc ma mort? s'écria l'aïeul en
K sanglotant. J'avois obtenu ce foible soulage-
« ment pour ma misère, et on me l'envie! » Le
fils ne put s'empêcher de gronder l'enfant d'avoir
outr^assé ses ordres, a Pardon, sire, répliqua
« le jouvenceau, mais j'ai soupçonné que vous
o vouliez foire bientôt mourir votre père, et j'ai
« voulu seconder vos intentions. L'autre moitié
« de couverture, au reste, ne sera pas perdue,
« je la garde pour vous la donner quand vous
« serez devenu vieux. »
Ce reproche si adroit frappa le fils coupable,
n sentit ses torts, et, se prosternant aux pieds de
son père en lui demandant par-don, il le fit ren-
trer dans la maison, lui mit en main tous ses
■ Google
ia4 LE BOURGEOIS DABBEVILLE.
biens, et se conduisit à son égard dans la suite
avec le respect et les soins qu'il lui devoit.
Retenez bien cette histoire, vous autres pères
qui avez des enÊmts à marier. Soyez plus sages
que celui-ci, et n'allez pas comme lui vous jeter
en un goufGre dont tous ne pourriez plus sortir.
Vos enfants auront pour vous de l'amitié sans
doute, et vous devez le croire; mais le plus sûr
cependant est de ne pas vous y Ber. Qui s'espose
à dépendre des autres s'expose nécessairement
à bien des brmes.
Recueil de Barbazan, tome iv, page ^173.
Se trouve dans le HofelUero italiano, totne 111-
Chez M. Cabbé Le Monmer ( FaMei , page 68 ) , le fils met
■on père à l'hôpital, et il lui envoie un peu de soupe de
temps en temps dans un pot d'étain. Le vieillard mort, on
veut se défaire du pot; maïs l'enfant veut le garder pour le
temps oà il mettra aussi son père à l'hôpital. CeUe réponse
du bambin, dure et peu respectueuse, choque ici, parce
qu'il n'en résulte aucun bien , au lieu que , dans le fabliau,
c'est un trait d'esprit et de sentiment, qui enchante, parce
qu'il empêche de faire une mauvaise acliou.
Dans les Histoiret plaisantes et ingénieuses , page 146, 'e
père , quand il s'aperçoit qu'on n'a plus d'égards pour lui ,
fait venir un coffre qu'il prétend contenir de l'argent dont
jusqu'aloTsiln'avoitpas voulu parler(Piron, dans sa comé-
die Ad Fils Ingrats , &\mnè ce dénoAment).On change de
conduite envers le vieillard ; mais , à sa mort , on ne trouve
dans le cofire qu'une massue , avec une inscription qui la
, Google
LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE. laS
desdne à aasommer tout père atses peu sensé pour se met-
tre à la merci de ses enfants.
Il y aune historiette de Légende, intitulée le ^ooere/ (le
Crapaud), dont le sujet est le même que celui-ci. Un la-
boureur, en mariant son fils, lui a donné tout son bien, et
il ne s'est réservé , pour sa subsistance et celle de sa
femme, qu'un pedt champ qu'il continue à cultiver lui-mê-
me. Mais l'âge le mettant hors d'état de travailler, il a re-
cours à la compassion de ce fils , te prie de le nourrir lui
et sa femme , et en retour lui offre son champ. Un joui
les deux vieux parents mourant de faim vont chez l'ingrat
demander k dîner. Dès qu'il les aperçoit il fait enlever les
plats, et leur présente de gros pain bb. Ils se retirent en
pleurant. Lui aussitôt recommence son dtner. Mais tout-
à-coup un gros crapaud s'élance miraculeusement d'un des
plats, et s'attache à sa lèvre qu'il mord avec fureur. On
veut en vain arracher l'aDimal, on ne fait qu'augmenter les
douleurs du coupable. Il reconnoit sa faute, va à Rome pour
en demander l'absolution, et vient la réparer. Alors le cra-
paud tombe de lui-même.
Ce conte , plus digne d'indulgence que beaucoup d'autres
pane qu'au moins la morale en est bonne, est donué comme
vrai dans le livre des Abeilles de Thomas Cantimpré, do-
minicain qui viroit vers le milieu du treizième siècle. L'au-
teur prétend même en avoir appris les détails d'un de ses
conlirères, lequel avoitvu, dit-il, & Paris le malheureux
arec son crapaud. Peut-être est-ce de ce moine Thomas que
le Tablier, auteur du Botterel, a tiré son conte.
On fil en iSilo une pièce de théâtre, sous le nom du Jl£i~
rouer et exemple des enfimu ingrats. '
* Mtloiredii7%i!étn-Franp>u, tome m, page tSii^Biiliolkè^m
</u TbMrt-FraapHt , tome i , page 3.
, Google
ia6 LE BOURGEOIS D'AB^TILLE.
Le conte du Crapaud se trouve aussi dans le Ihetniiai dt
sapience, fui. xxt.
Et dans le Trésor de VAme, ouvrage imprimé vers la fin
dn qoinEième siècle.
Madame de Sévigné avoit en vue ce conte , lorsqu'elle
écrivoit: ■ Je pâme de rire des folies et des visions de Cou-
langes; mais je n'y réponds point, parce que je craindrois
qu'un crapaud ne viat me sauter sur le visage pour me
punir de mon ingratitude. »
Le fabliau de la housse coupée en deux a été mb en vers
par H. Imbert. *
NOTES.
(i. Ajant été obligée de recourir à des usuriers , et Fem-
pruntpar l'accroissement rapide des intér^s étant monté à
trois miOe livres , tes biens se trouvèrent saisis. ) Il a déjà été
plusieurs fob mention des usuriers dans les fabliaux , et
rhîstoire est d'accord avec les poésies du temps sur cette
épidémie destnictive qu'avoit fait naître et qu'autorisoit un
mauvais gouvernement. Ce furent les Italiens qui l'appor-
tèrent en France. Exercés au commerce, dont ils avoient sa
tirer parti pour s'enrichir avant les autres nations de l'Eu-
rope, ils vinrent s'établir dans le royaume, où la politique
aveugle de nos rob , au tieu d'animer l'industrie de leurs
sujets, vendit à ces étrangers le droit de les rançonner. Les
villes de leur première résidence furent Montpdiier , Nîmes
et Cabors; et le nom que le peuple leur donna, celui de
Lombards ou de Cahoarsirts. L'amour désordonné du gain
*II oouiB viluauui la jolie cooédis AeiDeax Geadra, et la pièce
plosaneieinMdn^etvrVe, ilnquelonpeut direqite.s'ilaélévolé, ilaélÉ
tué par son voleur. B.
,, Google
LE BOURGEOIS ITABBEVILLE. 127
quImpÎTC natarellement le commerce, quand U probité ne
vient pas lui servir de frein , porta les Lombards i l'usure ,
comme ao moyen le plus prompt pour gagner. Us ne pré-
toient que sur gage, à vingt pour cent d'intérêt; et, si au
bout de six mois, on ne retiroit point son gage, ii étoît
perdu. En Angleterre, ils s'étoient tellement mDltipliés,f|u'il
n'y avoit personne, à ce que dit Math. Paris *, qui ne leur
dût, sans même en excepter le roi. Partout on les excom-
niunioît, on les chassoit; mais, avec quelques sommes dis-
tribuées à propos aux souverains, ils trouvoient bientôt le
moyen de se faire rappeler. La cour de Rome même , qui se
servoit de leur ministère pour faire parvenir en Italie l'ar-
gent qu'elle tiroit des royaumes chrétiens, les soutenoit
tacitement **. Plusieurs de nos villes ne rougirent pas d'ap-
prendre d'eux, et d'exercer à leur imitation ce métier in-
fime. Philippe-Auguste accorda, en laao, aux habitants de
Caen une charte par laquelle il s'engageoit à ne les pour-
suivre , pour fait d'usure, ni eux, ni leurs enfants, ni leurs
héritiers à leur mort.
Mais les usuriers les plus nombreux et les plus habiles de
tous, les plus dangereux en même temps, parce que leur
religion les autorise à l'être , ce furent les Juifs; et de là
vint cette haine incroyable qu'on leur portoit , ces massacres
qu'on en fit plusieurs fois dans certains mouvements popu-
laires, ces arrêts de proscription rendus si souvent contre
eux, et ces préventions enfin , accompagnées d'exécration
et de mépris , qui se sont perpétuées en partie jusqu'à nous.
Dès le temps de la domination romaine , ils s'étoient ré-
pandus dans la Gaule , et ils y étoient ce qu'ils ont été depuis
chez toutes les nations et dans tous les siècles , c'est-à-dire
** tSantar'i , Jati^. mtJ.tevi, ton. ii,pag. 8gi.
, Google
138 LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE.
des usuriers. Aussi Rutilius , auteur aquitain qui , au cin-
quième siècle, publia en vers un Voyage de Gaule, dont il
nous reste quelque chose, dUoit-il en parlant d'eux, qu'il
eAt été à souhaiter que Pompée et Titus n'eussent jamais
subjugué ces peuples, qui, comme une peste contagieuse,
se sont répandus au loin.
AtifUt uliaam minquam Jodœa luiactafiàiiet
Pom/ieii btlUi imperioque Tili,
Laliu exciia padi contagia ierpunt.
Malgré toutes les persécutions qu'éprouvèrent presque
sans relâche tes Juifs, rien ne put les dégoûter de leur abo-
minable proression; et ils la poussèrent jusqu'à un excès
d'avidité et d'audace qu'aujourd'hui nous avons peine à
croire. En i388, un Juif obtint du roi un privilège pour
prêter à quatre deniers parisis pour livre d'intérêt par se-
maine. Le procureur du roi s'opposa à l'eutérinement de
cette concession, ne voulant accorder que quatre detiiers
tournois au lieu de quatre deniers parisis , ce qui eût fait
un quart de difTéreuce. La cause fut plaîdée en plein par-
lement , et l'usurier confirmé par arrêt dans son privilège *.
Au reste , cet étrange arrêt n'étahlissoit point une jurispru-
dence nouvelle. En i36o, une ordonnance du roi Jean
(renouvelée dix ans après par Charles V) avoit défendu
aux Lombards d'exiger par semaine plus que ces quatre
deniers **. Sous Charles VI, les Juifs obtinrent de pouvoir
exiger pendant dix ans l'intérêt de l'intérêt "*. Enfin , pour
montrer jusqu'oà alloit l'avidité de tous ces loups étran-
gers qui se partageoient le royaume , afin d'en dévorer les
habitants, il suffira de dire que, les Juifs -ayant prêté à
• Qmui , ru Je amrlai fl, page i lo.
" Ordonnances dtsroudt France, lune m, page i^o.
•" TiUlTct, HUtoire de France,
, Google
LE BOURGEOIS DABBEVILLE. lag
Philippe-de-Valois une soibinede 400,000 francsyles intérêts
étoient montés en assez peu de teaps à deux millions. Au^si
qu'anÎTa-t-il ? Le prince , pour se libérer, chassa les Juifs.
. De tous DOS rois , celui qui le» persécuta le plus fut Phi-
lippe-Auguste. Après leur avoir vendu le privilège de faire
l'usure et d'acquérir des biens , il s'empara de leurs acqui-
sitioDS et de leur mobilier, les 6t emprisonner, exigea d'eux ,
pour leur rendre la liberté, i5,ooo marcs d'argent, puis
les chassa du royaume , dispensant ses sujets de leur payer
les sommes immenses qu'ils leur dévoient, pourvu qu'ils
lui en payassent à lui-même la cinquième partie. On les
accusoit d'avoir envahi , par leurs usures , une infinité de
terres et plus de la moitié des maisons de Paris. Bientôt ,
parce même esprit d'intérêt et d'avidité qui l'avoit porté
à les chasser, le roi les rappela ; puis 11 les chassa une se-
conde fois; pais il les rappela encore. Saint Louis les ban-
nit ainsi que son aïeul; mais, plus juste que lui, il laissa
en France ceux qui avoient un métier; et, pour leur ôter
la tentation de L'usure, il exigea qu'ils pussent gagner leur
vie par une profession ou un commerce honnêtes ; cepen-
dant il les déclara sertis A les obligea à porter sur la poi-
trine une marque infamante. Cette marque, sous Philippe-
le-Hardi , son fils , fui une corne , et celui-ci voulut ntéme
qu'ils la portassent sur la tête. Pbilippe-le-Bel les chassa
de nouveau, et non-seulement il saisit tous leurs biens,
mais il en fit encore mourir un -grand nombre. Louis-le-
Uutin leur vendit et la permission de revenir et le privilège
de prêter k usure, à douze deniers pour liv%par semaine;
mais ce fut pour les piller, comme ses prédécesseurs. Ce
pillage étoit pour nos rois une ^culation de finances : ils
comptoient parmi leurs revenus les taxes qu'ils leur im-
posoient.
Malgré toutes ces persécutions , les Juifs n'étoient occupés
, Google
i3o LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE.
qu'à soilictter, au poids de TtH*, ta pemisûon de rentrer on
de rester dans le royaume. A peine l'orage étoit-il calmé ,
qu'ils revenoient sans bruit, tantôt sous le titre de mar-
chands, tantôt sous la dénpnimation de X^xn^nfe, etc., pub
se faisoient réintégrer dans leurs droits d'usurier, pnis
se faisoient bannir. Dans Paris, ils avoient obtenu, à prix
d'argent, une synagogne et un cimetière. Mais ce n'étoit
guère là pour eux qu'une source continuelle d'avanies. Tan-
tôt on les accusoit d'avoir chanté trop haut dans leur syna-
gogue, tantôt d'avoir manqué à telle on telle loi, à leurs
enterrements , et alors ils étoient condamnés à une amende
arbitraire.
En laiS, un concile de Latran les avoit astreints à porter
sur la poitrine une roue en Teutre, Saint Louis , comme je
l'ai dit ci-dessus, adopta, en laSg, l'ordonnance du con-
cile *, et la sienne fut confirmée par plusieurs de ses Succes-
seurs ". Un marchand qui acfaetoit d'eux étoit excommunié.
On les accabloit d'impôts; on les oblige«it d'habiter cer-
taines rues , et c'étoient toujours les plus sales. Quelquefois
on saisissoit leurs livres de dévotion et on les brAloit pu-
bliquement. Dans l'espoir de les invertir eux-mêmes , on
les forçoit d'assister aux exhortations des ecclésiastiques. Il
leur étoit défendu de se baigner dans les mêmes rivières
qn'im chrétien , de toucher aux choses d'aliment qu'un chré-
tien pouVoit acheter, d'avoir des nourrices et des iiervantes
clwétiennes. Philippe- Auguste rendit même une ordonnance
pour permettre au clergé d'excommunier celle de ces nour-
rices qui allaitA'oit un enfant juif.Dès l'année 538, un concile
d'Orléans leur avoit défendu , et pour quelque raison que ce
fAt, de se trouver, les trois derniers jours de la semaine
" Ordonnaaeet dei rois de France, rame i", page ï94-
" Ibid., piges 3ii et SyS ; tome III , pase« 6o3, 6ii el 648.
, Google
LE BOURGECMS D'ABBEVILLE. i3i
saiaie, dans un lieu où sevoit ub chréden *. A BéEÎers, on
pouvoit pendant la quinzaine de Pâques venir jeter des pierres
contre leurs portes , et ce ne fut qu'à prix d'argent qu'ils ob-
tinrent , en 1 1 S9 , l'abolition de cette coutume. Le jour de
Pâques, l'usage étoît,daiis cette ville, ainsi que dans celle de
Toulouse , de donner solennellement un soufflet à un Juif. La
chronique d'Adhémar de CSiabanois, publiée par 1 e F. Labbe **,
fait même mention d'un certain chapelain qui appuya telle-
ment ce soufflet , qu'il tua le Juif. Dans beaucoup de villes du
royaume, et à Paris surtout, un Juif avoit-il mérité la
mort , il étoit pendu entre deux chiens. Enfin tout ce que la
superstition et l'ignorance du temps avoit pu imaginer d'hu-
miliations et d'opprobres , on s'étoitplu à l'accumuler sur
cette malheureuse nation. Après l'avoir ainsi avilie et dé-
gradée, devoit-on s'étonner qu'elle eAt tous les vices qt^on
lui reprochoit. '
(a. L'envie n'a qu'à voufprendre de vousfairv moine oH
templier. ) La vénération du temps pour la profession mo-
nastique faisoit que beancoup de particuliers, et même des
princes , venoient finir leurs jours dans des couvents. Saint
Loub lui-même voulut quitter la couronne pour se faire re-
ligieux , et ce ne fut que le courage et l'adresse de la râm
qui le firent renoncer à son projet.
(3. £n présence de quelques témoins qui furent connoqués
dans la maison, il renonça solennellement à tout.) Autre
usage qui, ainsi que le précédent, s'étoit établi dans des
temps antérieurs,quand,presquepersonne ne sachant lire,
on étoit obligé d'appeler des témoins pour constater les
marchés et les contrats.
* Hardouin, Concila, tome v, page 3o3.
" Nova BiilioAeca maamcriptarum , tom. 11.
, Google
DU CHEVALIER
DU CHEVALIER
QUI CONFESSA SA FEMME.
FBÈsde Vire, dans le Bessin, étoit un ménage
qu'on proposoit à la ronde comme un modèle
d'union. I^ mari, bon chevalier, aimoit telle-
ment sa femme , et il avoit en die une si grande
confiance, que noh-seulemeat il la laissent en
tout maîtresse absolue, mais qu'il n'eût pas même
voulu entreprendre la plus petite chose sans la
consulter. La dame jouissoit dans le pays de la
meilleure réputation. £lle passa ainsi, près de
son tourtereau , plusieurs années heureuses. Mais
tout-à-coup elle tomba malade assez sérieusement
pour être alarmée. Elle fit alors venir son curé
à qui elle se confessa, et entre les mains duquel
die disposa, en legs pieux, de tout ce qui lui
appartenoit. Néanmoins, ne croyant pas appa-
remment une seule absolution suffisante, elle
appela son mari: « Cher sire, lui dit-elle, ren-
te dez-moi un service. J'ai souvent entendu par-
o 1er d'un religieux du couvent voisin , que tout
, Google
QUI CONi^SA SA FamtË. |33
•t le monde (te être un saint homme. Dans l'état
« où je suis, je serois charmée d'être réconciliée
« -psÊc lui avec Dieu; envoyez, je vous prie, cjuel-
fi qu'un de vos gens le chercher. — Je n'y eo-
« verrai point, répondit l'époux com[^isaBl,
« j'iraîmoi-mênie;net aussitôtilmontaàcheva),
et se rendit au monastère. Mais en chemin il- fit
quelques réflexions sur cette mante d'un second
confesseur. Tant d'empressement lui inspira le
désir d'en eonnoltre le motif; et , afin de le savoir
bien sûrement , il résolut de revenir se présenter
à la place du moine.
Arri^ au couvent, il alla descendis chez le
prieur. Celui-ci, qui le connoissoit particulier
rement, accourut au-devant de lui pour le rece-
voir, et fit prendre son cheval par un valet,
a le vous at une véritable obligation, lui dit4l,
«d'être venu ainsi me surprendre, entrez; et,
« puisque je vous tiens enfin, je vous annonce
« qu'on ne vous laissera pas partir de^ sitôt. —
a Beau sire, répondit le chevalier, je suis on ne
« peut pas plus sensible à votre amitié, mais il
a ne m'est pas possible d'en profiter, te repars
■ dans l'instant , et viens seulement vous de-
■ mander un service. J'ai besoin pour qudques
a moments d'une de vos robes , prêtez-la-moi , je
•X vous prie, avec vos bottes et votre cheval, le
n reviendrai avant minuit vous rendre le tout. »
■ Google
i34 ' -MI CHEVALIER
Le prieur y consentit, et le chevalier, se rêvé- '
tant de l'attirail monastique, retourna sous ce
déguisement au château.
Afin de n'être pas reconnu, il eut soin de
n'arriver qu'à la nuit, et d'abaisser son chaperon
sur ses yeux , de manière à se cacher le visage.
Un valet vint l'aider à desc^idre de cheval ^ le
mit entre les mains d'une des suivantes, qui
aussitôt le conduisit à l'appartement de la ma-
lade. Il n'y avoit dans la chamJn-e d'autre clarté
que celle d'une petite lampe allumée dans un
coin de la cheminée. « Madame, dit la suivante,
« voiâ le religieux que vous avez mandé.^ — Qu'il
« entre , répondit la femme , et qu'on nous l^sse... .
a Ah! sire, ajouta-t-^e en s'adressant au faux
u moine, qu'il y a long-temps que je desirois de
a vous voir ! j'ai grand besoin de consolation.
« Asseyez-vous, je vous en si:q>plie. — Ma douce
«dame, répartit celui-ci d'une voixc<»itr^aite,
« c'est être sage que de chercher à rentrer en
«grâce avec Dieu. Il est le maître de notre vie,
a et peut nous Fôter à son ^é. Ayez conâsutce
«en sa miséricorde, et avpuezt-luî humblement
« vos fautes; mais n'en celez aucune, car il est
«écrit, vous le savez, qu'un seul péché caché
« suffit pour tuer J'âme. — J'en ai beaucoup à
«me reprodier, reprit la malade, je jouis d'une
«bonne réputation et n'en suis guère d^e.
■ Google
QUI œNFËSSA SA FEMME. i35
H Hélas! quelquefois pour nne simple étourderie,
o telle femme est déshonorée qui »e le mérite
«pas autant que moi. J'ai souvent manqué de
vlîdé^té à mon mari, .et je prie Dieu de me le
« pardoKao*. »
A ce discours vous pouvez vous figurer la
grÎEOaoe que 6t le chevalier sous son diaperon.
K XhyBoe, ditàl, vous avez feit un grand péché.
K Ignorez-vous quels sont vos devoirs? Avie&-
o vous À vous plaindre de votre mari? — Tfon,
<c sire; mais tous trouverez peu de fenunes plus
« fidèles au leur. Qu^ue beau et quelque jeune
a qu'il soit, on a plus de désirs qu'il n'a d'amour,
u Souvent même il est si froid et si indifférent
«qu'il oublie ses devoirs. L'épouse, dans la
« crainte de perdre son estime et de lui inspirer
« un soupçon dangereux , n'ose les lui rappeler;
« et, en d^»t de toutes les résolutions qu'elle
« peut faire, bientôt la nécesûté la force à un
« autre choix. — £t avec qui avez-vous péché?
« demanda le mari. — Ah! sire, voilà ce qui
« aggrave ma faute , et ce qui dans ce mo-
« lœnt me feit trembler pour mon salut. C'est
«avec 'le neveu de mon s^gneur. Je l'aimois
« éperdument et serois morte de douleur si je
« n'avois réussi à m'en faire aizeer : j'en suis enfin
M venue à bout; voilà cinq ans entiers que nous
« vivons ensemble. — Avec le neveu de votre
■ Google
i36 DU CHEVALIER
« mari ! Quoi ! dame, vous ignoriez donc que cet
■ amour est presque incestueux? ~- Je le savois,
« sir«; mais telle est l'extrémité où nous sommes
« réduites, nous autres femmes de qualité. Ën-
« tourées sans cesse de valets qui espionnent nos
«actions, nous sommes obligées, si nous vou-
• Ions les tromper, de choisir pour ami l'homme
« dont ils doivent se défier le moins. Mon neveu
« étoit dans ce cas : cent fois le jour il pouvoit
entrer et sortir de mon appartement , sans que
(I personne pût y trouver à redire, et j'ai profité
u de cet avantage. Souvent même je lui ai fait
« part de la fortune de mon mari, oar je me
u suis randue maîtresse du château et j'y dispose
« de tout. Vient-il des étrangers? c'est moi seule
o qu'ils demandent : ils ne s'informent seulement
n pas du seigneur, qui n'est rien , et que j'ai to-
it talement anéanti. Telles sont les femmes : elles
a veulent toutes dominer, et c'est un mal, parce
« qu'étant naturellement avares, jamais elles ne
« peuvent bien tenir une maison. »
T^e chevalier n'en voulut pas savoir davantage.
Il prescrivit à la malade une pénitence telle quelle,
et retourna porter l'habit au prieur, après quoi
il revint chez hii , où d'abord il commença par
chasser son neveu.
Une crise heureuse sauva la dame. £d peu
de jours elle fut guérie; mais un certain matin
■ Google
QUI CONFESSA SA FEMME. l'iy
qu'elle -venoit de donner des ordres à ses gens
avec le ton absolu' qu'elle prenoit d'ordinaire,
l'époux choqué , se levant en fureur, lui dit :
o Qui vous autorise à tant d'insolence , madame?
« Je sais, il est vrai, que telle est la coutume des
« femmes et qu'elles veulent dominer;mais quand
«ce sont des coquines, elles devroient rougir
« devant tout le monde et être modestes. »
L'épouse ne fit que rire de ce discours; et de
l'air le plus trancfuille elle répondit : « Esprit
« tentateur que vous êtes, vous croyez qu'oui
« n'a pas devibé vos ruses? La belle finesse d'a-
ir voir pris un habit de moine! Il falloit donc en
a même temps changer aussi de voix et de vi-
« sage. Avouez au moins que je m'en suis pas-
« sablement vengée. Une autre à ma place , en
« vous voyant sous ce déguisement venir sur-
it prendre l'aveu de ses folblesses, vous eût peut-
« être arraché les deux yeux; moi j'ai voulu d'une
« autre manière «)us punir de votre trahison.
«Cependant, sire, en m'égayant à vos dépens,
« j'ai trouvé l'occasion de vous donner quelques
« avis. Votre neveu , par exemple , nous coûtoit
« beaucoup. Si je vous eusse proposé de le ren-
a voyer, vous eussiez lui et vous bataillé long-
« temps. Je me suis servi d'un -moyen plus simple,
a et dans un instant il a reçu son congé. Vous
« oubliez quelquefois, cher Mre, que j'ai certains
■ Google
i38 DU GHEYALIER
« droits; et quoique , entre nous, je ne sois pas ,
H comme vous le savez, extrêmement exigeante
a sur l'article, encore est-il bon cependant de
« vous les ra,ppeler de temps en temps. Enfin
a VOUS avez en moi une confiance absolue, j'en
a suis assuràonent très reconnoissante, et tiche-
n rai toujours de n'en pas abuser; mais ne con-
« vient-il pas que qudquefois au moins vous ayez
o l'air de vous mêler de vos affaires? & vous
« m'aviez perdue , par exemple , que deviendriez-
« vous aujourd'hui? Ce n'est pas mon intérêt,
d c'eatie vôtre que je considère en tout ceci,
« parce que, malgré votre épreuve humiliante,
K je vous aime toujours. Pour ma ctuiduite, au
« reste , elle est irréprochable. Je puis hardiment
« marcher partout la tête haute, et ne crains
a sous le cid âme /rivante qui puisse se vanter
■ de pouvoir me faire rougir. »
Le chevalier ne pouvoit s'empêcher de se
rendre à des raisons si plauubles. Il reconnut
l'injustice de ses soupçons, il ^i demanda hum-
blement excuse; et, plein d'admiration pour
une fenmie si respectaUe, il lui fut encore plus
soumis qu'auparavant. Mais quand on sut l'aven-
ture dans te Bessin, il y eut des gens malios qui
en rirent beaucoup.
Recueil de fiarbazao, tome m , page aay.
, Google
QUI GOm^ïSSA SA FEMME. lig
Dans ]e& Cent Noueelles /umnetles de ta cour de Siwrgtjgne,
un chevalier rentrant elles lui après un long voyage, est
tuiprîi d'y trouver de la vaisselle et det UMublcs qui n'y
étoient pas à son déport. Il vent savoir comment totU cela
est veau , et un JMir de fête que sa femme doit aller à con-
fose, il va se placer dans le confessionnal pour l'écouter.
Après un certain nombre de peccadilles, elle s'accuse d'a-
voir eu commerce avec un ècuyer, avec un chevalier et un
prêtre. Le mari alors jette un cri, et se fait connoitre. Mais
la femme, avec une présence d'esprit admirable, lui répond :
• N'étiez-vous pas écuyer quand je vous ai épousé? Vous
• êtes depuis devenu chevalier ; et maintenant vous voilà
La Fontaine, qui a copié ce conte, n'y a Êiit aucun chan-
gement.
Dans Boccace, une femme rigoureusement enfermée par
son mari jaloux veut voir en liberté un jeune homme
qu'elle aime, et dont la maison n'est séparée de la sienne
que par un mur. Elle s'avise pour cela de dire à son mari
qt^elle veut aller à confesse. Il va de même se placer
dans le confessionnal. Celle-ci s'accuse d'aimer un prêtre ,
(pii toutes tes nuits vient coucher avec elle. Le jaloux va, la
nuit suivante , avec un poignard , attendre à sa porte le
prétendu prêtre pour l'assassiner. Fendant ce temps, le
jeune homme vient par-dessus le toit au rendez-vous. Enfin,
après avoir attendu inutilement plusieurs nuits , l'époux
accable sa femme d'injures , et lui fait connoître qu'il n'est
que trop instruit J'ai voulu vous punir de votre curiosité,
lui dit-elle; j'ai dit que je couchois toutes les nuits avec un
prêtre, et j'avois raison, puisque vous l'étiez dans ce mo-
nient~là.
Bandello suppose que le mari , ayant suborné le prêtre
pour entendre par son moyen la confession de sa femme ,
, Google
i4o DU CHEVALIER QUI CONFESSA SA FEMME.
la poignarde ensuite. Que l'on compare ces assassinats et
ces jalousies atroces des deux DOuvellistes italiens avec'
les trois comtes François , et l'on verra , comme je l'af
déjà dit, avec quelle vérité les natHws se peignent tans le
vouloir. ■ ■ .
Malespini, nouv. ga , a copié ce fabliau.
, Google
BU PRÊTRE QUI DIT LA PASSION. i4i
DU PRÊTRE QUI DIT LA PASSION.
Un curé de village, fort ignorant, célébroit
l'office le vendredi saint. Au moment qu'il alloit
commencer la passion , son missel tombe et il
perd l'endroit marqué. En vain il tâche de le
retrouver, il a beau chercLer, beau feuilleter
toutes les pages et aller d'un bout du livre à
l'autre, ses soins sont inutiles. Pendant ce temps
tes paroissiens, qui n'attendoient que la fin de
l'office pour aller dîner % s'impatientoient beau-
coup. Ib s'imaginoient que te curé ne s'amusoit
malicieusement ainsi que pour les faire jeuner
plus long-temps. Malgré la sainteté du lieu, les
viUains murmurèrent, et ils grcndèront même
si hautement que le prêtre déconcerté, ne sa-
chant comment se tirer d'embarras et ne vou-
lant pas d'ailleurs perdre son offrande, com-
mence les vêpres du dimanche : Dixit Dominus
Domino ineo. Pour en imposer à ses paroissiens ,
il prononce de temps en temps un mot fort haut.
■ Google
i4a DU PRÊTRE QUI DIT LA PASSION.
Il va ainsi jusqa'k Magnificat et Complies, aûn
de leur donner le temps de venir à l'offrande '.
Enfin, quand elle est finie, il se met à crier
Barrabas d'une voix si terrible, que les vitres
de l'église en tremblent. Les paysans aussitôt se
jettent à genoux : d'une voix plus forte encore
il crie : Crucifige eum; et tous, pénétrés de com-
ponction , baisent la terre et se frappent la poi'»
trine en pleurant. Alors il chante : Ile, missa
est, et les renvoie chez eux.
Itecucil de Barbazan , tonie ii , page 44>.
NOTES.
(i. Les paroissiens , qui n'attendaient que la fin de Vnffice
pour aller dîner. ) Au défaut d'horloges, on avoit fixé , à ce
qu'il semble, à la fin de l'oifice le premier repas de ces jours de
jeânc. Mais le je&ne finissoit doac déjà de fart bonne heure.
(a. Afin de leur donner le temps de -venir à l'offrande.) Les
curés de ce temps étoient fort avides d'offraude, et c'est un
des reproches que leur fout les historiens ainsi i|ue les
poètes. Pierre , chantre de Paris , parle de certains prêtres
qui , au moment de l'offertoire , lorsqu'ils ne voyoient per-
sonne vfoir i l'oifrude, recommençoient leur messe, et la
recommençQÏQut inéme trois ou quatre fois , jusqu'à ce que
les fidèles fussent venus apporter quelque chose. L'auteur
déclame contre cet abus et en parle comme d'une chose
assez commune. ( Ferbum abbrceiatum , C. 27.)
Ces offrandes étoient un des principaux motifs qui avoient
, Google
DU PRÊTRE QUI DIT LA PASSION. 143
fait regarder la messe de paroisse comme une obligatioii
essendeile. Les moines ne pouvotent dire la leur que les
portes fermées , ou quand celle-ci étoit finie. On vouloit ,
disoit-on , que les fidèles ne fussent pas privés de l'instruc-
tioii qu'ils pouvoient recevoir de leurs curés ; mab on vou-
loit en même temps que ces curés ne perdissent pas les
émobunents qu'ils retiraient de leurs paroissiens. ( Lobineau ,
Bistoire de Sreiagne , fige 3o5.)
, Google
LAI DU BUISSON DÉPINE.
LAI DU BUISSON D'ÉPINE:
PAR HAKIE DE FKAHCE.
Bien des gens ne regardât les lais que comme
des fables. Tai cependant mes garants pour toutes
les aventures de ceux que j'ai faits : elles ont été
chantées en Bretagne et ailleurs. On en conserve
à Carlion les originaux, et c'est dans cette source
authentique que je vais puiser encore celle que
TOUS allez entendre, et qui jusqu'ici n'a été
connue de personne.
En Bretl^ne jadis fut un damoiseau preux et
beau, fils naturel du roi et tendrement aimé de
son père. La reine avoit, d'un premier lit , une
fille charmante, qui, étant de même âge que le
jeune bachelier, fut élevée avec lui. Toujours
ensemble, les deux enfants contractèrent l'un
pour l'autre une amitié si grande qu'ils ne pou-
voient plus se séparer. Peu-à-peu cette amitié
devint plus tendre : ainsi le veut Nature , à la-
quelle il faut, ou plus tôt ou plus tard, que tout
le monde obéisse. Au lieu de ces jeux de l'en-
fance qui les avoient tant amusés, c'étoient des
,, Google
LAI DU BUISSON DEPINE. i45
caresses et des baisers; et déjà, pour les savou-
rer avec plus de liberté, ils savoient tromper les
yeux de leurs surveillants. Peut-être que, s'ils
avoient aîusi toujours caché leur bonheur, ils
eussent pu en jouir long-temps; mais amour et
jeunesse connoissent-ils la prudence?
Un jour que le jeune prince revenoit de la
chasse accablé de fatigue et de chaleur, il se
retira dans une chambre écartée, et se jeta sur
un lit pour reposer. La demoiselle, qui ne l'avoit
point vu de la journée et qui le guettoit impa-
tiemment à une fenêtre en attendant son retour,
s'échappa dés qu'elle le vit, et courut aussitôt le
trouver. Elle s'assit à ses côtés sur le lit, essuya
la sueur de son visage, lui baisa la bouche et les
yeux, et enfin lui fit de si douces caresses que
bientôt le damoiseau oublia sa fatigue.
Mais toutÀ-coup la porte s'ouvrit : c'étoit ta
reine qu'on avoit couru avertir de l'échappée
de la princesse, et qui à l'instant même avoit
volé sur ses pas. Les chroniques de Carlion ont
oublié de nous apprendre si elle iiit avertie à
temps. Tout ce qu'on y lit, c'est quiaprès beau-
coup de reproches et d'injures, la nïère emmena
sa fille, qu'elle la tint depuis ce jour enfermée
très étroitement, et que le roi fut priétle faire
veiller aussi de fort près sur la conduite de
son fils.
, Google
i46 LAI DU BUISSON D'EPINE.
De part et tl'iintre les ordres furent observés
avec une telle rigueur, qu'il ne fut plus possible
aux deux amants de se retrouver. Ce fut alors
que le jeune prince se repentit de son indiscré-
tion, mais il étoit trop tard, et il n'y avoit plus
de remède. En vain il révoit nuit et jour aux
moyens de la réparer et de tromper les surveil-
lants, jamais il ne put y réussir : lettres, mes-
sages , rien ne parvint.
La princesse se trouvoit encore plus à plaindre
que lui; car, outre la douleur de l'absence, qui
leur étoit commune , elle avoit de plus à sup-
porter des reproches journaliers et de mauvais
traitements. Ces nouvelles, qu'il avoit le chagrin
d'apprendre, faisoient son supplice. Il fondoit
en larmes, et, enfermé dans son appartement,
il employoit à pleurer des journées entières.
Enfin, prenant en haine la maison paternelle,
il résolut de la quitter ; « Sire, dit-il un jour au
tt roi, je viens vous demander une grâce, c'est
« de me faire chevalier. Il y a trop long-temps
a que ma valeur languit à l'ombre de ce palais,
n je veux aller dans une terre étrangère essayer
n mon épée et montrer que je suis digne d'être ■
« votre fiis. » Le monarque félicita le jeune prince
sur cette noble résolution. Il lui promit de l'ar-
mer chevalier dans deux mois; mais il voulut
qu'en attendant cet honneur il s'exerçât potu- le
, Google
LAI DU BUISSON DÉPINE. 147
mériter à suivre les tournois, à garder les pas-
d'armes' et à courir les aventures, qui étoient
assez fréquentes dans son royaume.
Au terme fixé, le damoiseau re<;ut la cheva-
lerie : la journée se passa en fêtes. J^e soir, après
le festin, on fit entrer dans la salle un Irlandois
qui chanta le lai d'Alix et celui d'Orphée '. Les
-chevaliers ensuite parlèrent d'armes et racon-
tèrent chacun les actions fameuses arrivées dans
la Bretagne, et dont eux ou leurs pères avoient
été les témoins ou les héros.
Quelqu'un s'étant avisé de dire qu'au gué du
buisson d'épine il y avoit chaque année, la veille
de la Saint-Jean , une aventure célèbre et qui
demandoit le plus grand courage, le nouveau
chevalier, jaloux de gagner «es éperons, annonça
qu'il voutoit la tenter. Son père alarmé essaya
d'abord de le détourner d'un projet aussi dan-
gereux; mais, quand il vit que ses représenta-
tions étoient inutiles, il l'exhorta au moin& à se
montrer preux et hardi, et pria Dieu de bénir
son entreprise.
Cette nouvelle répandue dans le château par-
vint bientôt aux oreilles de la princesse. Elle
trembla pour son amaut, et ne songea plus qu'à
s'échapper ce jour-là si elle le pouvoit, soit pour
le détourner du combat, sott pour partager le
péril avec lui. Elle y réussit. Avec le secours de
, Google
i48 LAI DU BUISSON D'EPINE.
ses draps, qu'elle attacha le matin à sa fenêtrev
tandis que les surveillantes dormoient encore «
elle descendit dans le verger et se rendit au gué
du buisson. Un instant après parut le héros, la
lance en main et couvert des armes de sa dignité
DOiivelle. Dès qu'il aperçut sa mie , il se préci-
pita de son cheval pour voler dans ses bras. Ils
s'arrosèrent mutuellement de larmes , ils &é ra-
contèrent tout ce qu'ils avoient souffert depuis
leur cruelle séparation , et se firent tour-à-tour
raille questions qu'à chaque moment ils interrom-
poient par leurs caresses. Mais tout-à-coup on
vit paroître sur l'autre bord de la rivière un
géant, qui, au son du cor, défia ensemble tout ce
que la Bretagne nourrissoit de braves. Le che-
valier aussitôt s'arrache d'entre les bras de sa
mie ; il s'élance sur son cheval, traverse les flots,
et marche fièrement à son ennemi.
Le reste du Conte, dans lequel , selon l'usage des poètes du
temps, on voit marcher ensemble le courage et l'amour, ne
contient plus qu'un long récit deplusieurs combats successifs.
Ils n'ont rien d'intéressant que la situation de la princesse,
qui, k la vue du danger, elTrayée pour son amant, fait reten-
tir le rivage de ses cris, et tombe pâmée de douleur. Le
chevalier, vainqueur du géant, revient à elle; il la ramène
à la cour et l'épouse.
Les Bretons ont fait un lai de cette aventure, ajoute le
poète, et ils l'ont appelé le Lm de l'rpine.
, Google
LAI DU BOISSON D'EPINE. i4s
NOTBS.
(i. // voulut qu'il s'exerçât à garder les pas-d'armes. )
Sorte de combat dans lequel un brave , seul ou soutenu de
quelques autres , défendoit un passage , un pont , un défilé
contre tous ceux qui venoieot se présenter, en quelque
nombre qu'ils fussent.
{itOn fit entrer dans la salle un Irlandais qui chanta le lai
d'Alix et celui d'Orpkée.) Je n'ai pu trouver ces deux lais qui
étoient célébi^s, et dont il est souvent parlé dans les poé-
sies du temps.
Ce lai est en entier dans le Recueil de Marie de France ,
tome premier, page 54a- Il y est nommé le Lai de l'Épine.
, Google
LAI DE GUGEMEB.
LAI DE GUGEMER,
FILS DORIDUL, SEIGNEUR DE LÉON;
c
PAR HARŒ DE FRANCE.
Ce etmte ni cBcore, tdoQ l'iateiir, un Uû dei Bretons. En n
extrait plus étcDdu que le« cxtruu ordinairea , et dan* lequel ei
lenc tout ce qui m'a paru nériter de l'èlre.
Au temps qu'Artus, souverain de ta Grande-
Bretagne, régnoit à-l»4bis sur la Petite comme
suzerain, il comptoit dans celle-ci, parmi les
barons ses vassaux, un seigneur de Léon qui
avoit pour fils le damoiseau le plus beau et le
plus accompli qu'on eût encore vu jusqu'alors
dans les deux royaumes : ce fils se nommoit
Gugemer. Son père, quand il le vit en âge, l'en-
voya auprès d'Artus, et le jeune héros s'y dis-
tingua tellement par sa valeur qu'il mérita d'être
armé chevalier par les mains de l'illustre chef
de la table-ronde. Mais quoiqu'il n'y eût à ta
cour, dit l'auteur, aucune dame ou pucelle qui
ne se fût fait honneur d'être sa mie, quoique
b, Google
LAI DE GUGEMER. iRi
même plusieui-s d'entre elles lui eussent Cait des
avances, cependant il u'airaa point, ce qui, ajoute
le poète, rabattit étrangement de la haute opi-
nion qu'on avoit conçue de lui.
Revenu chez son père, un jour qu'il chassoit
dans la forêt de Léon, il blesse sans le savoir
une fée, métamorphosée en biche. La flèche
aussitôt retourne , par féerie , sur Gugem^, et le
blesse lui-même à la cuisse si violemment qu'il
tombe de chevah I^a biche lui annonce ensuite
qu'il est condamné à souflrir des douleurs hor-
ribles, juâ|^'à ce qu'il se trouve une femme
dont l'amour le guérisse, mais pour son salaire
celleK;i à son tour souffrira tout ce qu'il est pos-
sible à une femme d'endurer.
Gugemer, hors d'état de remonter sur son
cheval, envoie au château son valet chercher du
secours; et, en attendant, il se traîne sur une
falaise au bord de la mer. Une autre fée favo-
rable , et ennemie de la première , le protégeoit.
Il aperçoit à l'ancre sur le rivage un vaisseau
d'ébène , dont les voiles et les cordages étoient
de soie et sur lequel l'or et l'argent brilloient
de toutes parts. Poussé par un instinct secret,
il y monte, et y trouve un lit de bois de cyprès
couvert d'un drap d'or, et éclairé par des torches
que supportoient deux candélabres du même
métal. Pour assoupir le sentiment de ses sonf-
, Google
,5a LAI DE GUGEMER.
frances, la fée l'endort : il tombe sur le lit. Aus-
sitôt le vaisseau part et le porte aux lieux^ où
l'attend sa guérison.
Ce lieu étoit une tour de marbre, dans la-
quelle se trouvoil enfermée une princesse nom-
mée Nogive , jeune et belle, et épouse d'un mari
jaloux et vieux; car tel est l'arrêt d'amour, que
tous les vieillards soient jaloux ; aussi tout le
monde se réjouit-il quand il leur arrive certain
malheur.
Celui-ci, pour éviter ce malheur, avoit pris
toutes les précautions que suggère IR crainte en -
pareil cas. Il ne laissoit auprès de sa femme,
lorsque les affaires de ses états l'obligeoient pour
quelque temps à s'éloigner d'elle, qu'une nièce
élevée par lui , et un vieux prêtre qui leur disoit
la messe et les servait, mais qui, indépendam-
ment de son âge, se trou voit, par une grande
infortune, hors d'état d'alarmer un jaloux'. Ce
gardien n'avoit pas l'âme d'un geôlier. Bon et
compatissant , au contraire , il accordoit au sort
de sa prisonnière quelques adoucissements, et
lui laissoit souvent la liberté de se promener sur
le bord de la mer.
La tante et la nièce s'y promenoient ensemble,
quand elles aperçurent le vaisseau magique qui
cingloit vers elles à pleines voiles. Un premier
mouvement de frayeur les porta d'abord à fuir;
■ Google
LAI DE GDGEMER. i53
mais n'y voyant personne, et rasgsrées d'ailleuré
intérieurement par le pouvoir secret de la fée,
elles l'attendirent et eurent même la curiosité
d'y monter. !^es trouvèrent Gugemer étendu
sur le lit, où i) dtn-moit encore. A sa pâleur et
au sang dont il étoit couvert, elles le crurent
sans vie. Le sort malheureux de ce beau jeune
homme émut Nogive de compassion. Elle lui mit
la main sur le cœur, et , le sentant battre, elle
s'écria : a II n'est paamort! d
A ce cri le chevalier s'éveille et se soalève
pour Ir saluer. Elle lui demande quel est son
nom, sa patrie; par quel art merveilleux il est
venu dans cette terre étrangère. Il raconte son
aventure ; mais il ne sait ni où il est ni comment
il s'y trouve porté, et prie la dame d'avoir pitié
de son état. Laisser mourir n^ si beau chevalier,
quel cœur de roche en eût été capable! D'un
autre côté> comment faire? où le cacher? Le
danger pressoit, le mari étoit absent : on pro-
pose à Gugemer d'entrer dans la tour; il s'y
traîne appuyé sur les deux dames. Elles le font
coucher, le pansent, lui apportent à manger, et
ne le quittent qu'après s'être bien assurées par
sa bouche qu'il soufire moins. En effet la fée,
sa protectrice , avoit versé sur sa plaie un baume
divin qui le guérit dans la nuit même; mais son
coeur venoit de recevoir une autre blessure que
■ Google
i54 LAI DE GUGEMER.
la princesse sesle pouvoit guérir, et ceUe<;i Fem-
pécha de reposer.
Le lendemain quaod Nogive entra il rougit :
Nogive rougit aussi de son côté, car Amour l'a-
Toit blessée comme lui. Néanmoins elle l'inter-
rogea sur sa santé; alors il fit en tremblant l'aveu
du mal nouveau qu'il ressentoit, et supplia la
princesse de lui rendre une seconde fois la vie.
Elle répondit avec un sourire charmant qu'une
maladie aussi récente ne lui «embloit pas encore
capable de pouvoir l'alarmer; mais il la pressa
d'un ton si tendre et avec des prières si tou-
chantes, qu'elle ne put résister davantage. Elle
se pencha sur le lit comme pour arranger la
couverture, et laissa prendre àGugemer un doux
baiser.
L'heureux amai^ passe ainsi près de sa mie
plus d'un an entier, comblé des laveurs de l'a-
mour et ignoré du jaloux. Mais il se rappelle
enfin que, depuis long-temps, il vivoit éloigné
de son père, et il veut retourner auprès de luL
A cette nouvelle la tendre Nogive se désespère :
larmes, prières, caresses, elle emploie tout pour
le retenir. Forcée de consentir à son départ,
elle lui donne une ceinture qu'elle avoit nouée
d'une manière connue d'elle seule, et lui fait
promettre de n'épouser jamais que celle dont la
main pourra la dénouer. Gugemer le jure et
■ Google
LAI DE GUGEMER. i55
sort. Mais la fée ennemie, toujours acharnée à
sa perte, amène en ce moment l'époux, qui ap-
pelle ses gardes pour le faire arrêter. Le che-
valier les écarte avec son épée, et arrive au rivage
où la fée sa protectrice avoit conduit le vaisseau
d'ébène. Il aborde heureusement dans sa patrie.
Son père pour l'y fixer veut lui donner une
épouse; Gugemer déclare qu'il ne prendra que
celle qui pourra dénouer la ceinture. Aussitôt
tout ce qu'il y a en Bretagne de veuves et de
filles à marier viennent tenter l'aventure , mais
aucune n'en peut venir à bout.
Pendant ce temps l'infortunée ïf ogive, chargée
de fers, plongée dans un cachot, condamnée au
pain et à l'eau, éprouvoit de la part de son époux
tous les tourments qu'est capable d'inventer la
vengeance d'un vieillard cruel et jaloux. Elle ne
supportoit la vie que pour pouvoir songer en-
core à Gugemer. Souvent elle répçtoit son nom ,
et ne demandoit au ciel que le plaisir de le re-
voir. Un jour qu'elle faisoit ce souhait, tout-à-
coup, par la puissance de la fée amie, ses fers
tombent, les portes s'ouvrent, elle sort et trouve
au rivage le vaisseau magique, qui la conduit
en Bretagne, dans les états du roi Mériadus. Le
monarque , épris de sa beauté , lui parle amour :
elle répond qu'elle n'aimera jamais que celui qui
pourra dénouer sa ceinture; il l'essaie en vain,
, Google
i56 LAI DE GUGEMER.
ainsi que toute sa cour. Dans l'espoir de trourer
quelqu'un qui en vienne à bout, il fait publier
un tournoi : Gugemer s'y rend. On lui parle de
l'étrangère et de cette ceinture pareille à la sienne.
Il reconnott sa mie et prie Mériadus de la lui
rendre, offrant en récompense au monarque de
se Élire son homme-lige , et de le servir pendant
trois ans à ses frais avec cent chevaliers. Méria-
dus refuse. Gugemer alors le défie les armes à la
main, et sort pour se venger. Tous les chevaliers
étrangers, approuvant la justice de sa demande,
prennent son parti. On revient en force assiéger
le monarque, qui dans un assaut est tué; peu
de temps après le mari a le même sort, et Gu-
gemer épouse Nogive.
NOTE.
(i.Ilne laUsoit auprès de sa femme qu'une nièce élevée par
lia....) Le poète fait ici la description de la chambre qu'oc-
cupoit son héroïne. Elle étoit peinte en or, dit-il; et on j
voyoit , entre autres sujets , une Vénus jeter dans les flammes
le livre qu'a é<nit Ovide pour guérir d'amour, et déclarer
avec indignation que jamais elle ne favoriseroit de ses
plaisirs ceux qui l'auroient lu. Cette idée est ingénieuse;
mais est-ce là le tableau qu'un jaloux devoît faire repré-
senter.
, Google
DE MAIMON.
• Maimon étoit valet d'un comte. Son maître,
revenant chez lui après un tournoi, le renC4Hitre
sur le chemin et lui demande où il va. Il ré-
pond d'un grand sang-froid qu'il va chercher
un logement quelque part, u Un logement! re-
a prend le comte effrayé : qu'estil donc arrivé
« chez moi ? — Rien , monseigneur. — Mais quoi
« encore? — Pas grand' chose, vous dis-je. Seu-
« lement votre chienne que vous aimiez tant est
« morte. — Comment cela? — Votre beau pale-
« froi, qu'on pansoit dans la cour, s'est eflarou-
u ché; il l'a écrasée en courant, et il e.st allé se
a jeter dans le puits. — £h ! qui a efiarouché le
o cheval ? — C'est notre damoiseau votre fils, qui
« est tombé à ses pieds du haut d'une fenêtre.
« — Mon fils! grand Dieu! Où étoient donc sa
«bonne et sa mère? Est-il blessé? — Oui, sire,
K il a été tué roide; et quand on est venu l'ap-
« porter à madame , elle s'est tellement saisie
■ Google
tS»^ DE MAIMON.
■ qu'elle est tombée Diorte aussi sans parler. —
n Coquin! au lieu de t'enfutr, que n'es-lu allé
> chercher du secours? ou que ne restois-tu au
a château? — Il n'en est plus besoio, sire. Ma-
«rotte, en gardant madame, s'est endonni?»
« une lumière a mis le feu, et il n'en reste plus
■ rien. >>
Ainsi le comte perdoit à-!a-fois tout ce qui
lui étoit cher, il se trouvoit sans asile, et, à en-
tendre le butor, les choses alloient le mieux dfu
monde.
e a été mb en vers par M. Imbert.
,, Google
LA MALEHONTE.
LA MALEHONTE;
PAR HUGUES DE CAMBRAI.
Ce fabliau est noe pure équivoque de mots , et si pitoyable, que je
Teuise supprimé nus béaiter, » le romte de Cactus n'en aToit parlé daiu
Ie9 Mimtàm de rj4ead4ime dei BeUet-Ltttrts. Il prétend , d'après Fau-
cliet , qiU en bit meulioD aussi , que c'est une critique du roi d'Angle-
terre Henri m, qu'apparemment l'auteur n'aimoit pas. En voici l'extrait.
Il y avoit une coutume en Angleterre, par
laquelle le roi héritoit en partie de ceux qui
moiiroient sans entants '. Un }>ourgeois nommé
Honte f étant au lit de la mort, fait le partage
de sa fortune. Il en laisse la moitié à sa femme ,
met l'autre moitié dans une malle, et chiirge un
sien compère d'aller, après son trépas , la re-
mettre entre les mains du monarque. Le com-
père se rend à Londres, et annonce qu'il apporte
au roi la tnalle Honlt; d'abord on le bat et on
le chasse; mais enfin tout s'explique, on com-
prend qu'il veut parler de la malle de Honte.
Le roi s'amuse beaucoup de sa balourdise, et lui
fait présent de ce qu'il appprtoit.
Recueil de Barbazan, tome m, pii{,'es ao4 et aïo.
VoyCB Ducaoge, au mot Hereotum.
, Google
DU PRÊTRE CRUCIFIÉ.
DU PRÊTRE CRUCIFIÉ.
Messire Roger, faiseur de crucifix reiiominé ,
voyoit souvent venir chez lui un prêtre nommé
Constant. Il soupçonne une intrigue avec sa
femme; et , afin d'en acmiérir quelques preuves,
il feint de partir pour la campagne et se met aux
aguets. Le soir it aperçoit le prêtre entrer chez
lui. Trop bien convaincu de ce qu'il veut savoir,
il revient frapper en maître; Constant ne sait
comment échapper. La femme lui dit de se dés-
habiller au plus vite, et d'aller dans l'atelier se
coucher tout nu sur quelque croix , parmi les
crucifix. Mais l'époux , après avoir soupe , passe
dans l'atelier à son tour, sous prétexte d'exa-
miner ses ouvrages. «Oh! oh! dit-il, voilà un
a Christ bien indécent. J'avois sûrement trop bu
a quand j'ai fait celui-jà. » Aussitôt mon homme,
d'un coup de couteau, corrige l'indécence. J>e
prêtre ensanglanté veut s'enfuir; il est arrêté,
, Google
DU PRÊTRE CRUCIFIÉ. i6i
et Roger l'oblige encore de payer quinze livres
pour sa rançon.
Recueil de BarbauB , tome m , page i4-
Se troQve dans les Tfoeette di Fr. Saccketti.
Dans Straparole , c'est de concert avec son mari qu'une
femme joue ce tour à un prêtre. Tandis que ce dernier fait
le cnicifix , deux religieuses viennent en acheter un. Celui-
ci leur convient; mais elles y voudroienl plus de décence.
L'artiste trouve le remède facile. Le prêtre effrayé se sauve
lout nu , les deux nonnes crient au miracle.
Il y a un autre fabliau , intitulé le Forgeron de CreU, dans
lequel certain prêtre , surpris par un mari , est , comme ici ,
abélardisé. Le poète , nommé Gautier, finit par souhaiter :
Que fliiseiit BÏmi atountés (Irailà)
Tuii(foiM) 1i prêtres de mère né».
Qui lacremeat de wtoratEe
Tournent i, konte et à pul^e.
Celui-ci se trouve dans Malespini, tome i", page a^g ,
nouv. g3.
Dansrfft^anffaAffOUCi, page 374, avec un dénol^pient
dinërent.
Dans les Cent Nouvelles nouvelles de la cour de Bourgogne ,
page a6o.
, Google
LAI DU PRISONNIER.
LAI DU PRISONNIER,
LAI D'IGNAlIRESj
PAR RENAUD.
Messieurs, je veux vous conter une aventure
fort étonnante, que savent par cœur tous les
Bretons, Poitevins et François, et qui arriva en
Bretagne à un chevalier. Ignaurès étoit son nom.
Jamais jusqu'alors on n'avoit vu dans ce royaume,
peut-être même n'y verra-t-on jamais paladin
plus vaillant et plus beau. Il étoit vassal d'un
comte puissant, et avoit pour voisins, dans s»
teme, douze gentilshommes^comme lui barons
du comte et ses pairs. Ceux-ci étoient mariés tous
douze. Ils avoient même, dit la chronique, de
jolies femmes. Ignaurès, maître de son cœur,
pouvoit chi^sir parmi ces belles celle à qui il en
feroit hommage. Mais pour n'être pas embarrassé
du choix, porté d'ailleurs naturellement à aimer
tout ce qui est aimable, il fit à-la-fois sa cour
aux douze; et bientôt, tant sa figure avoit de
, Google
LAI DU PRISONNIER. i63
cormes, il obtint de toutes des preuves non
équivoques d'amour.
Cette mystérieuse intrigue fut conduite de sa
part avec tant de secret et d'adresse que , loin
de se croire onze rivales, il n'y eut aucune des
dames qui ne s'imaginât jouir seule du bonheur
d'être aimée. Si quelquefois il lui arrîvoit de se
séparer d'elles pour allermériter par sa valeur le
prix des tournois, toutes, sans le savoir, se dis»
putoient à l'envi l'bonneur de le parer de leur
main, et il n'y paroissoit plus qu'avec un faste
et une magnificence dont ceu\ qui s'en éton-
noient davantage ne pouvoient deviner la cause.
Il mena ainiH pendant un an cette douce et
joyeuse vie, adoré en secret de ses douze maî-
tresses. Mais l'une d'elles enfin, épouse du sei-
gneur d'Ariol, plus éclairée que les autres ap-
paremment ou plus jalouse, conçut quelques
soupçons qu'elle résolut d'éclaircir.
Les dames se trouvoient toutes rassemblées
chez elle le jour de saint Jean. Elle les mena sur
le soir promener dans son verger j et là , au milieu
de ces plaisanteries et de ces petits jeux qu'or-
dinairement se permettent les femmes quand
eUes sont entre ellesi, celle-ci annonça que si
chacune vouloit s'engager par serment à la dis-
crétion , elle proposeroit uh divertissement qui
pourroit intéresser toute la troupe. Le serment
nigiUrrlbyGOOglc
i64 hAl DU PRISONNIER.
fut fait aussitôt, et la dame d'Ariol alors parla
ainsi ; « Douces dames, nous sommes toutes
■ jeunes, nous avons toutes un nom, et l'on
> nous accorde à toutes quelques agréments.
« Avec ces avantages on peut, sans présomption,
« se flatter d*étre aimées, et probablement il n'y
■ en a aucune de nous qui n'aime à son tour.
> Mais quelle est celle qui a le plus bel amant?
n qui doit se glorifier d'un meilleur choix.? Voilà
Kce que je voudrois connoitre, et ce qu'il ne
« tient qu'à nous de savoir. Amuson»-i)ous à cela,
«puisque nous sommes dans un jour de joie,
a Choisissons un confesseur: nous irons, l'une
' « après l'autre, lui dire notre secret, et elle pro-
a noncera. »
Comme on étoit en train de rire , cette idée
fut fort applaudie. D'une voix unanime on choisit
pour confesseur celle qui l'avoit proposée. EUe
alla donc s'asseoir au pied d'un arbre, et alors
l'une des femmes vint se présenter. <t Allons,
• douce dame, ouvrez-moi votre cceur, ne dé-
« guisez rien , et avouez franchement quel est
« votre bel ami. — Dame prêtre , je puis le nora-
«mer hardiment, puisque j'ai su lui plaire et
« que c'est le chevalier le plus redouté et le plus
o beau de tout le royaume. Après cela je n'ai
o plus besoin de vous nommer Ignaurès. » A ce
mot la dame confesseur changea de visage. Elle
■ Google
LAI DU PRISONNIER. a»5
eut la force néanmoÎDs de cacher son trouble;
elle renvoya sa rivale « en appela une autre.
Celle-ci approcha en se frappant la poitrine.
Belle sœur, ces signes de douleur annoncent
« une grande faute. Votre choix est donc bien
u blâmable? — ■Point du tout, dame, car j'aime
a le plus courtois, le plus brave et le plus ac-
> compli des hommes , et; de plus, j'ai le bonheur
a d'en être aimée. » Alors elle nomma de même
Ignaurès, et je vous laisse à penser quel fut le
nouvel étonnement du confesseur.
Une troisième fut appelée : c'étoit la plus jeune
de la troupe. Elle accourut en sautant, et, avant
qu'on l'interrogeât, dit d'un ton fort leste : « Mon
«bel ami n'est qu'im simple chevalier; mais il
V est si parfait et si beau qu'il mériterait d'être
vduc ou roi,» et elle nomma encore Ignaurès.
Que vous dirai<je? la quatrième, la cinquième,
toutes les onze enfin firent le même aveu, et
la dame confesseur, qui d'abord avoit failli cre- .
ver de jalousie, finit presque par rire de l'aven-
ture.
Les confessions achevées, elle revint au cercle ,
et la troupe impatiente la pressa de juger. «Il
« n'en est pas besoin, répondit-elle. Nous avons
« toutes été trompées, et nous aimons le même
n homme; mais si vous m'en croyez, il ne se
n glorifiera pas long-temps de notre honte, et
■ Google
léfi LAi DU FiUSONNIËR.
H nous nous vàigertHis du scélérat. » Ce discours
fit jeter un cri de fureur à l'assemblée. Toutes
tes bouches demandèrent vengeance. « Elle sera
a aussi prompte que sîire, si vous voulez vous
« en rapporter à moi, ajouta la dame d'Âriol.
1 Dès ce soir peut-être , dès demain au plus tard ,
« le perfide viendra sans doute demander à quel-
« qu'une de nous les témoignages d'amour qu'il
« a su nous surprendre. S'il s'adresse k moi, je
« lui donne rendez-vous dans ce verger. J'aurai
« soin de vous prévenir auparavant. Vous vous
« y rendrez avant lui. Dès. qu'il sera entré , je
a fermerai la porte et ferai un signe. Paroisses
M alors, et qu'il ne sorte que hors d'état d'en
f abuser d'autres désormais. » Chacune promit,
s'il venoit à elle, d'employer la même ruse, et
la jalousie , la colère avoient tellement aigri leurs
coeurs, qu'elles s'y engagèrent même par les plus
affreux serments.
Ignaurès ne savoit rien de cette barbare ré-
solution. Le lendemain , ainsi que l'avoit prévu
la dame d'Ariol, il se rendit chez l'une de ses
maîtresses, et voulut, à son ordinaire, lui faire
quelques caresses. Elle l'arrêta, sous prétexte
que son mari étoit à ta maison; et, comme pour
s'en dédommager, lui donna le soir, au verger,
un rendez-vous. Les onze offensées furent aver-
ties auswtôt. Elles accoururent à l'heure mar-
, Google
LAI DU PRISONNIElt. igy
qiiée, années de rasoirs et de couteaux, et at-
tendirent , cachées derrià^ des berceaux ou des
arbres, que leur victime parût.
IgiMurèsvientàson tour; mais àpeineest-il entré
que la porte se ferme, et que, dans un clin d'œil,
il se voit entouré de douze femmes en fureur,
qfii,le fer meurtrier en main,]ui crient : «Traître,
« reçois le prix des cœurs déloyaux et trompeurs. »
Il paroît étonné 9'un pareil accueil; cependant,
sans s'effrayer, il salue ses ennemies. Mais la
dame d'AriA , voulant que ce châtiment soit ju-
ridique et que le coupable lui-même en recon-
noisse l'équité, demande la permission déparier.
<r Ignaurès, dit-elle, répondez-moi : ne m'avez-
« vous pas protesté mille fois que vous m'aimiez?
■ — Oui, ma toute belle, répondit-il; et je vous
■ le jure même encore en ce moment; j'ai été et
« veux être josqu'à la mort, votre ami et votre
" chevalier. — Perfide, si vous êtes son chevalier,
a reprit une autre qui éciimoit de rage , com-
« ment pouvez-vous être le mien? Vous m'en
« imposiez donc quand vous me faisiez les mêmes
« serments? — Non, douce amie, sur mon hon-
« neur je disois la vérité; vous avez mon cœur
« etmon âme et vousl'aurez toute ma vie. » Une
troisième ayant voulu lui faii-e des reproches :
a Et vous aussi, belle reine, ajouta-t-il, vous
" m'êtes plus chère que moi-même; ou plutôt.
■ Google
m LAI DU PRISONNIER.
« nés chères amies , vous êtes toutes si aimables
que je vous aime toutes, et qu'il m'est impos-
■ sible de vivre sans vous. »
Messieurs, vous est-il arrivé quelquefois de
r«) verser une ruche? Aussitôt vous avez vu un
roilboD de mouches irritées fondre sur vous en
bourdonnant « et vous menacer de l'aiguilloD.
Telle Alt exactement la situation de- l'infortuné
chevalier. Il voyoitde toutes partst»iller autour
de lui le fer vengeur, et n'entendoit que ce cri
terrible : « Meurs, traître. — Non ,Vaes tendres
« amies, s'écria-t-il, non je ne mourrai pas; qucn-
« que sans armes au milieu de vous, je vous ai
« été tropcherpourvouscraindre.Fussé-je armé
« de la lance et du haubert, je me livrerais avec
« autant de sécurité entre vos mains; néanmoins,
•< s'il vous faut mon sang, je vous le livre : où
a trouverois-je une mort plus douce? frappez,
a mais au moins que celle de vous qui m'a aimé
a davantage me porte le premier coup. »'
Ce discours touchant du chevalier fut pro-
noncé avec tant de grâce; ses beaux yeux en ce
moment parurent animés d'un feu si tendre, que
le cœur des dames fut désarmé. Les rasoirs iom-
bèrent de leurs mains, et quelques larmes même
s'échappèrent de leurs yeux. Mais la dame d'A-
riol , qui par son esprit avoit jusque-là dominé
les autres, demanda qu'il lui fût permis de pro-
, Google
LAI DU PRISONNffiR. 169
poser un expédient. «Chevalier, dit-«Uè à Ignau-
a rès, tu nous as toutes trompées, et tu vois,
<s perfide, que nous t'aimons trop pour ne pas te
a pardonner; mais nous ne voulons plus Têtre.
u Sans doute que, dans un aussi grand nombre,
« il en est une de nous que tu aimes de préfé-
« rence. Nomme- la j qu'elle vive heureuse avec
a toi, les autres se retireront aussitôt; nous mé-
M ritonsbien peut-être d'avoir chacune un amant
« fidèle, n
li'avis fut adopté par les dames avec applau-
dissement ; elles pressèrent le chevalier de pro-
noncer. 11 s'en défendit long-temps, et protesta
qu'il vouloit persister aies aimer toutes les douze.
Mais la dame d'Ariol lui ayant dit d'une voix me-
naçanteî en reprenant son flouteau : k Choisis ou
a meursv, il répondit: « Cruelle, je devrois bien
« vous haïr, vous qui me privez aujourd'hui de
a ces beautés si aimables; mais enfin, puisqu'il
« faut y renoncer et faire un choix, soyez mamie.
a C'est à vous que je donne mon cœur , et je vous
« le donne pour toujours. » A ces mots , il se jeta
dans sesbraspourlabaiser.Lesautres déclarèrent
que, dès ce moment, dlesrenonçoientà lui; et
cUes se retirèrent, la honte sur le front et la rage
dans le cœur.
Ignaurès fut fidèle à son serMent; il ne vit
plus que sa mie nouvelle. Mais il ne pouvoit
■ Google
1^0 LAI DU PBISONMIEft.
guère , sans donner Ueu aux soupçoos , s'abstenir
d'aller chez les autres qu'il voyoit auparavant, et
faire chez celles des visites beaucoup plus fré-
quentes.
La soris qui n'a qu'no pcrtuis ,
Est moult tost prise et engaimée (oilrapéc).
On sut mente , j'ignore cbmment ( par la jalousie
d'une des rivales' sans doute), l'aventure du Ver-
ger; et un jour que les douze inaris "éloient ras-
semblés chez leur suzerain , l'un des gens du
cUteau s'étant mis à rire en les regardant, on
lui en demanda le sujet. Dans la crainte d'éprou-
ver leur colère, il refusa de le dire; mais enfin
rassuré par eux : a Messieurs, répondit-il , je ris
« de vous autres qui êtes tous douze enregistrés
« par la même main>dans la confrairie de mon-
« seigneur S. Arnonld ; il y en a uu de vous pour*
« tant Élit pour être le chef des autres. » A ces
p»y)les, les maris {Censés frémirent de colère ;
ils voulurent savoir alors du délateur quel étoit
le nom de leur ennemi , et te sergent leur conta
en détail toute la confession du verger, etlecfaoix
que le chevalier avoit été obligé de foire de l'une
des douze femmes. « Puisqu'il ne vient plus que
« chez moi, dit le seigneur d'ArioI , c'est moi seul
« que regarde le soin de notre vengeance ; je vais
« travailler à vwus le livrer, tenez-vous prêts. »
Le chevalier , sans alarmes sur ce projet cruel
■ Google
LAI DU PRISONNIER. 171
qu'il ignoroit entièrement, ne manqua pas, selon
sa coutume, de se rendre bientôt chez sa mie.
L'époux , eatotiré de satellites , l'épioit nuit et
jour ; dès qu'il parut, il te fit saisir et garrotter,et
envoya dans l'instant avertir les antres offensés.
Mais de son côté, la dame d'Ariol dépécha aussi
en toute diligence , un exprès aux dames, ponr
lesÎDStniiredu malheur qui menaçoit leur ancien
ami.
Quoiqu'elleseussentrenoncé à lui, il leurétoit
toujours également cher; personne encore ne lui
avoit succédé dans leur cœur. £h! qui eussent^
elles pu aimer, après le plus beau et le çius par-
fait des hommes? A son danger , leur amour se
réveilla, et toutes, hors d'dies-mèmes, vo^rent
à sou secours.
11 n'en étoit plus temps; déjà les maris assem-
blés délibéroient entre eux sur leur vengeance et
son sup{Jice. Le plus furieux de tous ayant pro-
posé de lui arracher le cœur pour le faire man-
ger aux douze coupables, d'une voix unanime on
adopta cet horrible projet. Elles furent invitées
à dîner : on ne leur laissa voir pendant tout le
r^>as qu'un calme affecté : mais quand elles se
furent rassasiées de ce mets abominable, on eut
la barbarie de leur annoncer ce qui le composoit.
Alors elles éclatèrent en sanglots; toutes, malgré
la présence de leurs maris , se répandirent en
■ Google
17a LAI DU PRISONNIER,
éloees sur l'amaDt chéri qu'elles venoient de per-
dre. Les unes louoient sa valeur sans pareille et
la gloire dont il s'étoit couvert; les autres son
art de plaire, sa courtoisie, sa grâce incomparaUe
ctsesyeux amoureux auxquels nul cceurnepou-
voit résister. Enfin l'une d'elles ayant fait vœu
de ne pas lui survivre, et , après ce repas funeste,
de ne plus prendre jamais aucune nourriture,
les autres à l'instant firent le même serment; et
toutes se retirèrent pour l'exécuter. En vain des
parentes et des amies vinrent chercher à ébran-
ler cette résolution par des représentations et
des prières , personne ne réussit Enfermées dans
leur appartement , ces amantes désespérées s'y
livrèrent aux gémissementset aux larmes, jusqu'à
ce qu'enfin l'épuisement et la langueur vinrent
terminer leur sort malheureux. '
Le poète prie Dieu de leur accorder mie place dans son
paradis. Il demande la même grâce pour sa maîtresse qui
l'a engagé 1 composer son Lai , fait , selon lui , pour les vé-
ritables amants; et ilSnit par un long portrait de cette belle.
Ce conte a été mis en vers par H. Imbert.
NOTES.
(i. Frappez; mais au moins que celle de vous qui m'a aimé
ilavancage meporte le premier coup.) On prétend que Jean de
Heung,continuateurduroman de la Rose (qu'il acheva vers
i3oo), échappa d'un danger pareil, par une ruse semblable.
, Google
LAI DU PRISONNIER. 17}
Des dames de la cour , choquées d'une infinité de vers que
dans son roman il avoîl insérés contre leur sexe , et en pais
ticulier de ceux-ci :
Toutes Sjtei, «erez 011 fustes ,
DehlctoadcToloaté, pittes.
firent, dit-on , complot de l'en châtier à coups de verges.
Pour cela , elles l'attirèrent un jour dans une des chamhres
du palais; et déjà elles s'apprétoient à le fustiger, quand
maistre Je/ian,ae\onFanchet,conimença k dire:* Mes dameit,
* puisqu'il faut que Je reçoive ehastimeni , ce dottesCrcde celtes
" qu^ j't^ offensées. Or n'ay-je parié que des meschantei , et
■ non pas de vous qui estes itjr toutes Belle s, sage» et vertuettset.
* Partant , que celle (Centre vous qui se sentira la plus offensée
% commence à me frapper, comme la plus forte p... de toutes
' celles que J'a/ blasmées. ■ // nese trouva pas une tTclUs qui
voulust avoir Mst honneur de commencer , ajoute Fauchet, et
maistre fekan esckappa ( page ao4 )-
Je vuudrois bien savoir ofi Fauchet a pris cette anecdote,
sur laquelle il ne cite aucun garant, et que tous nos au-
teurs modernes ont répétée d'après lui. Le chevalier de La
Tour, dans son Instruction à ses filles (qu'il écrivoit en t373,
c'est-à-dire peu d'années après la mort de Jean de Meung,
puisque celui-ci vivoiteneere, à ce qu'on prétend, en i364),
fait bien mention de l'histoire citée par Fauchet; mais il
l'attribue à un chevalier qui, se trouvant menacé de la
mort par trois femmes jalouses qu'il avoit trahies, trompa
ainsi leur colère. Or si l'aventure étoit réellement arrivée à
Jean, est-il probable qu'avec la célébrité qu'elle devoit
4voir, L^Tourl'e&t, sans raison, prêtée à un étranger? Ne
doit-on pas soupçonner , au contraire , que le romancier sa-
tirique s'étant attiré par ses vers la haine des dames , quel-
qu'un, ponr embellir l'histoire de sa querelle, se sera plu
, Google
■74 LAI DU PRISONNIER.
à mettre sur sod compte Vanecdote de la pins pute, -qui
réellement est beaucoup plus plaisante dans sa bouche
que dans celle du chevalier volage. Au reste que ce soit
Ia Tour qui la doive à Jean, ou l'historien de Jean & La
Tour, il est évident qu'étant postérieure à notre Tabliau, elle
n'en est qu'une imitation.
Dans les Cemio Ifoveile antiche , nouv. 3g, elle est attri-
buée à un Guillaume Bergdam de Provence.
Les jistatie di Beitoldo , p. 37 , la préteot au- boufTon
Bertold.
Ijes Facezie eaaate da <Uversi Jutori , p. 9a,
Et le Trésor de Récréati<aa, p. 88, au Bouffon GonniNa.
Les Contes da tieurifOaville f au poète Cl. Marot.
(a) Ceconie a été fait probablement sur la fin du douzième
siècle , lorsque la Bretagne et le Poitou avec plusieurs au-
tres de nos provinces étoient en la possession des Anglob ,
puisque, dans les premières lignes , les François 7 sont dis-
tingués des Poitevins et des Bretons. Or, c'est vers ce même
temps qu'une vieille chronique, de l'an t4oo environ , que
Fauchet dît avoir possédée, et qu'il annonce comme très
bonne, place l'aventure si connue de ce Raoul, châtelain
de Couci , le héros de deux tragédies modernes. Blessé
mortellement au siège d'Acre en i igi, il chargea wa ieujer,
dit Fauchet, d'après sa bonne chronique, de porter après
sa mort son coeur à la dame de Fayel qu'il aîmoit. L'éeuyer
arrivé en France fut Mirpris par l'époux. Celui-ci prit le
cœur, et le fît manger à sa femme qui , instruite de son mal-
heur, jura de ne plus prendre de nourriture, et se laissa
mourir de.faîni.
On a fait anciennement de cette histoire un roman qu'on
trouve manuscrit à la Bibliothèque du Roi. Dn Bdloi, qui
a voulu prouver l'authenticité de l'anecdote, et qui a fait à
ce sujet une très inutile dissertation, cite en preuve ce ro-
, Google
LA[ DU PRISONNIER. 173
maa, dont il donne même un extrait. Trompé par la date
1338, qu'une main moderne a mise en tâte de l'ouvrage, il
le regarde comme composé vers ce temp»-là, quoique l'c-
criture soit du quiuzièmft siécir , ou tout au plus de la fia
du quatorzième. Mais le maouïcnt fàt-il, ainsi que je le
croirois volontiers, la copie d'un manuscrit plus ancieu, il
ne prouveroit pas davantage. J'ai lu ce poème avec atten-
tion ; et j'ose assurer mes lecteurs que c'est un vrai romaa,
dans toute l'étendue de la signification que nous donnons
aujourd'hui à ce mot. De vingt preuves que je pourrois an
alléguer , ime suffira , parce qu'elle est «ans rc^lique : c'est
le témoignage derauteurlui-mèmc,qui,aucouuiiencem«)t
de son poème, dit deux fois formellemmt que c'est un
conte, un, conte qu'il imai^iae poarnj/oairlef tunefits.
L'histoire des troubadours oiTre un évèiiem«it paneil à
celui du châtelain de Couci ; et, ce qu'il Taut bien remar-
quer, c'est encore vers la Bn du douaième siècle. Ches le
poète provençal , Raymond de Castel- Roussi lion, jaloux de
son écuyei Cabestaing, l'égoi^e ; il lui arrache le cceuc qu'il
fait apprêter et servir à sa femme ; et celle-ci jure de même
de ne plus manger.
Assurément 00 ne peut nier que ces deux aventures ne
ressemblent parfaitement à celle qu'on vient de lire dans le
fabliau. Mais quand on songe ensuite qu'elles sont précisé'
ment du même temps , et que dans toutes les deux surtout
se trouve, comme dans le conte, le vœu singulier de se lais-
ser mourir de faim, on est bien tenté de soupçwmer qu'elles
viennent toutes deux d'une même source.
Ce n'est pas la première fois que rignocance du temps et
le goût pour le merveilleux ont converti en faits historiques
les fictions de nos romanciers. Je n'en citerai pour exemplo
que le chien de Montargis, dout j'ai déjÀ parlé précédem-
ment. C'est ainsi que les légendaires,' pour rendre plus re-
, Google
i;6 LAI DU PRISONNIER.
coBunandable le saint dont ils écrivoieot la vie , Ini pré-
toient des sctions et des miracles iDcroyables.
On prétend que W scène d'horreur dont il a été fait ici
Mention s'est renonvelée enEspaj^ soiisCliarteslI,etqu'un
certain marquis d'Astoi^a mangea aussi, sans le savoir, le
cœur de sa maîtresse , que sa femme jalouse avoit égoi^ée
elle-même. Je laisse aux anthropophages le plaisir deprou-
ver la vérité de ces abominations dégoûtantes. Pour moi
j'aime jt croire qu'elles n'ont existé chez nous que dam le
lai d'Ignanrès, où l'on peut les excuser. Tout ce qu'on a In
jusqu'ici démontre que ce n'étoient pas là les m<ears de la
nation. Ducfaesne au moins, D. Duplessis et L'Alouette ,
malgré l'autorité de Faucbet et de sa bonne chronique , ont
regardé l'aventure du châtelain de Couci comme si peu
pronvée qu'ils n'en parlent pas dans la généalogie qu'ib ont
donnée de cette maison.
Pétrarque, dans ses Tiiomphei d'Amour, cite l'histoire
- de Cabestaicg.
Boccace en a composé une nouvelle, d'après ee qu'en ra-
eonttùent les poètes proivaçaux ; szcoRno cbb raccontïmo i
»ovBHiu.i. J. IV, nouv. 9. Non content de celle-ci , il en a
fait encore une autre , J. iv,nouv. i", dont le héros est
Tancrède, prince de Saleme; celle-ci diffère delà première
eu ce que le cœur ici est celui d'im amant que Tancrède a
surpris chez sa fille. La nouvelle de Boccace a été traduite
en prose latine par Léonard Aretin, et en vers latins par un
nommé Fleury.
Dans Don Quichotte est l'histoire de Durandart qui , en
mourant , ordonne à son coosin Montesinos de lui arracher
le cœur , et de le porter à la belle Bélerme , sa maîtresse.
Lorsqu'on fera un recueil dg contes pour les cannibales, il
faudra bien se garder d'oublier ceux-ci.
, Google
LA VESSIE DU CURE.
LA VESSIE DU CURÉ;
PAR JACQUES BAZIR.
Au lieu (les fables et des mensonges que
d'autres vous débitent, je vais moi, messieurs,
vous dire l'histoire d'un certain curé près d'An-
vers.
Sa cure étoit assez bonne; et d'ailleurs, au
lieu de manger, comme bien d'autres, tout son
revenu, il eut pendant long-temps le bon esprit
d'économiser, de sorte qu'à la fin il se trouva
fort riche. Mais la mort, qui n'épargne personne,
ni roi ni duc, vint le marquer pour faire le grand
voyage. Il devint hydropique. De tous les mé-
decins qu'il consulta, aucim ne lui ayant donné
d'espérance, il prit son parti, disposa en œuvres
pies de tout ce qui lui appartenoit, sans en ex-
cepter ni un pot ni une serviette; et, après avoir
ainsi fait ses arrangements et mis'sa conscience
en repos, il ne songea plus qu'à bien mourir.
Dans cette circonstance arrivèrent frère Louis
et frère Simon , deux dominicains d'Anvers, qui
avoiCDt prêché dans le voisinage , et qui de temps
, Google
178 LA VESSIE DU CURÉ.
en temps passoient chez le curé. Ils comptoient
y trouver à l'ordinaire bon accueil et bon gîte;
mais pour cette fois il fallut aller chercher à
dîner plus loin. Cependant ils demandèrent des
nouvelles du malade, ils le questionnèrent sur
son état, lui tâtèrent les mains, les jambes, le
corps, et d'un air de compassion convinrent
qu'il avoit trop attendu , et que le mal étoit crû
à un tel point qu'il devenoit impossible de l'ar-
rêter.
Comme ils alloient sortir, ils firent réflexion
que le curé ayant économisé pendant toute sa
vie, il devoit avoir dans son coffre beaucoup
d'argent , et ils formèrent le projet de lui en es-
camoter quelque chose. « Nous avons besoin
a de vingt livres pour notre bibliothèque , se
a dirent-ils. Si nous pouvions les soutirer à ce
« bouffi , nous serions bien reçus par le prieur
o du couvent. » Cette idée leur plut si fort qu'ils
résolurent de la mettre à exécution, et en con-
séquence frère Louis, comme le plus beau par-
leur des deux, se chargea de l'entreprise.
Il se rapprocha donc du malade, et d'abord,
avec le langage onctueux de la dévotion , com-
mença par lui parler de la mort, puis l'exhorta
à songer au salut de son âme, et surtout à ra-
cheter ses péchés par l'aumône, n Je m'en suis
o déjà occupé, répondit le mourant. Des choses
■ Google
LA VESSIE DU CURE. 179
« dont je puis disposer ici, il n'y en a aucune
« que je n'aie donnée pour l'amour de Dieu, et
n tout, jusqu'au lit où vous me voyez souifrir,
« a sa destination. — Quoi ! sire , vous avez tout
■< donné? s'écria te moine surpris. Mais savez-
« vous que ce n'est pas assez de faire l'aumône,
a et que pour plaire à Dieu il faut encore, selon
« l'expression de l'Ecriture, examiner comment on
« la fait. — 3e ne pouvois guère me tromper, ré-
« pliqua le curé. Ce village m'a nourri jusqu'à
u présent, je laisse à ses pauvres ma provision
« de blé qui peut bien valoir dix livres. J'y ai
a des parents dans le besoin, je leur donne mes
« vaches et mes troupeaux. J'ai n'ai point oublié
« les orphelins ni les infirmes; enfin les béguines '
« ont un legs, et les cordehers cent sous. —
« Ces dispositions sont fort édifiantes assuré-
« ment , reprit le jacobin ' ; mais nos bons pères,
« sire, vous les avez donc oubliés? Un couvent
e rempli de tant de saints religieux, qui jeûnent
" sans cesse, qui ne portent point de linge, et
qui tous les jours prient le Seigneur pour vous!
« Ah! mon frère! Dieu ne vous fera point misé-
o ricorde. o
Le prêtre, un peu étonné de ce discours, ré-
pondit qu'il étuit au désespoir de s'être tant
pressé, mais que malheureusement il n'étoit plus
en son pouvoir de réparer sa faute; qu'il ne lui
, Google
i8o LA VESSIE DU CLRÉ.
restoit plus rien à donner, pas un denier, pas
un grain de blé. Les deux moines revinrent à la
charge. Ils proposèrent de réformer le testament,
et de changer la disposition de quelques-uns des
legs pour les leur appliquer. A les entendre,
c'étoit la meilleure aumône que put faire eu son
état le malade; et en la lui suggérant ils son-
geoient moins, disoîeut-ils, à la détresse de leur
monastère, quelque pressante qu'elle fût, qu'à
l'intérêt tendre que leur inspiroit le salut de son
âme.
Cette avidité impudente et si peu chrétienne
indigna le curé. Il résolut d'en punir les deux
cafards , et avant de mourir de divertir à leurs
dépenslesbourgeoisd'Anvers. «Beaux frères, leur
« dit-il, après avoir feint de rêver un moment,
a il me reste bien encore, je l'avoue, un joyau
« précieux dont je ne vous ai point parlé; mais
« pour celui-ci, il m'est impossible de m'en des-
<• saisir avant ma mort; et, tout désespéré qu'est
« mon état, m'en offrîl-on dans le moment cent
« marcs d'or, je ne pourrois me résoudre à le
o céder. Je veux au moins vous le bisser après
a moi, et je remercie Dieu de vous avoir envoyés
« ici, tandis que je vis encore, pour me fournir
«[ l'occasion de faire une si bonne oeuvre. Que
« votre prieur vienne demain , je lui en ferai la
donation solennelle. »
■ Google
LA VESSIE DU CURÉ. 181
Les moines encliaiités partirent aussitôt. Tout
en arrivant au monastère , ils firent assembler
le chapitre , et ils annoncèrent le coup de maitre
que leur zèle adroit venoit d'opérer, demandant
que, pour célébrer cette bonne fortune, il y
eût le soir régal au réfectoire. La demande fiit
reçue avec les plus grands applaudissements et
passa tout d'une voix. Le prieur envoya acheter
flans et pâtés. Au lieu du vin ordinaire de la dé-
pense, il 6t servir tout ce qu'il y avoit de meil-
leur dans la ville en vins vieux et nouveaux. On
chanta, on but, on trinqua à l'hydropique et
au frère Louis, qui, tout glorieux du succès de
son éloquence, faisoit des efforts pour affecter
une contenance modeste.
Pendant ce temps , toutes les cloches de l'église
sonnoient en branle , comme si l'on y eût apporté
le corps d'un saint. Les voisins étourdis se de-
mandoient les uns aux autres quelle fête on
célébroit le lendemain au couvent. EnBn, au
milieu de cette sainte orgie cependant, frère
Louis, en politique consommé que les plaisirs
et ta gloire ne détournent pas de son dessein,
remit la conversation sur le joyau , et proposa
d'examiner ce qu'il y avoit de mieux à faire pour
le voyage du lendemain. Pour lui, jaloux de
l'honneur d'achever seul son projet, il fut d'avis
que sire prieur ne se donnât pas la peine d'aller
, Google
iSa LA VESSIE DU CURE.
au village, et il offrit d'y retourner avec frère
Gilles, frère Guillaume, frère Nicole et frère Ro-
bert. On le laissa maître absolu de conduire
cette affaire à son gré. Le vin et la joie avoient
même tellement échauffé les têtes, que, quelque
chose qu'il lui ei'it plu de proposer, on y auroit
applaudi également.
Le lendemain, dès qu'il futjour, les cinq com-
pagnoDS partirent; et ils ne firent qu'une course
jusqu'au village, tant ils craignoient d'arriver
trop tard et de trouver le curé mort. Ils le sa-
luèrent dévotîeusement au nom de Notre-Sei-
gneur, et lui demandèrent s'il ne se senloit pas un
peu soulagé. «Hélas! non, beaux frères, répon-
a dit-il. Mon heure s'approche, mais soyez les
« bien- venus. Je n'ai pas oublié la promesse que
« je fis hier au frère Louis. Que qtielqu'un de
a vous aille à la ville; il .seroit bon d'amener ici
« le maire et les échevins, afin qu'ils pussent
a servir de témoins, et que personne ne vous
« conteste le don que je vous destine. »
C'étoit là une nouvelle malice de sa part pour
les faire trotter encore. Les cinq moines, tout
fumants de sueur, tiroient presque la langue
comme un lévrier qui a chassé tout le jour. Frère
Gilles et frère Robert néanmoins proposèrent de
retourner à Anvers ; et malgré leur fatigue, ils
recommencèrent leur course. Enfin , au bout de
,, Google
LA VESSIE DU CUBE. i83
quelques heures , ils amenèrent les magistrats.
Le curé, saluant ces officiers et les priant de
s'asseoir, leur adressa ces paroles : a. Seigneurs
o et amis, j'étois hier, ainsi que vous me voyez,
« gisant sur ce lit de douleur, quand frère Louis
a que voilà est venu avec un de ses confrères
« loger chez moi. En digne frère prêcheur il m'a
« exhorté à la mort, et surtout à faire quelque
H legs à son couvent pour racheter mes péchés.
« J'avois eu l'imprudence de disposer de tout; il
•t m'a représenté , par zèle pour mon salut, que
« si je ne leur domiois quelque chose , Dieu ne me
« feroit aucune miséricorde'; et moi, bon chré-
« tien qui ne veux pas être placé parmi les boucs,
« je me suis rappelé heureusement que j'avois
(I encore un joyau dont je pouvois les gratifier.
a Je déclare donc en votre présence, doux sei-
a gneura, que je le leurabandonne dès ce moment
o en toute propriété , et que mon intention est
H qu'ils en jouissent aussitôt après ma mort. »
Les moines ne savoient trop que penser de ce
discours, moitié sérieux, moitié ironique. Ils fei-
gnirent pourtant de n'avoir point senti la leçon ;
et frère Louis, l'orateur de la bande, pressa le
moribond de déclarer en£n aux magistrats quel
étoit ce joyau, « Chers seigneurs, répliqua le curé,
o c'est ma vessie, dont je leur conseille de faire
Il une auraônière ( bourse ) , pour aller quêter des
, Google
i84 LA VESSIE DU CURÉ.
a successions. Ma maladie a dû )a rendre ample
n et large; elle poun'a contenir beaucoup et je
« souhaite qu'ils )a remplissent. »
A ces mots , tout ce qu'il y avoit d'assistants
dans la chambre, magistrats et autres, se mit à
rire d'une telle force, que les frères, confus, se
sauvèrent en maudissant frère Louis et son élo-
quence. Vous dire ce qui leur arriva au retour,
c'est ce que j'ignore; tout ce que je sais, c'est que
l'aventure fut bientôt répandue dans la ville , et
que pendant long-tjsmps aucun jacobin n'osa s'y
montrer. On me la conta lorsque j'y passai : et
elle me parut si plaisante que je la mis aussitôt
en romane.
Recueil de Méon, tome i"', page 80.
Ce testament burlesque et dérisoire est encore une de ces
plaisanteries dont on fait communément honneur à Jean de
Mcung. Fauchet la lui a attribuée , d'après une chronique
d'A<[uitaine ; et nos compilateurs anccdotîers, peuple igno-
rant et amoureux de la singularité , l'ont copiée , sans exa-
men , d'après Fauchet. Jean , selon celui-ci , avoît , par son
testament , légué aux jacobins de Paris des coffres qu'il'
disoit renrermer toute sa fortune ; mais c'éloit à condition
qu'ils célébreroient un service pour le repos de son âme , et
qu'ils ne les ouvriroïent qu'après le service célébré. Us lui
en firent un magniRque ; mais les coffres ne contenoient que
des ardoises; et, quand ils vinrent iV les ouvrir et qu'ils se
virent dupés , ils entrèrent dans une telle colère , qu'ils
, Google
LA VESSIE DU CURE. i85
exhumèrent le corps. Fauchet ajoute que le parlement ven-
gea )e poète , et qu'il obligea les moines de lui donner dans
leiu- cloître une sépulture honorable.
Il pourroit bien en être de cette historiette comme de
celles de la plus pute et du cœur mangé. Je suis convaincu
au moins que , si Fauchet eût connu les deux fabliaux qu'on
vient de lire, tout dépourvu qu'il étoit de go&t et de cri-
tique, il e&t été Trappe de l'imitatioti'
Dans le Parangon des nouivlles , fol. 5fi , Wlespicj^le joue
I un curé un toiu- pareil à celui du fabliau.
NOTES.
(i. Les béguines ) Société de filles dévotes qui s'étoit
établie dans la Flandre en iaa6. Elles ne faisoient point de
vœux , portoient un habit particulier, et vîvoient du travail
de leurs mains. Saint Louis , selon Nangis , leur donna dans
son royaume plusieurs établissements.
(a. Les Jacobins ) Le mot de jacobin se trouve dans
l'original. Les religieux de Saint-Dominique étoient ainsi
appelés en France, parce que leur premier établissement
dans Paris avoit été une maison que leur avoït donnée un
Jean de Saint-Quentin, médecin et théologien, laquelle por-
toit le nom de Saint-Jacques , ayant été destinée par Jean à
loger les pèlerins.
(3. // m'a représenté que, si Je ne leur donnais quelque
chose , Dieu ne meferoit aucune miséricorde. ) Les religieux
dont il s'agit dans le fabliau avoient été , dès les premiers
temps de leur établissement à Paris, accusés d'un esprit
d'intérêt et d'avidité. Ils s'attinirnt la confiance
, Google
i86 LA VESSIE DU CURE.
Legs pieux , droits même de sépulture , tout étoît pour eux *.
Un de nos poètes avoitdU:
Li jacobin Etant si preudliomme
Qd'Us ont Piris , et si ont Rome ;
El si tout ma, et apostole(jn^);
E(qoiieiDucrt(nTBiiM), se il nés (ne ilc«) nomme
Pour «xécuteur, l'ame est foie ( damait ).
Les poésies du temps contiennent beaucoup de satires et
de déclsinations contre cet ordre. Sa querelle avec l'univer-
sité'lui avoit suscité ud grand nombre d'ennemis. Le despo-
tisme impérieux avec lequel la coiu* de Rome le soutint dans
ces pitoyables disputes dut lui en faire bien d'autres encore.
Quoique depuis long-temps la nation fût accoutumée à trem-
bler et à plier sous les foudres du Vatican , on ne pardonna
point celles-ci aux dominicains qui les avoient attirées. On
leur imputa l'humiliation des principaux membres de l'uni-
versité privés par le pape de leurs bénéfices; l'exil de Saint-
Amom*, banni de France par l'ordre du pontife , etc. , etc. ;
et il ne serait pas étonnant qu'au milieu de ce déchaînement
universel , la haine se fût plu à noircir ces religieux , en
exagérant leurs mauvaises mœurs et leur inconduite.
Quoi qu'il en soit, parmi les différentes pièces que com-
posèrent contre eux nos vieux rimeurs, il en est une dont
je crois devoir faire mention , parce qu'elle oITre une liberté
de penser, une hardiesse et un courage , bien étonnants pour
son siècle. L'auteur l'adresse à tous les prélats et à tous les
princes et rob du monde chrétien. Il leur dénonce l'attentat
qu'a commis le pontife romain , en exilant Saint-Amour.
<• Prélats, dit-il, apprenez qu'on vous a tous avilis. Rois ,
■ sachez que, si l'évêque de Rome peut, dans vos états ,
' Siitoire de t'Vimersilt, par Crevier, toœe i , p^e îgî.
, Google
LA VESSIE DU CURE. 187
s bannir à son gré t'un de vos sujets, vous n'êtes plus vous-
■ mêmes que des sujets sur le trôn^. > Il se déchaîne avec
fureur contre cette injustice pontificale. Daos l'emportement
de son zèle, il cite au tribunal de Bieu les tyrans qui l'ont
commise et les lâches qui l'ont soufferte , et finit par ces pa-
roles remarquables : >• On me persécutera aussi , et mon tour
> peut-être n'est pas loin. Je m'attends à tout; mais je ne
' crains rien ; et , s'il faut mourir pour avoir défendu la jus-
« tice , je me glorifierai de ma mort. "
, Google
DE LA MAUVAISE FEMME.
DE LA MAUVAISE FEMME.
Les trois coDtei luitanti aoni aau ce «hiI el même litre , qui , c
jn le vern , uc leur cauvieot pas trop.
Un homme étoit allé vendanger sa vigne; il est
blessé à l'œil par une branche et obligé de reve-
nir chez lui: la femm^, pendant son absence avoit
donné un rendez-vous à quelqu'un; entendant
son mari frapper, elle fait cacher le galant dans
son lit; mais l'époux demande à se coucher f et
elle se trouve fort embarrassée. Sous prétexte de
visiter la blessure; elle fait asseoir leprud'homme,
baisel'œil malade, lui bouche l'autre avec la main,
comme pour s'assurer si le mal est sans remède ;
et donne ainsi à l'ami le temps de s'évader.
Ce cont€ et le suivant sont réunis dans le recueil de Barba-
zan , tome ii , page 8i.
La reine de Navarre attribue ce conte à un
ehanibre du duc d'Alcnçon , qui étoit borgne
, Google
DE LA MAUVAIS FEMME. 189
que sa femme avoit mie intrigue , revient la nuit la sur-
prendre , après avoir feint de partir pour la campagne. La
femme accourt d'un air joyeux, en disant qu'elle vient de
rêver qu'il voyoit de son mauvais oeil. Le reste comme ci-
dessus.
Se trouve dans XAreadia in Brenta , page 1 3 1 .
Dans les Contes du sieur d'Oimille, tome 11 , page 3i5.
'Daai\K Nouveau Recueil de bons mots, tome li^page ai6.
Dans VElite des bons mots , tome 11 , page 390.
Dans les Contes latins de La Monmâe , sous le titre d' Uxor
Coclùis.
Dans les Novelle diUahatUno , nouv. 4-
Dans celles de 3fo/e*pi>H,nouv. 44.
Dans celles de BandcUo, ■aow/. a3.
Et dans les Cent Nouvelles nouvelles de la cour île Bour-
gogne, aoav. 16.
UitE autre femme, dans le même casque la pre-
mière, est surprise de même par son mari qui
revient de pèlerinage. La mère , pour la tirer
d'embarras, va chercher du velours qu'elle a
acheté, et qu'elle veut, dit-elle, faire voir à son
gendre avant qu'il se couche. On étend la pièce
devant les yeux du mari, et l'amant s'échappe.
La mère ici met à l'amoureux une épée nue
dans la main , et lui dit de se tapir derrière la
, Google
igo DE LA MAUVAISE FEMME.
porte, avec l'air d'un homme effrayé. Le mari qui
le voit en entrant demande ce qu'il fait là : on ré-
pond que c'est un malheureux que deux assassins
poursuivoient et auquel on a donné asile. L'époux
le rassure ; il lui dit d'attendre jusqu'au soir pour
sortir, et le fait manger avec lui.
Ce dernier fabliau est tiré du Dolopatos ou Roman des sept
Sages , dont ii a été parlé plus haui.
Se trouve dans les Rases d'amour.
Dans Bandello , nouv. 1 1 .
Dans les Convivales Sermnnes, tome i , page 27.
Dans V Apologie pour Hérodote.
Dans les Ottomari Luscinii Joci ac sales.
Et dans les Contes du sieur d'OuoiUe , tome 11 , page ao4.
Dans Boecar.e , vu journ. notiv. vi, une femme galante,
enfermée avec quelqu'un qu'elle a fait venir, entend frapper
à la porte. Elle cache le sire derrière le lit et va ouvrir. C'étoit
un second amoureux qu'elle accueille comme le premier.
Mais l'époux arrive à son tour. Alors elle dit à celui qui vient
d'entrer de mettre l'épée à la main et de sortir, en jiu'ant
qu'il saura se venger. Ixt mari ne sait ce que cela signiGe. La
dame répond, comme ci-dessus, qu'elle a donné asile à un
homme poursuivi ; qu'un instant après , l'agresseur est entré
pour le chercher, mais qu'heureusement il ne l'a point trouvé j
et alors elle fait sortir de la ruelle le premier amant.
Se trouve dans le Rer.ueil de Sansovino.
Dans la comédie de Dancourt , intitulée la Parisienne , une
femme , ayant donné , par mégarde , rendez-vous à trois
amants pour la même heure, se sert d'un pareil stratagème
pour en faire sortir deux..
, Google
DE LA MAUVAISE FEMME.
jyans\e& Facétieuses Journées , page a5i , un jeune homme,
ne pouvant pénétrer auprès de sa maîtresse qui est gardée
sévèrement par un mari jaloux , se réfui^ie chez elle comme
s'il étoit poursuivi. L'époux.lui donne asile, et sort quelque
temps après, pour voir si les assassins prétendus se sont
retirés. Alors deux drôles apostés courent sur lui l'épée
à tu main. Il est obligé de se sauver et d'aller se cacher chez
un ami ; mais , pendant ce temps , le jeune homme exécute
librement le projet pour lequel il étoit venu.
Se trouve ainsi dans Parabosco , nouv, i6.
Et dans les Amants heureux , page i35.
Dans le Printemps d'amour, le commencement de l'aven-
ture est le mèmeque chez Boccace; mais la femme Tait cacher
successivement les deux galants dans le grenier. Ils s'y bat-
tent ; et , quand le mari demande d'où vient le bruit (|u'il en-
tend , elle lui répond que ce sont deux mendiants qu'elle a
logés par charité au galetas.
, Google
DES TROIS FEMMES
DES TROIS FEMMES
QUI TROUVÈRENT UN ANNEAU;
FAR HAISUU.
Trois femmes mariées, se promenant ensem-
ble, trouvent un anneau , et conviennent qu'il
appartiendra à celle des trois qui jouera le meil-
leur tour à son mari,
La première enivre le sien. Dans cet état elle
lui coupe les cheveux en couronne, l'habille en
moine, et le porte, aidée d'un sien amant, à l'en-
trée d'un monastère. Quand il se réveille et qu'il
se voit ainsi accoutré, il s'imagine que Dieu,
par un effet miraculeux de sa bonté, t'appelle à
la vie monastique. Il va se présenter à l'abbé, et
demande d'être reçu parmi les frères. Ia femme ,
avertie , accourt avec l'air du désespoir; mais on
l'exhorte à la résignation et à féliciter son mari
au contraire de la sainte résolution qu'il a prise.
Se troine Aum le Grand Catiin en vers.
, Google
QUI TROUVÈRENT ON ANNEAU. ig3
La seconde avoit pour dîner, un vendredi, des .
anguilles salées et fumées. Son mari lui dit de les
mettre sur le gril. Il n'y avoit point de feu à la
maison ; sous prétexte d'en aller chercher ailleurs,
elle sort, et va trouver son amant chez lequel
die reste toute une semaine entière. Le vendredi
suivant, à l'heure du dîner, elle entre chez un
voisin qu'elle prie de lui permettre de griller ses
anguilles. Mon mari me fait enrager, dit-elle, je
ne sais plus que devenir; et je crois qu'il perd la
tête. Dès que les anguUles sont grillées , elle les
apporte toutes chaudes au logis. L'époux de-
mande où elle aétédepuis huit jours, et il veut la
battre. Elle crie haro ( à l'aide) : les voisins ac-
courent, et entre autres celui chez lequel avoient
été grillées les anguilles. Elle se plaint à eux de
lafolie du sire, qui prétend, dit-elle, que safemme
a été huit jours absente. Le voisin jure qu'eUe
n'est restée chez lui que te temps nécessaire pour
griller son poisson. L'époux se met en fureur ;
on le saisit, on le lie comme un fou, et ou l'^i-
ferme.
La troisième propose à son ami de l'épouser.
Il croit qu'elle veut rire , la chose étant impos-
sible, puisqu'elle est mariée ; mais elle assure que
sa proposition est très sérieuse, et répond même
de l'agrément de son mari. Le moyen qu'elle
emploie pour cela consiste à se déguiser et à se
■ Google
194 DES TROIS FEMMES
rendre aîusi chez un nommé Eustache qu'elle a
gagué par argent. L'amant a prévenu le mari qu'il
va épouser la nièce de cet £usta<^e, et il le prie
de conduire sa future à l'église. L'antre y consent ,
et fait ainsi, sans le savoir, présent de son épouse.
Le poète demande qui des trois femmes a mérité
l'a
J'ai trouvé un manuscrit dans lequel ce troisième conte
d'Haisiau est tout-à-fait dilTéreot de celui qu'on vient de
La femme qui veut gagner l'anneau dit en con-
fidence à son mari qu'elle est sorcière. Elle lui
avoue que la veille elle est allée au sabbat, et que
le soir, la reine des sorciers doit venir chez elle
lui faire visite, o C'est à vous de recevoir la dame,
û dit-elle au mari; mais il faut la recevoir à ge-
« nous, et un flambeau en main; tel est l'usage
H établi par elle. Vous aurez aussi, s'il vous plaît,
o les yeux bandés ; car elle ne veut point élre
K vue; et il n'iroit pas moins qtie de la vie pour
M vous si vous osiez la regarder. »
D'après cette instruction, l'époux, à une heure
indiquée, va se placer comme on le lui a dit.
Arrive un galant qui caresse sa femme ; et le ni-
gaud , pendant ce temps, éclaire à genoux leurs
plaisirs.
Haisiau , dans cette version , décide que c'est
■ Google
QUI TROUVÈRENT UN ANNEAU. igS
la femme sorcière qui a mérité l'anneau. La pre-
mière , dit-il , emploie l'ivresse pour tromper
son mari; la seconde emploie la force; il n'y a
vraiment de ruse et d'adresse que dans le tour
de la troisième.
Recueil de Barbazan , tome m , page aao.
Ce triple fabliau forme dans les Contes da sieur d'Ouville,
tome IV, page a55 , une histoire fort longue.
Dans les Facetiœ Bebelianœ , page 86 , trois femmes gagent
de même à qui jouera le meilleur tour à son mari. L'un se
laisse persuader par la sienne qu'il est moine , et il vient
chanter la messe. L'autre ,se croyant mort , se laisse porter!
cette messe dans une bière; et le troisième 7 chante tout nu.
Se trouve ainsi dans les Convivales Scrmones, t. i,p. 200.
Dans les Délices de Ferhoqaet, page 16G.
Et dans les Facette , motti e barle da Lod. Domenichi,
page 37a.
Dans les Contes pour rire , page 197, trois femmes trouveot
un diamant ; et l'arbitre qu'elles choisissent pour décider A
laquelle des trob il appartiendra , le promet , comme dans le
fabliau , à celle qui imaginera , pour tromper son mari , la
ruse la plus adroite. Mais leurs tours sont différents de
, Google
DES TROIS FEMMES
DES TROIS FEMMES
QUI TROUVÈRENT UNE IMAGE.
Che femme, .allant à la messe dans un couvent
de nonneft, trouve en son chemin une image en-
luminée qui représentoit très énergiquement ce
qu'il n'est permis de faire qu'en mariage seule-
ment; elle la i:amasse, et après lavoir regardée
pendant quelque temps avec avidité, veut la ca-
i:her dans son sein. Mais une autre femme qui la
suivoit de près , et qui l'avoit vue prendre l'image,
la lui arrache des mains, et demande à la par-
tager ou à tirer au sort à qui des deux l'aura.
Pendant qu'elles se querellent, arrive une troi-
sième commère qui veut tirer avec elles. La dis-
pute s'échauffe; déjà l'on s'injurie, et l'on est
près d'en venir aux coups ; quand la première
propose un expédient. « Nous sommes ici, dit-
v elle, sur le territoire et dans la juridiction de
« dame abbesse; allons porter devant elle notre
■ Google
sfUI TROUVERENT UNE IMAGE. tgy
« (liiTérend et qu'elle nous juge. » Dame aU>esse
étoit une matrone renommée au loin pour sa
piété, sa sagesse et sa prudence. Les deux f»ndles
acceptent son jugement, et toutes trois se rendent
au parloir.
D'abord on les fait attendre quelque temps
parce que la révérende mère étoit à l'église ; aver-
tie qu'on la demande pour un cas important, elle
arrive enfin avec mère prieure et mère célériàre.
Les trois femmes la saluent avec respect; et la pre-
mière, prenant la parole, raconte qu'ayant fait
dans la rue une trouvaille, les deux autres la lui
disputent et la revendiquent. Alors l'abbesse
s'asseoit ; elle prend un air grave ; et avant de
prononcer, demande à voir le corps du délit. On
le lui montre; elle le regarde avec beaucoup
d'attention; puis,
Trob soupirs fait longs et entiers.
m Eh! quoi! dit-elle ensuite, vous réclamez et
« demandez que je vous adjuge une chose qui
a nous appartient! — Qui vous appartient! s'é-
« crient les trois femmes. — Oui , vraiment ; c'est
« la miniature qui étoit dans mon psautier : voilà
o trois jours que je l'ai perdue, et j'en étois fort
« inquiète. Tenez, sœur Hélène, prenez cela, et
a portez-le dans ma chambre. » En parlant ainsi,
elle donne l'image à la célérière, qui fait une
■ Google
196 DES TROIS FEMMES, etc.
grande révérence et s'en va. L'abbesse se retire
elle-même avec la prieure; et les trois femmes
restent confondues, sans avoir la force de dire
UD mot.
L'auteur finit son conte par une réflexion
qu'on ne doit guère attendre dans un pareil su-
jet. Voilà, dit-il , ce que font journellement les
juges, et ce que doivent attendre d'eux les plai-
deurs.
J'ai TU un livre <fheiires manuscrites du quatorzième siècle,
qui , panni ses nombreuses miniatures , avoit les sept péchés
capitaux, représentés de la manière la moins équivoque.
, Google
LA VIEILLE.
Un jeune bachelier, courtois, aimable, et si
heau parleur gu'ii n'eût pas craint deux afocats y
trouve en route, près d'un gué, une vieille décré-
pite qui raccommodoit ses guenilles au soleil.
Eprise de la figure du damoiseau , celle-ci lui de-
mande un baiser. Il la repousse avec mépris. Elle
le poursuit jusqu'au bord de l'eau en s'accrochant
à sa selle et le tirant par ses habits. Dans ce mo-
ment arrive un grand seigneur avec sa suite. La
vieille implore son appui contre un fils ingrat,
qui la délaisse, dit-elle, et qui veut l'abandonner
en-deçà de la rivière. En vain le bachelier pro-
teste qu'il ne connoît point cette femme, et qu'il
ne l'a jamais vue; le seigneur, pour être parfai-
tement convaincu que ce n'est point sa mère ,
exige de lui qu'il en donne à l'instant même une
preuve bien étrange assurément. Celui-ci pré-
fère de se dire le fils de la vieille. Alors on lui or-
, Google
300 LA VIEILLE,
donne de la prendre sur son cheval et de la por-
ter de l'autre côté du gué. Il est forcé d'obéir. La
vieille, pendant le passage, le baise mille et mille
fois; et les efforts qu'il fait pour s'en défendre
f«nt rire aux larmes le comte et ses gens.
Dans Vjfrioste, chant xx, une vieille, arrêtée pAr une
rivière, voit passer la guerrière Harphîse qu'elle prie de la
transporter sur l'autre rive. Non-seulement Harphise y con-
sent, mais le chemin étant maufais , elle pousse la cour-
toisie jusqu'à la porter en croupe quelque temps. Zerbin ,
qu'elle rencontre , et qui à ses armes prend l'amatone pour
un guerrier, la raille sur la maîtresse qu'elle s'est choisie.
Haiphise irritée lui propose de se battre, à condition que
s'il est vaincu il sera obligé de se charger de la vieille , et
de la conduire partout avec lui. Ils combattent, et Zerbin se
voit forcé de subir la loi à laquelle il a ciMisentL
L'opéra-comique de la Fée Urgèle oflre aussi plusieurs
scènes qui ont beaucoup de ressemblance avec ce fabliau.
, Google
ALOUL.
Aloul étoit uu villain, riche et fort avare, à
qui son bien avoit fait épouser la fille d*u« vavas-
seup jeune et jolie dont il étoit extrêmement ja-
loux. La belle , tourmentée par lui pendant deux
années entières, en étoit venue au point de le haïr
à mort, et avoit juré dans son âme de s'en venger
dès qu'elle le pourroit. Cependant l'occasion fa-
vorable ne s'en présenta point avant la fin d'avril.
o Tout s'anime alors, dit le poète, tout se renou-
« velle ; l'air plus doux semble épanouir les cœurs;
« au point du jour, sous la feuillée nouvelle, le
a rossignol vient par ses chants amoureux nous
« exciter au plaisir; et ils sont si touchants qu'on
« ne j>eut les entendre sans mourir d'amour. »
La dame, n'ayant pu reposer de toute la nuit ,
se leva le matin, tandis que son jaloux dormoit
encore, pour aller dans le jardin écouter le hé-
raut du printemps. Le curé par hasard étoit en
ce moment dans le sien qui n'étoit séparé de
l'autre que par une haie. Il salue la dame, lie con-
versation avec elle, et finit par la venger d'Âloul.
,, Google
a02 ALOUL.
Elle te quitte en lui donnant rendez-vous au
même lieu pour le soir. Aloul, quand sa femme
rentre, lui demande d'où elle vient; et peu satis-
fait de sa réponse , il veut aller au verger vérifier
des soupçons que la jalousie lui inspire. D'abord
il n'aperçoit sur l'herbe que la trace de deux
pieds, plus loin il en trouve quatre : et enfin il
voit une place où il n'y a plus de rosée. Alors il
reste cpnstemé; mai» cependant il ne veut point
&ire de bruit, jusqu'à ce qu'il ait des preuves
plus claires.
Ici le fabliau, qui of&oit quelques tableaux
agréables et des caractères assez bien dessinés,
devient grossier et platement trivifd. Le prêtre
n'ayant point trouvé au verger sa maîtresse ,
parce qu' Aloul l'a fait coucher avant lui, a l'im-
prudence de monter chez elle. Aloul se réveUle ,
s'aperçoit de la présence d'un tiers, le saisit et
appelle son monde. La femme frappe son mari
et réussit à lui faire lâcher prise ; le curé s'échappe
et court se cacher dans une étahle. Aloul prend
son épée et va avec son monde à la recherche du
fiiyard. Une vieille servante vient dans l'étable
vérifier si les moutons n'ont pas été volés, elle
les compte, et dans l'obscurité prend d'abord le
prêtre pour un mouton. Elle veut ensuite crier,
mais celui-ci emploie un moyen assez sûr pour
l'engager, bon gré, malgré,au silence. Par recon-
, Google
ALOUL. 2o3
noissance elle lui procure la facilité de faire re-
traite, mais il a t'àudace de remonter dans la
chambre des deux époux. Alotil l'entend, va de
nouveau réveiller tous ses bouviers, leur promet
bonne récompense, et se remet avec eux à la
chasse du prêtre.
Armé d'un gros bâton, et garanti par un van
dont il se fait un bouclier, celui-ci se défend
assez long-temps (les détails de cette bataille
nocturne occupent plus de deux cents vers);
enfin battu et presque éreinté, vase tapir dans
le recoin d'un hangar : on l'y va chercher, mais
sans pouvoir le trouver. Les bouviers abandon-
nent une inutile poursuite, et songent à se dé-
dommager de jeursfatigues par un régal que per-
met Aloul. L'un d'eux, venant au hangar pour y
couper un morceau de lard, prend à tâtons le curé
pour un cochon gras, et s'apprête à en couper
un morceau. Le prêtre effrayé se jette sur le bou-
vier qui s'enfuit. On accourt avec de la lumière,
et enfin on saisit le prêtre, auquel on alloit faire
subir une douloureuse punition , lorsque la maî-
tresse etla vieille servanteviennent à son secours,
assaillent à l'improviste tes bouviers et favorisent
ta fuite du curé, trop heureux d'en être quitte à
si bon marché.
Recueil de Barbazan , tome m , page SaS.
, Google
LES DEUX CHANGEURS.
LBS DEUX CHANGEURS.
Oedx changeurs, Dommés l'un Martin, l'autre
Béranger,s'étoient associés pour leur commerce,
sans cependant occuper la même maisoti. Après
quelques années de société, Martin se marie;^ et
l'autre, trouvant la nouvelle mariée à son goût,
travaille si bien auprès d'elle, qu'il parvient à lui
plaire et à s'en faire aimer. D'abord leurs amours
sont heureuses parce qu'ils y mettent beaucoup
de circonspection; mais un certain matin que
l'époux étoit allé à son change, Béranger, qui se
dorlottoit au lit, s'avise d'envoyer chercher la
dame , et lui propose de se placer à ses côtés.
Vainement elle lui représente les suites dange-
reuses d'une pareille imprudence si son mari ve-
noit à rentrer et qu'il la trouvât sortie; l'amant
insiste sur sa demande extravagante, et il y met
tant d'humeur qu'au risque de ce qui peut en
résulter, la belle a la complaisance de se prêter
à son caprice.
, Google
LES DEUX CHANGEURS. ao5
A peine est-elle couchée qu'il va prendre tous
ses vêtements, et les enferme sous clef; il s'Iiabillc
ensuite et envoie prier Martin de venir déjeuner
avec lui. Martin accourt, -et comme il trouve à
son ami un air de jubilation dont il ne peut s'em-
pêcher de lui faire compliment, le favori répond
que oe n'est pas sanscause^puisqu'en ce moment
il possède entre deux draps la plus belle femme
qui sï)it dans toute la ville. L'autre demande s'il
ne pourroit pas voir cette beauté charmante ; on
la Uvre tout entière à ses regards ; seulement on
a soin de lui cacher le visage , afin qu'elle ne
soit point reconnue. Martin est dans l'admira-
tion, et sans se douter aucunement qu'on vient
de lui montrer sa femme ' , il félicite son ami sur
le bonheur qu'il a. Cependant Béranger le fait
passer dans une autre chambre pour déjeuner,
et pendant ce temps il rend les vêtements à la
dame, qui s'habille à la liâte et retourne chez
eUe.
Quoique dans la ferme résolution de se ven-
ger, elle tourne son aventure en plaisanterie; et
pendant quelques jours témoigne au galant le
même accueil. Mais un certain soir elle l'envoie
chercher à son tour, et lui propose de se baigner
ensemble, prétendant que le mari est en cam-
pagne. Il assure, lui, l'avoir vu en ville. On traite
ses raisons de vaines défaites; et, pour n'avoir
, Google
■Ao6 LES DEUX CHANGEURS.
pas l'air de la mauvaise volonté , il se voit con-
traint de céder. Il n'est pas plus tôt dans le bain,
que la bourgeoise à son tour enlève ses habits ,
sous prétexte de ne laisser aucun indice si queU
qu'un venoit à entrer; après quoi eUe se désha-
bille et entre aussi dans l'eau.
Mais à l'instant on entend frapper. CétoitMar-
tin qu'avoit envoyé chercher la friponne, fiéran-
ger se croit perdu, il prie sa mie de le cacher
quelque part, u Quoi! poltron, lui dit-elle, grand
« et fort comme tu es , un honmie te fait peur !
a Voilà donc quelle ressource il y a avec toi dans
« un danger? Eh bien! si tu n'as pas le cœur
<■ de me défendre, tu n'as qu'à te cacher derrière
« moi. » C'est le parti que prend le sire. Il se tajùt
dans un coin de la baignoire ; et, pour n'être point
vu , étend un drap sur sa tête.
Le mari entré , la femme lui &it signe de s'ap-
procher, et lui dit tout bas à l'oreille : « Sire, je
« me baigne ici avec une de mes voisines, qui
« se cache parce qu'Ole a la peau un peu noire ;
« amusons-nous-en un moment, je vous prie:
« dites que vous voulez vous baigner aussi , et
« faites-lut peur. «Martin ne demandoit qu'à rire.
Il déclare tout haut qu'il va profiter du bain ,
et appelle la chambrière pour se déshabiller. Bé-
ranger, mourant de frayeur , pousse du pied la
bourgeoise , et dans son coin la prie à genoux et
■ Google
LES DEUX CHANGEURS. 207
les mains jointes d'imaginer quelque ru&e pour
renvoyer son époux. Mais celle-ci lui tourne le
dos , sans daigner lui répondre ; d'autant plus
satisfaite qu'elle le voit dans de plus grandes
transes.
Quand Martin est déshabillé , il vient mettre
un pied dans la baignoire ; il dit et fait mille po-
lissonneries, et agace de mille manières la préten-
due voisine qui , courbée en deux et la face pres-
que sur l'eau pour n'être pas reconnue , tenoit
le drap à deux mains tant qu'elle pouvoit. En-
fin, la dame Martin, après s'être bien amusée à
ses dépens , fait signe à son mari de ne pas pous-
ser la plaisanterie plus loin et de se retirer. « Vous
« m'aviez joué un tour, dit-elle alors à l'amant
K bafoué : j'ai voulu vous le rendre; mais je viens
« de voir que vous êtes un lâche et un poltron ;
« adieu, ne comptez plus sur mon amitié, en
« voilà pour la vie. » A ces mots elle lui rend ses
habits et le renvoie doublement humilié d'avoir
perdu sa maîtresse et de lui avoir servi de jouet.
L'auteur conclut qu'il ne faut jamais se mo-
quer des femmes. On en est toujours la dupe ,
dit-il; faites-leur une niche, elles vous en ren-
dront cent.
Recueil de Barbazan , tome m , page a54-
, Google
ao8 LES DEUX CHANGEURS.
La prennère partie du fabliau, c'est-à-dire le tour joué
par J'amant, se trouve dans les Cent Nouvelles nouvelles de la
cour de Bourgogne.
Les autres nouvellistes ont changé l'ordre des deux aven-
tures. Pour rendre la première plus plaisante et l'aman t moins
coupable, ils supposent qu'on a commencé par lui jouer le
tour de la baignoire, et qu'il s'en venge par celui du lit.
Se trouve ainsi dans le Peeorone, Giom. ii. Nov. ti.
Dans Straparole , Nuit 1 1 , Nov. 1 1 .
Dam V Jrcadia in Srenta , pag. 36.
Dans Bandello.
Et dans les Amanls heureux, page 1 9.
L'opérs'^omique des Souliers mors-dorés n'est que ce conte,
ajusté au théitre, et rendu plus décent.
Dans les Cent Nouvelles contenant cent histoires, nouv^ 1",
nn fait voir au mari sa femme dans le bain. Il croit la re-
connoître ; mais comme il la retrouve chez lui quand il y
rentre , il se persuade qu'il s'est trompé , et lui conte à elle-
même le soupçon qu'il a eu.
NOTE.
(i. Félicite son ami sur le bonheur qu'il a , sans se douter
aucunement qu'on vient de lui montrer sa femme.') Ce trait
d'impudence libertine a eu réellement lieu dans le siècle sui-
vant. Louis d'Orléans , frère de Charles'VI , étant avec l'une
de ses maîtresses, Mariette d'Enghien, celle dont il eut le
fameux bitard Comte de Dunois, reçut, le matin, dans sa
chambre Aubert de Cani , qui étoit l'époux ;et lui St, comme
dans le fabliau , admirer sa femme sans qu'il la reconnût.
,,GoogIc-
BOIVIN DE PROVINS.
BOIVIN DE PROVINS:
PAR COURTOIS D'ARRAS.
FAVCBET tklT mUTtOIl DB CB VABLIAV.
Qui veut ouïr t'aventure de Boivin? qu'il ap-
proche et m'écoute. Il pourra se vanter de la
savoir au vrai, à moins qu'il ne bouche sesoreilles
pour ne pas m'entendre.
C'étoit un maître ribaud et un coquin bien
adroit que ce Boivin. Provins n'en avoit pas
deux comme hii. Un jour il lui prit envie, pen-
dant le temps de la foire, de jouer un tour de
son métier. Depuis un mois il avoit exprès
laissé croître sa barbe. Il prit une cotte, un
surcot et une chape de bure grise, une coilTe de
burat, de gros souliers bien épais, avec une
grande bourse de cuir <]ans laquelle il mit douze
deniers qui composoient tout son avoir; et pour
mieux ressembler à un villain, il s'arma d'un ai-
guillon.
Ainsi équipé, le drôle alla dans une rue dé-
tournée, vis-à-vis de la maison d'une certaine Ma-
, Google
aïo BOIVIN DE PROVINS,
bile , couturière fort renommée , et qui avoit chez
elle plusieurs ouvrières. Le long du mur étoit
une souche : Boivin s'y assit, mit sou aiguillon
par terre, et, le dos un peu tourné aux fenêtres
de Mabile, sans paroître s'occuper d'elle, il com-
mença, d'un air fort affairé, à se parler ainsi :
a Çà, puisque nous voilà hors de ta foire, et
a dans un endroit tranquille, faisons un peu
« notre compte. D'abord j'ai reçu pour un de
a mes bœufs trente-neuf sous, j'en ai reçu dix-
M neuf pour un autre; sur quoi il faut défalquer
a douze deniers que j'ai donnésà Giraut, qui me
« les a fait vendre. Dix-neuf et trente-neuf, ça
fait... ça fait...; morbleu, si j'avois ici des fèves
« ou des pois pour compter, je le saurais bien
« vite. Dix-neuf et trente-neuf..... Oh! je me rap-
« pelle que Sirou m'a dit que c'étoit cinquante.
« Item, pour dt^x setiers de blé, pour ma jti-
« ment, mes cochons et la laine de mes agneaux,
a cinquante autres sous. Cinquante et puis cin-
« quante, et puis dix-neuf, et puis trente-neuf,
« ça fait bien tout justement cent. Cent sous,
« c'est comme qui diroit cinq livres n'estce
« pas? Une, deux, trois... » Et tout en parlant
ainsi, Boivin faisoit sonner ses douze deniers; il
les prenoit à plein poing, les tiroit de sa bourse,
les y remettoit; on eût dit qu'd avoit à compter
un trésor.
, Google
BOIVIN DE PROVINS. au
Les Elles, au bruit, étoieet acconnies à la fe-
nêtre, et elles avoieot appelé Mabile. « Chut,
u leur dit celle-ci, ne l'interrompez pas. Il faut
« nous amuser du villain , et nous régaler aujoup-
« d'iiui à ses dépens : laissez-moi faire, n
Mabile étoit une des commères les plus fines
et les plus adroites dont vous ayez jamab ouï
parler; mais elle ne savoit pas avoir aâàire à un
matois bien autrement rusé qu'elle encore. LjS
pendard, feignant toujours de n'être occupé que
de son compte qu'il embrouilloit exprès à chaque
moment, répétoit sur ses doigts d'un air imbé-
cille dix-neuf, et puis trente-neuf, et puis cent,
et puis cinquante. Enfin, au bout de quelque
temps, comme s'il n'eût pu se dépêtrer d'un
compte aussi embarrassant, il s'écria avec un
soupir. « Ah! si j'avois ici ma douce nièce Ma-
te bile, la fille de Tiéce, ma sœur! elle avoit de
« l'esprit celle-là. Quelle consolation ce seroit
(I pour moi à présent que j'ai perdu ma femme
« et mes enfants. Elle m'aideroit dans mon mé-
« nage; je lui aurois donné un bon mari, et,
« aprèsmDi,toutmon bien. Mais elle s'est enfuie ,
«t la mauvaise, et m'a planté là. » En parlant ainsi,
Boivin sanglotoit douloureusement , et il s'écrioit
de nouveau ; « Ah! Mabile! ma douce nièce Ma-
«bile!»
Mabile, qui n'avoit pas perdu un mot de tont
■ Google
aïs BOIVIN DE PROVINS.
ce soliloque, crut qu'i^étoit temps de profiter
de la confidence. Elle descendit dans la rue.
«■Prud'homme, dit-elle, excusez-moi si je vous
« interromps; mais vous ressemblez si fort à un
<t oncle que j'ai, qu'il ne m'a pas été possible d'y
<c tenir. Dites-moi un peu quel est votre nom et
« votre village, s'il vous plaît. » Boivin répondit
qu'il s'appeloit Foucher de la Brousse; puis re-
gardant la couturière avec un air d'étonnement,
il ajouta : a Mais vous-même, damoiselle, je suis
« bien trompé si vous n'êtes pas Mabile , ma
ff nièce. »
A ces mots Mabile feint de se pâmer et tombe
assise sur la souche. Un moment après elle se
relève et s'écrie : « Dieu m'a donc accordé enfin
« tout ce que je demandois. » Alors elle se jette
au cou de Boivin, le serre dans ses bras, lui baise
les yeux et la bouche, et semble ne pouvoir ja-
mais se lasser de l'embrasser, a Douce amie, re-
« prend le ribaud, c'est donc véritablement toi?
« — Oui, sire, c'est la fille de votre sœurTiéce.
a — Ah! belle nièce, tu es cause que j'ai eu pen-
« dant long-temps bien du chagrin; mais je te
« pardonne, puisque te voilà retrouvée : » et mes
deux Iiypocrites de s'embrasser de nouveau en
larmoyant chacun de leur coté.
Les filles admiroient, de la fenêtre, l'adresse
avec laquelle Mabile jouoit son personnage. Elles
, Google
BOIVm DE PROVINS. ai3
voulurent la seconder et descendirent dans la
rue pour lui demander si l'honnête homme à
qui elle témoignoit tant d'amitié étoit de sa con*
noissance. «De ma connoissance, damoisdlesl
« Eh! c'est mon oncle Foucher, le prt^re frère
« de ma mère Tiéce. — Quoi, dame! votre oncle
« Fouoher dont vous nous avez tant de fois parlé?
« — Oui, vraiment, lui-même. — Certes, vous
« deva être bien glorieuse ; car si une nièce
« comme vous lui fait honneur, entre nous il est
« bien taillé pour vous en faire aussi. a> Alors les
donzelles vinrent l'une après l'autre, avec une
révérence, embrasser Boivin. « Mais ne restez
« donc pas plus long-temps dans la rue, bel oncle,
« lui dirent-elles, entrez ; c'est ici pour vous l'hô-
« tel Saint -Julien, et nous vous y recevrons
« cérame vous te méritez. » En même temps elles
le prirent par-dessous les bras pour le conduire
dans la maison. Au milieu de tout ceci il a£Fectoit
un air niais qui vous eût fait pâmer de rire. Lee
fillettes avoient beaucoup de peine k s'm em-
pêcher; elles lui tiroient la langue par-derrière
en se moquant de lui; mais encore une fois le
plus sot dans cette aventure n'étoit pas celui qui
le paroissoit.
Aussitôt qu'il fut entré, Mabile appela Ysanne,
l'une des ouvrières, pour lui commander un
bon dîner, m Avez-vous de l'argent à me donner J
, Google
ai4 BOlViN DE PROVINS.
« r^tliqua celle-ci : je ne possède pas iine maille.
« — Va toujours, reprit Mabile, et mets en gage,
(( s'il le faut , nos surcots et nos couvertures. C'est
K aux dépens de ce viUain que nous nous réga-
<t Ions, avant le soir il aura tout payé. » Ysanne
courut donc chez l'usurier chercher de l'argent,
et revint avec deux oies et deux chapons gras.
Toute la maison aussitôt se met en œuvre pour
les apprêter. L'une les plume, l'autre fait du feu;
oelle-ci tourne la hroche, celle4à met la table,
tandis qu'une autre va quérir du vin.
Mahile, pendant ce temps, tàchoit d'amuser
son hôte. « Bel oncle, comment se porte ma
« tante? Et mes petits cousins, ib doivent être
M bien grandis depuis que je ne les ai vus. —Ah!
« belle nièce, j'ai manqué de mourir de chagrin.
« Dieu les a tous pris. Je suis tout seul à présent,
CI et ce n'est plus que de toi que je peux attendre
o ma consol^OD. — Que m'avez-vous dit là, bel
« oncle ? Hélas! je m'en doutois qu'il devoit m'ar-
« river malheur; j'ai rêvé de morts cette nuit. »
£t alors elle se mit à pleurer, s Bon , bon , les
«morts sont morts, lui dit Ysanne; il faut les
«laisser et rire avec les vivants. Allons, dame,
a lavez et mettez-vous à table , le dîner est prêt :
u quand vous aurez bu vous aurez de quoi faire
<t des larmes. »
Un changement léger de deux ou trois roots m'a p(»-mis
, Google
BOIVIN DE PROVINS. ai 5
de traduire, jusqu'à cette dernière phrase , le fabliau de
Boivio, qu'autrement je n'eusse jamais osé présenter à mes
lecteurs , tant les mœurs en sont malhonnêtes. Ce n'est point
d'une couturière qu'il s'agit ; c'est d'une femme dévouée à un
métier bien différent , et It^ée , selon la coutume du temps ,
avec sa troupe, dans une me détournée, que l'auteur nomme
la rue des P.....' La nécessité où je me trouverois d'altérer le
texte du conte , si j'entreprenais de le continuer, me force de
l'interrompre id. J'en extrairai cependant la suite , toujours
dans l'intention de montrer quelles furent les mœurs d'un
siècle dans lequel la partie ta plus distinguée de la nation
étoit amusée par des grossièretés aussi révoltantes.
BoiviD feint de s'extasier lorsqu'il voit le repas
qu'on lui a servi. Il déclare que ce n'est pas son
intention de causer à sa nièce une pareille dé-
pense ; et , comme s'il vouloit s'en charger , il
feint de porter la main à sa bourse pour en tirer
douze deniers. La nièce l'arrête en protestant
que c'est lui faire insulte. Elle avoit pour projet
de l'enivrer et de lui escamoter alors la bourse
entière : dans ce dessein, elle le lait boire copieu-
sement ; mais le ribaud possédoit une tète à l'é-
preuve; il avale gaîment toutes les rasades que
lui versent le» filles , sans seulement en paroître
moins altéré.
Quand Mabile voit qu'elle ne peut réussir par
cette voie à le voler, elle en emploie une autre. En
faveur de la parenté, elle veut le régaler de l'hô-
tel Saint-Julien , qu'on lui a promis. Je n'ai pas
, Google
ai6 BOIVIN DE PROVINS.
besoin d'expliquer ici le sens de cette expression
qu'on a déjà vue employée ailleurs. Ysanne est
chargée de la commission , qui chez l'auteur est
décrite avec toutes ses circonstances; mais il est
recommandé tout bas à la députée de profiter
du premier moment où le villain s'oubliera , pour
lui couper les cordons de sa bourse. Celui-ci, plus
fin qu'elle , les coupe lui-même , sans qu'il y pa-
roisse, par - dessous sa chape; et il cache la bourse
dans son sein.
Quand il rentre, Mabile, qui voit les deux cor-
dons pendants, et qui croit la bourse escamotée ,
va pour la redemander à Ysanne. Celle-ci proteste
qu'elle n'a rien vu; Mabile l'accuse de fripon-
nerie ; elles se disent des injures et se battent.
Boivin , de son càté , se plaint qu'on l'a volé. Tout
ce qu'il y a de gens dans la maison prend parti
pour ou contre Mabile ; le combat devient géné-
ral; on crie, on jure, on s'arrache les cheveux;
les tisons et les meubles volent à la tét«; c'est un
vacarme si effroyable que les voisins et les pas-
sants accourent au bruit, et qu'ils sont obligés
de frapper sur les combattants pour les séparer.
Quant k Boivin, après avoir joui de ce spectacle,
il va conter son aventure au prévôt, qui, le soir
en divertit à table ses amis, et lui donne dix sous.
Recueil de Barbazan, tome m , page 357-
Mis cil vers par Imbert,
, Google
BOIVIN DE PROVINS. 317
NOTE.
[i.Zogée dans UTte rue déloarnée ) On a remarqué que,
par un dérèglement de moeurs bien singulier, les prostituées
publiques s'étoteot multipliées en France sous saint Louis à
un point étonnant. Il les vexa et les poursuivit pendant tout
son règne avec une rigueur qu'on taxa même de dureté , et
cependant jamais elles ne furent plus communes. La plupart
des gouvernements municipaux se virent réduits à les auto-
riser authentiquement, et lui-même enfin fut obligé de faire
des lois pour elles. S'il est triste, encore une fois, de pouvoir
opposerd'aussi hideux exemplesà ceux qui exaltent sanscesse
les siècles passés, il faut avouer au moins que les r^lements
que firent nos pères pour ces malheureuses et méprisables
créatures , annoncent une sagesse dont on pourrait désirer au-
jourd'hui les bons effets. Hs les soumettoieDt à des officiers ,
à des inspecteurs ou à des femmes qui en répondoient:ilsles
obligeoient , comme on voit par le fabliau, d'habiter certaines
rues , et ordinairemiint les rues les plus sales et les plus
vilaines; à être renfermées chez elles tous les soirs, à une
heure prescrite ; à porter certains habits ou certaines marques
infamantes, etc. En un mot, ce n'étoit pas une profession
insolente, qu'on laissât insulter aux bonnes moeurs par son
impudence et son faste; c'étoit une classe particulière, dé-
vouée à la brutalité d'un certain nombre d'hommes, mais
tenue dans l'avilissement où elle doit toujours re&ter,et ab-
solument isolée de toutes les autres par la honte et par
l'opprobre.
Les prostituées de Provins étoient renommées au treizième
siècle. Une pièce de ce temps , intitulée Proverbes , et qui ne
contient que le nom des choses tes plus célèbres de chaque
pays , met dans ce nombre les RibautU de Soùsons et les P.....
de Prvuins.
, Google
LE VILLAIN DE BAILLEUL.
LE VILLAIN DE BAILLEUL,
DE LA FEMME QUI FIT CROIRE
 SON hjlri qu'il btoit mortj
PAR JEUf DE BOTES.
Un villain du village de Bailleul revient au
logis dans un moment où sa femme , enfermée
avec le curé , ne l'attendoit pas. Elle court au-
devant de lui comme pour l'embrasser; mais tout-
à-coup , affectant un air d'étonnement et d'effroi,
elle lui demande s'il est malade. Il a beau répondre
qu'il ne se seat d'autre maladie qu'une grande
faim , elle prétend qu'il a les yeux éteints , avec
une couleur cadavéreuse, et que sûrement il est
dans un état dangereux. Il se tâte , il s'examine,
mais elle donne tant de signes de douleur qu'il
ne peut s'empêcher de la croire. L'épouse alors
le couche dans un coin de l'étable sur un peu de
paille; elle le voit s'éteindre peu-à-peu; enfin elle
feint de le voir mourir, et elle le couvre d'un
drap , en jetant les hauts cris. Les voisines , que
■ Google
LE VILLAIN DE BAILLEUL. ng
ces cris attirent, viennent dire sur son coips quel-
ques prières. Le curé lui-même entre pour chan-
ter ses oremus ; après quoi il emmène la veuve
dans la chambre. Pendant tout ce temps le villain,
convaincu qu'il étoit mort, restoit toujours sous
le drap, sans remuer non plus qu'un cadavre;
mais entendant un certain bruit dans la cham-
bre, et soulevant son linceul pour regarder:
« Coquin de prêtre , s'écrie-t-U , tu dois bien re-
o mercier Dieu de ce que je suis mort , car sans
« cela, mordié, tu périrois ici sous le bâton. »
Se trouve dans les Novelle di Grazxini, autrement Lasea.
Desperriers suppose que deux jeunes gens , pour se diver-
tir , font accroire à un certain imbécille, nommé Bertaud,
qu'il est malade. L'un d'eux fait le prêtre et le confesse. On
lui dit ensuite qu'il est mort.et ils le mènent par la ville , cou-
ché dans ime diarrette , en chantant le libéra. En même temps
ils lui enfoncent des épingles dans les fesses ; mais un d'eux lui
ayant fait trop de mal, Bertaud lève ta tête, et dit, comme
dans le Fabliau, lu es bien heiireux de ce que je suis mort.
Se trouve ainsi dans les Facetiœ Poggii.
Et dans les illustres Proeerbes, pag. lo.
Boccace , et d'après lui La Fontaine , dam le conte du
Purgatoire de Féronde , supposent de même une paysanne
qui, de concert avec l'abbé du lieu , fait son mari mort ;
mais le reste est tout différent
Ce fabliau a été mis en vers par M. Imbert , mais avec
quelijues changements, faits d'après Lasca.
, Google
LAI DU PALEFROI VAIR.
LAI DU PALEFROI VAIR:
PAR HUGUES LE ROI.
Je suis réellement afQigé toutes les fois que je
vois les dames n'être pas honorées autant qu'elles
le méritent. Heureux celui qui en rencontrera
une douce, honnête et capable d'aimer constam-
ment! Il pourra bien se promettre des jours purs
et sans nuages. C'est pour célébrer un pareil bon-
heur que j'ai entrepris ce lai; mais toutes les fem-
mes ne ressemblent point à celle dont vous allez
entendre l'histoire. Pour une que vous trouverez
loyale et sincère, combien en est-il qui sont faus-
ses , inconstantes et perfides. Je ne laisserai pas
néanmoins de vous achever mon conte, puisque
je l'ai annoncé : vous verrez par là ce que sait
faire Hugues Le Roi, et vous pourrez ainsi appré-
cier ses talents.
Je vous dirai donc qu'en Champagne jadis fut
un brave chevalier nommé messire Guillaïune ,
riche en bonnes qualités , mais pauvre d'avoir.
Obligé de subsister par sa valeur , il ne possédoit
■ Google
LAI DU PALÉFfiOI VAIR. aai
pour tout bien qu'une petite terre valant au
plus deux cents livres : et c etoit grand dommage ;
car il avoit tout , courage, honneur , probité. Pa-
roissoit-il dans un tournoi ? il ne s'amusoit pas à
faire aux dames de beaux saints ou des signes de
galanterie ; il s'élançoit , tête baissée , à l'endroit
où la foule étoit 4a plus forte, et ne seretiroit que
quand il avoit terrassé ou vaincu ses adversaires.
Aussi étoit-il partout connu et considéré. Je m'ai>
réte avec plaisir sur son éloge , messieurs , parce
que la justice qu'on rend aux braves gens est le
moyen le plus sûr de leur donner des imita-
teurs.
Dans le voisinage de Guillaume demeuroit un
très riche seigneur, veuf et père d'une fille extrê-
mement jolie , nommée Nina. Son château étoit,
ainsi que celui du chevalier, situé dans les bois ( car
la Champagne alors avoit beaucoup plus de forêts
encore qu'elle n'en a aujourd'hui ) ; et ils n'étoient
distants l'un de l'autre que d'une grosse lieue.
Mais celui du vieillard , bâti sur un montictde
fort escarpé , se trouvoit en outre défendu par
un fossé profond et par une forte haie d'épines, de
sorte qu'on ne pouvoit y aborder que par le pont-
levis. C'étoit là que s'étoit retiré le prud'homme;
il y vivoit tranquillement avec sa fille, faisant va-
loir sa terre qui lui rapportoit annuellement mille
bonnes livres de rente.
, Google
M* LAI DU PAUSFROl VAIK.
Avec une pareille fortune, voits jugez bien que
la pucelle, belle et aimaUe comme elle l'étoit, ne
devoit pas manquer de soupirants. De ce notobre
fut Guillaume; jaloux d'avoirpour maîtresse une
personne d'un mérite aussi distingué, il mit tous
ses soins à lui plaire; et bientôt, à force de coiu>
toisie et de beaux faits d'armes, il y parvi»!. Hais
quand le père vit les visites du chevalier devoiir
trop fréquentes , d défendit à sa fille de lui pap-
ier, et le reçut lui-même avec une froideur si
marquée , que le favori n'osa plus revenir.
Par là se trouva interrompue toute commu-
nication entre les deux amants. L'âge neperraet-
toit plus au père de monter à cheval ni de sortir;
ainsi il n'y avoit avec lui aucun espoir d'absence.
Le vieux renard d'ailleurs , ayant eu dans sa jeu-
nesse plusieurs aventures , avoit iqipris par son
expérience à devenir défiant et rusé, Guillaume
n'eût demandé seulement qu'à voir sa mie; et
cette foible consolation lui étoit interdite.
Un jour enfin qu'il cherchoit et rôdoit autour
des murs, U aperçut une poterne abandonnée, à
travers laquelle il étoit possible dese parler. Il trou-
va moyen de le faire savoir à Nina qui ne manqua
pas d'en profiter. Pour lui il pouvoit venir en sû-
reté au lieu du rendez-vous par de petits sentiers
détournés, à travers la forêt, que lui seul counois-
soit. Ce dédommagement léger fit d'abord le bon-
, Google
LAI DU PALEFROI VAIR. aa3
heur des deux amants; ils en jouirent pendant
quelque temps avec transport; mais quoi! se
parler sans se voir , s'aimer tendrement et ne
pouvoir se le prouver! pas un baiser! pas une ca-
resse! toujours craindre d'être découverts etd'ètre
séparés pour jamais ! Guillaume ne put tenir à
une pareille situation. Il résolut d'en sortir d'une
manière ou d'une autre, et vint au château, dans
le dessein de déclarer ses intentions au père et
d'en obtenir enfin une réponse décisive.
a Sire , lui di^il , j'ai une grâce à vous deman-
a der, daignez m'écouter un instant : j'aime vojre
« fille, sire, d'elle seule dépend tout mon bon-
« heur , et j'ose vous suppher de m'accorder sa
R main. Vous connoissez ma naissance et mon
a nom , je crois avoir quelque droit à votre estime
a et n'être point indigne de Nina ; j'attends votre
« réponse ;mais cette réponse va me donner ou la
« vie ou la mort — - Je conçois sans peine qu'on
« peut aimer ma fille, réponditlevieillardjelle est
«jeune, belle et sage; sa naissance est distinguée;
« je n'ai qu'elle d'héritière; et si elle mérite tou-
« jours mon amitié, unbien considérablel'attend.
a Avec ces avantages,je crois qu'il n'y a pointde
« prince en France qui ne s'honorât de l'épouser.
« Déjà plus d'un gentilhomme puissant est venu
« me sollicitera ce sujet; mais rien ne me presse,
n j'attendrai un parti convenable, et je ne veux
, Google
324 LAI DU PALEFBOI VAIR.
« pointsurtDutdeceschevaliers qui, comme leurs
« faucoBs ne vivent que de proie. »
Guillaume confus n'eut pas la force de ré|K>n-
dre ; il alla se cacher dans la forêt , où il employa
le reste du jour à se désoler,en attendant que les
ténèbres lui permissent de se rendre à la poterne.
Nina s'y rendit aussi de son côté; et ce fut alors
qu'éclatèrent des sanglots douloureux. « Recevez
(c mon dernier adieu, s'écria le chevalier! c'en est
fait,iln'e$tplusde bonheur pour moi dans cette
o contrée , et il faut que je la fuie puisque je ne
a puis vous y posséder. Maudites soient à jamais
o les richesses qui me font perdre tout ce que
«j'aime. — Hélasljem'applaudissoisde les possé-
« der pour pouvoir vous les oifrir , répondit la
« tendre Nina. Faut-il que le sort me réduise à les
« niaudireanssi!mais,moncherGuillaume,nedés-
a espérons pas encore : il nous reste une ressource
a que depuis long-temps a prévue ma tendresse;
« vous avez près d'ici, à Médot, un vieiloncle,de
« l'âge de mon père, et son ami dès l'enfance; si
« vous lui êtes cher, comme je ne puis en douter,
« allez le trouver et lui confier le secret de notre
« amour : sans doute il a aimé dans son jeune âge ;
« il aura pitié de nous. Dites-lui qu'il peut faire
« mon bonheur et le vôtre ; je ne lui demande
« pour cela qu'un service simulé; c'est de vous
« céder, pendant quelques jours seulement, trois
, Google
LAI DU PALEFROI VAIR. aaS
« cents livres de rentes sur sa terre ; qu'il vienne
« alors me demander pour vous à mon père :
« il m'obtiendra de son amitié , j'en suis sûre ;
« et dès que nous serons imis, nous lui remet-
« trons en main l'acte de son bienfait. Ah! mon
doux ami,ai-je besoin de ses présents pour t'ai-
« mer! — J'allois mourir, s'écria Guillaume; voiis
« me rendez la vie. »
Il courut aussitôt chez l'oncle, et le supplia de
seconder son amour, sans lui avouer cependant
qu'il étoit aimé de la pucellc. » Votre choix ne
« mérite que des éloges , répondit celui-ci ; je
a connois beaucoup votre maîtresse, elle est char-
fi mante; soyez tranquille; je me charge de l'ob-
« tenir de son père , et je vais de ce pas ta lui de-
« mander. » £n efiet, il monta aussitôt à cheval.
Guillaume , transporté de joie, partit de son côté
pour Galardon où étoit annoncé un tournoi qui
(levoit durer deux jours. Pendant toute la route,
l'amoureux chevalier ne s'occupa que du bon-
heur qu'il alloit enfin goûter. Hélas! il ne soup-
çonnoit guère qu'on songeoit à le trahir.
L'oncle fut reçu chez le père à son ordinaire.
On se mit à table ^ où tout en buvant l'un à l'au-
tre, les deux vieillards racontèrent leurs antiques
prouesses en amour et en chevalerie. Mais quand
on eut desservi et que tout te monde se fut retiré :
« Mon vieil ami, dit le seigneur de Médot, je suis
, Google
236 LAI DU PALEFROI VAIR.
o garçon et m'ennuie de vivre seul ; vous allez
a bientôt marier votre fille et vous trouver de
« même. Acceptez une proposition que j'ai avons
« faire : accordez-moi Nina; je lui abandonne tout
a mon bien , je viens demeurer avec vous , et ne
« vous quitte plus qu'à la mort. >> Cette proposi-
tion enchanta le père; après avoir embrassé son
vieux gendre, il fit venir sa fille , à laquelle il an-
nonça l'arrangement funeste qu'ils venoient de
conclure ensemble.
Si la pocelle fut consternée, je vous le laisse à
penser. Elle ne rentra dans sa chambre que pour
se désoler, pour maudire mille fois la trahison du
perfide vieillard , pour appeler à son secours son
malheureux amant. Pendant ce temps il travail-
loit à la mériter en se couvrant de gloire à Ga-
lardon , et il étott bien loin d'imaginer que par
une noirceur abominable son oncle la lui enlevoit
en le déshéritanf. Le soir elle courut à la poterne,
car elle ignoroit qu'il fût au tournoi; mais après
avoir attendu long-temps sans le voir paroitre,
elle se crut abandonnée.
Le jour fatal venoit d'être fixé par les vieillards
au surlendemain. Le futur avoit demandé que le
mariage et la noce se fissent en son château de
Médot. En conséquence il fut réglé que, pour
arriver de bonne heure, on partiroit au point
du jour; et, en attendant, le gendre et le beau-
, Google
LAI DU PALEFROI VAIR. 337
père envoyèrent dans tout le voisinage inviter
leurs amis, c'est-à-dire ceux des gens de leur âge
qui vivoient encore. Le lendemain arrivèrent, les
uns après les autres, ces barbons au corps dé-
crépit, au front ridé, à la tête chauve et trem-
blante. Jamais ne se vit assemblée de noce plus
burlesque. Vons eussiez cru qu'ils venoient tous,
avant de partir pour l'autre monde, se dire le
dernier adieu.
La journée fut employée à préparer les ajus-
tements et la parure de la triste mariée. Elle
étoufFoit intérieurement de douleur, et se voyoit
obligée pourtant de dévorer ses larmes et d'af-
fecter un visage tranquille. Le père venoit de
temps en temps examiner si l'ouvrage avançoW
Dans une de ces visites, quelqu'un lui demanda
s'il avoit songé à faire venir suffisamment de
chevaux pour conduire à Médot toutes les per-
sonnes qui dévoient s'y rendre. « I.es hommes
a ont les leurs sur lesquels ib sont venus , ré-
« pondit-il. Ceux de mes écuries serviront; mais
a en tout cas, pour ne pas nous trouver embar-
o rassés, il n'y a qu'à en envoyer chercher quel-
K ques-uns de plus chez mes voisins. » Et sur-le-
champ il dépécha un domestique qu'il chargea
de cette commission.
Celui-ci se rappela en route que Guillaume
avoit un cheval gris magnifique, et réputé le
■ Google
aa8 LAI DU PALEFROI VAIR.
plus beau de toute la province. Le balourd crut
que ce seroit sans doute flatter sa jeune maîtresse
que de lui procurer, pour une cérémonie aussi
agréable, une pareille monture, et i] alla chez le
chevalier l'emprunter.
Guillaume, après avoir remporté le prix du
tournoi, avoit passé chez son oncle pour cher-
cher la réponse qu'il attendoit; mais ne l'ayant
pas trouvé et s'imaginant que le père apparem-
ment faisoit quelque difficulté, il étoit revenu
chez lui, du reste si parfaitement tranquille sur
cette affaire , si plein de confiance en la parole
du négociateur, qu'en entrant il commanda qu'on
fît venir un ménétrier pour lui chanter quelques
bhansons amoureuses. Il se flattoit que son oncle
se feroit im plaisir de venir lui annoncer lui-
même la réussite de son message, et dans cet
espoir il avoit sans cesse les yeux, tournés vers la
porte.
Tout-à-coup il voit quelqu'un paroitre : c'étoit
le domestique qui , le saluant de la part de son
maître, lui demande au nom du vieillard, pour
le lendemain, son beau palefroi gris. «Oh! de
«toute mon âme, répond Guillaume, et pour
« plus long-temps s'il le veut. Mais quel besoin
o a-t-il donc de mon palefroi?- — Sire, c'est pour
« mener à Médot Nina, notre demoiselle. — Sa
a fille! Eh! que va-t-elle faire à Médot? — Se ma-
, Google
LAI DU PALEFROI VAIR. 229
« rier. Quoi! est-ce que vous ne savez pas que
« votre oncle l'a demandée à monseigneur, et
« qu'il l'épouse demain matin au point du jour? »
A ces paroles, Guillaume reste pétrifié d'éton-
nement. Il ne peut croire une trahison aussi
noire , et se la fait certifier une seconde fois. Mal- .
heureusement pour lui , les coupables sont tels
qu'il ne peut s'en venger. Il se promène pendant
quelque temps en silence, les yeux baissés et l'air
furieux. Soudain il s'arrête, appelle son écuyer,
fait seller le cheval gris, et le livre au valet. « Elle
« te montera, se dit-41 à lui-même, et en le mon-
« tant elle songera encore une fois à moi. Ne
« suis-je pas trop heureux de contribuer à ses
plaisirs? Mais non , c'est à tort que je l'accuse.
« On a forcé sa main , elle n'en est que plus à
a plaindre; moi, j'ai son cœur, et tant que je vi-
« vrai elle aura le mien. »
Le chevalier alors appelle tous ses gens. Il leur
distribue le peu d'argent qu'il a, et leur permet
de quitter son service dès l'instant même. Ceux-
ci éperdus demandent en quoi ils ont eu le mal-
heur de lui déplaire. « Je n'ai qu'à me louer de
«vous tous, répond-il, et je voudrois qu'il me
«fut permis de vous mieux récompenser; mais
« la vie m'est à cliarge, partez et laissez-moi mou-
« rir. n I.£s infortunés se jettent en larmes à ses
genoux : ils le conjin-ent de vivre et le supplient
,, Google
a3o LAI DU PALEFROI VAIR.
d'agréer qu'ils restent auprès de lui pour adoucir
ses maux. Il les quitte sans leur répondre, et va
s'enfermer dans sa chambre.
On dormoit pendant ce temps au château du
père. Pour pouvoir partir de grand matin, on
s'y étoit couché de bonne heure, et la guaite du
donjon avoit ordre d'éveiller tout le monde au
son du tocsin , dès que le jour commenceroit à
paroître : Nina seule ne put reposer. L'instant
de son malheur approchoit, et elle n'y voyoit
plus de remède. Vingt fois dans la journée la
pauvrette avoit cherché l'occasion de s'enfuir.
Elle l'eût fait sans crainte si la chose eût été pos-
sible, mais elle avoit trop d'yeux à tromper, et
son unique consolation fut de passer la nuit dans
les larmes.
Vers minuit la lune se leva. La guaite qui le
soir avoit un peu bu et qui s'étoit endormie, se
réveillant tout-à-coup et voyant une grande
darté , crut qu'il étoit déjà tard , et se hâta bien '
vite de sonner son tocsin. Aussitôt tout le monde
de se lever, et les domestiques de seller les che-
vaux. Le palefroi gris, comme le plus beau, fut
destiné pour la pucelle. A cette vue elle ne put
contenir sa douleur et fondit en larmes. On n'y
fit point attention, parce que ces larmes fiirent
attribuées au regret de quitter la maison pa-
ternelle. Mais quand il fut question de monter
■ Google
LAÏ DU PALEFRŒ VAIR. lii
le cheval, elle s'; refusa si opioîâtrémeDt qu'il
fallut l'y placer comme de force. Od partît : d'a-
bord marchoient les domestiques, hommes et
femmes, puis les gens de la noce, puis la mariée
qui, peu empressée d'arriver, s'étoit mise à la
queue de la troupe. On l'avoit confiée à un vieux
chevalier, homme sage et renommé, lequel de-
voit lui servir de parrain pour la c^monie, et
celui-ci fermoit la marche.
U y avoit pour arriver à Médot trois lieues à
faire, toujours dans la forêt, et par un chemin
de traverse si étroit que deux chevaux pouvoien t
à peine y passer de front. 11 fallut donc aller à la
file. Pendant la première demi-lieue on causa, on
s'égaya un peu; mais nos baiiwns qui n'avoient
pas dormi suffisamment succombèrent bientôt
au sommeil. Vous eussiez ri de voir leurs tètes
chenues vaciller à droite et à gauche ou tomber
penchées sur le cou des chevaux.
La pucelle suivoit,trop occupée de sa douleur
pour songera eux. Pareille à ces condamnés qu'on
mène au suppUce, et qui , pour vivre quelques
instants de plus, retardent la marche autant qu'ils
peuvent , elle ralentissoit le pas de son cheval.
Mais on n'eut pas &it une Ueue que, sans le vou-
loir, elle se trouva ainsi s^>arée de la troupe. Son
vieux conducteur ne s'en aperçut pas davantage,
parce qu'il sommeilloit comme les autres. Cepen-
, Google
232 LAI DU PALEFROI VAIR.
dantses yeux s'entr'ouvroient de temps en temps;
mais comme il voyoit toujours devant lui le pale-
froi gris, ils se refermoieiit tout aussitôt : les che- '
vaux au reste n'avoient pas besoin de guides ;
. dans un chemin pareil ils ne pouvoient s'^arer.
Il y avoit un endroit pourtant où la route se
partageoit en deux; l'une étoit la continuation
de ceUe de Médot, et l'autre un petit sentier qui
conduisoit chez Guillaume. Tous les cavaliers de
la troupe avoient suivi la première comme de .
raison ; et le cheval du vieux parrain ne manqua
pas de suivre la trace des autres. Pour le palefroi
gris, depuis le temps qu'il conduisoit son maître
au rendez-vous de la poterne, il étoit si fort ac-
coutumé au sentier , qu'il le prit à son ordi-
naire.
il falloit, pour arriver chez Guillaume, passer
à gué une petite rivière. Au bruit que fait le che-
val en mettant le pied dans l'eau , Nina sort de
sa triste rêverie; elle se retourne pour appeler le
parrain à son secours, et ne voit personne; seule
et abandonnée dans une forêt à pareille heure ,
un premier mouvement d'efiroi la fait d'abord
tressaillir; mais l'idée de pouvoir échapper au
malheur qui la menace étouffe sa frayeur; et elle
pousse hardiment son cheval dans la rivière, prête
à périr, s'il le faiit, plutôt que de consommer cet
hymen affreux. Il n'y avoit rien à craindre j le
, Google
LAI DU PALEFROI VAIR. a3i
cheval, selon sa coutume, traverse de lui-méiae
le gué; et bientôt il arrive chez son maître.
La guaite apercevant la demoiselle , coma aus-
sitôt pour avertir, et vint lui demander ensuite
à elle-mêrae, à travers la petite porte du pont-le-
vis, ce qu'elle vouloit. « Ouvrez vite, cria la pu-
« celle, c'est une femme poursuivie par des vo-
« leurs qui vous demande du secours. » L'autre
regarde par le guichet : il voit une jeune personne,
parfaitement belle et couverte d'un nche man-
teau d'écarlate. La parure , la beauté de la de-
moiseUe, ce cheval gris qu'eUe monte et qui lui
semble être le palefroi de Guillaume, l'étonnent
au point qu'il croit que c'est quelque fée favo-
rable que la compassion amène auprès de son
bon maître pour le consoler. Il court aussitôt
l'avertir. GuiUaurae avoit passé la nuit dans les
larmes. Ses gens , véritablement affligés parce
qu'ils Taimoient, n'avoient pas voulu se cou-
cher plus que lui; de temps en temps ils alloient
sans bruit écouter à sa porte, dans l'espoir que
peut-étresa douleur s'allégeroit;mais l'entendant
toujours soupirer et gémir ils revenoient pleurer
ensemble.
Cependant, dès qu'il sut qu'une femme étoit
à sa porte, par courtoisie il alla au-devant d'elle
et fit baisser le pont-levis. () joie inespérée ! ô bon-
heur! il voit sa mie. Elle s'élance dans' ses bras,
■ Google
a34 LAI DU PALEFROI VAIR.
en criant: « Sauvez-moi w; et en même temps elle
le serroit avec les siens de toutes ses forces , et re-
gardoit derrière elle d'un air d effroi, comme si
réellement des ravisseurs l'eussent poursuivie,
o Rassurez-vous, s'écrie-t-il, rassurez-vous ; je vous
« tiens , et il n'y a personne sur la terre qui puisse
« désormais vous arracher à moi ». Alors il appelle
ses gens, leur donne différents ordres, et fait le-
ver le pont. Mais ce n'est pas assez; pour être
parfaitement heureux, il faut qu'il soit l'époux
de Nina ; il la conduit donc à sa chapelle, et man-
dant son chapelain , lui ordonne de les marier
ensemble. Alors la joie rentra dans le château ;
maître et domestiques , tous paroissoient égale-
ment enivrés de plaisir; et jamais à tant de cha-
grin ne succédèrent aussi prompt^nentdes trans-
ports aussi vife.
Il n'en étoit pas ainsi à Médot. Tout le monde
y étoit arrivé, excepté la pucelle et son gardien.
Maison avoit beau se demander ce qu'ils étoient
devenus, personne ne pouvoit l'apprendre. En-
fin ce gardien parut , toujours dormant sur son
cheval; et il fut fort étonné, quand on le ré-
veilla , de ne plus voir la mariée devant lui.
Comme on soupçonna qu'elle avoit pu s'égarer
dans la forêt, plusieurs domestiques furent déta-
chés pour aller la chercher. Mais on sut bientôt
à quoi s'en tenir par l'arrivée d'im écuyer qu'en-
, Google
LAI DU PALEFROI VAIR. a35
voyoit Guillaume, et qui vint annoncer que la de-
moiselle étoit chez son njaître , et de la part du
chevalier invita le père et tous les gentilshommes
de la noce à se rendre chez lui. On y courut ;
GuUlaume alla au-devant d'eux, tenant par la
main sa nouvelle épouse qu'il leur présenta sous
cette qualité.
A ce mot d'abord s'éleva dans la troupe un
grand murmure. Mais quand Guillaume eut prié
qu'on l'écoutât, quand il eut conté toute l'Iiis-
toire de ses amours jusqu'à l'aventure du pale-
froi, tout changea. Ces vieillards, blanchis dans
des principes d'honneur et de loyauté, témoignè-
rent même leur indignation de ce qu'on les avoit
rendus complices d'une perfidie; et ils se réuni-
rent tous pour presser le père de ratifier l'union
des deux amants. Celui-ci ne put s'y refuser, etia
noce se fit chez Guillaume. L'oncle mourut dans
l'année-, le chevalier par cet événement hérita de
Médot. Peu de temps après , son beau-père étant
mort aussi, il se vit un des plus riches seigneurs
de Champagne, et il vécut aussi heureux qu'il
méritoit de l'être.
Recueil de Barbazan, tome i", page 164
, Google
236 LAI DU PALEFROI VAIR.
NOTE.
(r. Palefroi voir). On a vu ùlleurs que le vmréUÂt vcac
fourrure gris-blanc , nommée ainsi à cause de cette variété
de couleur. On nomma de même yeux vairs les yeux bleus ,
parce que , comme le vair, ils sont parsemés de petits points
blancs ; ainsi qu'on peut s'en convaincre en les regardant de
près. Nos auteurs ne célébrant presque jamais que des beau-
tés blondes , ils ne célèbrent non plus que le& yeux tnûrs ,
mais comme quelquefoU ils écrivent verz , La Ravallière *,
trompé par l'orthographe , a cru que ce mot signifioit de cou-
leur verte. D'après cela , il admire comment la nature a pu
former des yeux pareils, et il propose aux physiciens d'exa-
miner pourquoi ce phénomène n'arrive plus.
Le Palefroi vair est un cheval gris.
' Cbausans Ju Roi de navarre , tome premier-
, Google
LE VILLAIN DE FARBU. aS?
LE VILLAIN DE FARBU.
Un paysan de Farbu (village dans l'Artois),
homme fort sot, alloit avec son fîls vendre quel-
ques denréesàla ville. En y entrant, ils trouvent
dans une rue un fer à cheval, et le père dit à
son fils de le ramasser. Mais c'étoit une attrape;
le fer étoit cliaud, et avoît été jeté là par des
jeunes gens qui vouloient s'amuser aux dépens
de quelque nigaud. Le fils, soupçonnant une
malice, crache sur le fer avant d'y toucher, et
voyant bouillonner sa salive, il se retire en se
moquant des jeunes gens et de leur attrape. Sa
ruse adroite frappe d'admiration le sot père. De
retour le soir à Farbu, celui-ci demande à souper.
Sa femme lui sert de la bouillie qui étoit brû-
lante. Il veut avant de manger s'assurer si elle
n'est pas trop chaude , et il emploie pour cela la
même épreuve que son fils avoit employée pour
, Google
338 LE VnXAIN DE FARBU.
le fer. Comme il ne voit rien bouillonner, il avale
hardiment, mais 11 se brûle toute la bouche, et
s'en prend au jeune homme qu'il accuse d'avoir
des secrets qui ne sont bons que pour lui seul.
Se trouve dans le Passe-tempi agréable , page ai.
Dans CÀpotoffepour Héndote , tome i , page a6.
Ce conte n'est pas si niais qu'il le sembleroit au premier
abord.
Combien de paysans de Farbu dans le monde I Combien
de gens qui pourtant ne sont ni idiots ni sots, s'étonnent
naïvement d'avoir échoué en Taisant précisément ce qui avoît
si bien réussi i d'autres, et ne voient pas qu'ils ont craché
dans leur soupe.
,,GoogIc
DE LHERBERIE.
DE L'HERBERIE,
LE DIT DE L'HERBERIE.
Tels sont les deux Hires de deux piècri lotalement diiTéF«otei , que
j'ai réunies et foodues eusemble , parce que le sujet en eu le mènie , ne
coateDiiDl loules deux que des propos de charlatBU dans uue place pu-
blique. Elles sont intilutéea Herictic, du mérier de ces sortes de gens
qui alors veodoienl au peuple des herbes. L'une est en piwe , l'aulre est
moitié en prose et moitié eu vers. Toutes deux, dans l'original, soDl fort
ordurièret. C'éto il ainsi qu'alora onamuioil U canaille, et bien de hauts
sdgueurs n'avoieut point le goût plus diflkile. Telles éloient, je ne ces-
serai de le répéter, les ntiBurs de ce bon vleiti temps qu'aujourd'liui l'oo
nous vante Mot cesse.
Àudafridi fabuli fabala quand il la bacula
plentissimus Hareng. Entre deux vertes une
mûre. Je vous dis donc, beaux seigneurs, qu'il y
a dans ce bas monde cinq cas particuliers où un
galant homme ne peut en conscience se dispen-
ser de croire sa femme. Et d'abord si vous la
jetez dans un four allumé, et qu'après lui avoir
demandé : a Ma mie, comment te trouves-tu ici? a
elle vous réponde : « Sire, je n'ai pas froid , u je
, Google
a4o D£ L'HERBERIE.
soutiens qu'alors vous êtes obligé de la croire;
a* si vous la jetez à l'eau, et qu'après lui avoir
demandé : « Ma mie, as-tu soif, » elle vous ré-
ponde : a Non, mon cœur, » je dis qu'il faut la
croire; 3" si le matin, quand elle se lève, vous
lui demandez ce qu'elle compte faire dans la jour-
née, et qu'elle vous réponde : « Sire, je compte
a vous faire enrager, » je dis, messieurs.... Quoi!
vous riez! est-ce que vous vous moqueriez de
moi par hasard? Apprenez à me connoitre, s'il
vous plaît, et sachez que je ne suis point de ces
atïronteurs qui courent le monde en vendant
suif de mouton pour graisse de marmote, ni de
ces pauvres hères qui viennent en cape à la porte
d'une église étaler sur un tapis des boites et sa-
chets, et vous vendre poivre ou cumin. Non,
messieurs , non , je ne me mouche point de cette
main-là. Je suis, moi, un physicien habile, qui
pour pouvoir un jour vous guérir ai parcouru
toute la terre habitable, le Poitou, l'Anjou, les
Indes , Jérusalem , le royaume des bêtes et la So-
logne.
Connoissez-vous, par exemple, le seigneur du
Caire? £h bien! messieurs, j'ai mangé à sa table
pendant deus ans, et j'en ai rapporté une pierre
qui fait ressusciter les morts. Quiconque de vous
la touchera cette pierre, messieurs, il n'a plus
à redouter, après cela, ni scorpion ni tarentule.
■ Google
DE L'HEBBERIE. 341
Il ne doit plus craindre qu'un chien mort aboie
après lui, ni qu'un âne ricane pour lui faire
peur, ni qu'un lièvre l'emporte pour peu qu'il
se tienne bien. Enfin, quelque chose qu'il fasse,
il ne mourra point sans confession.
Lorsque Dieu vint sur la terre, beaux sei-
gneurs, il trouva des hommes qui crurent en
lui, il en trouva qui n'y crurent point. Je pour-
rois fort bien, moi, quoique je ne sois pas le
Sauveur, n'être pas mieux traité que lui. Mais
au reste, pour mettre votre conscience en repos,
je veux, messieurs, vous montrer ici ce que je
sais faire. Y a-t-il parmi vous quelque honnête
homme, bon catholique et craignant Dieu , qui
ait mal aux dents? qu'il approche Ah! c'est
votis, l'ami ? répondez donc... Est-ce oui ou
non que vous dites.....? Je ne vous entends pas,
parlez plus haut... Encore.... bon cela. Voilà un
malade de bonne humeur, il fait rire tout le
monde. Dites-moi maintenant, l'ami, si votre
dent est creuse Oui, n'est-ce pas? cela suffît.
Je vais donc vous guérir, car je suis bien aise de
faire voir que ce n'est pas l'intérêt qui m'amène
ici. Baissez vos chaperons, vous autres, et dressez
vos oreilles : il n'y a pas un mot à perdre dans
tout ce que je vais dire.
Il faut, mon cher, prendre un peu de graisse
de marmote. Vous pilerez cela dans im mortier
, Google
a43 DE LllERBERIE.
avec un crotin de nonne sortant du four; vous
en ferez une boulette que vous mettrez dans
le creux de votre dent, puis, sans perdre de
temps , TOUS irez vous poser le derrière nu sur
un brasier bien allumé. Dès que l'onguent sera
fondu, je réponds sur mon Dieu que vous serez
guéri. Porcilla polos iaudate carbonculus gor-
selas.
Maintenant, messieurs, voulez- vous savoir
de quoi sont composés les remèdes que je vous
vends? Je vous dirai que j'ai quatre frères, que
mes quatre frères ont chacun quatre chiens, et
chacun des quatre chiens un colUer de fer. Vous
me demanderez peut-être ce que font ces quatre
fois quatre chiens? le voici. Tous les quatre jours
mes quatre frères les mènent tous quatre dans la
forêt des Àrdennes chasser les griffons , les élé-
phants , les basilics , les dragons volants , et les
autres bétes qu'il me &ut journellement pour mes
graisses. Avec ces graisses votre serviteur guérît
lamort,la brûlure, le frisson, la galeetia colique,
que Dieu puisse envoyer à ceux qui ne m'achè-
teront rien.
Ces graisses, au reste, on ne les mange point.
Non vraiment, il Ëtut bien s'en garder, car elles
ont tant de vertu, que si on en mettoit seule-
ment gros comme un pois sur la langue d'un
bœuf, il tomberoit mort sans parler. On les ap-
, Google
DE LUËRBERIE. a43
plique sur le corps à l'endroit où l'on souffre, et
dans l'instant , quelque violent que soit le mal ,
il s'enfuit tout droit jusqu'à la rivière qui court.
Mais ce n'est pas là tout, messieurs. Ouvrez vos
yeux , regardez bien , vous allez voir la merveille
des merveilles, la voici, la voici, c'est moi qui
l'ai cette poudre admirable de Jouvence , qui ré-
pare les torts des vieillards et l'bonneur des filles
qu'on va marier, quand il a soufiert quelque
échec. Au reste, si vous ne m'en croyez pas, in-
terrogez ma femme : elle peut parler, je ta lais-
serai dire.
LA FEMME.
Oui, belles gens, je suis femme d'honneur, et
ne voudrois pas, pour mon pesant d'or, vous
tromper. J'ai appris à connoître les herbes chez
madame Trote de Saleme, cette madame Trote
dont sûrement vous avez tous ouï parler, qui se
fait une coiffe de ses oreilles, et qui attache ses
sourcils à une chaîne d'argent par derrière ses
épaules. Vous savez que dans le monde entier
elle n'a point sa pareille. Elle nous a envoyés ici
pour vous empêcher de mourir; mais, afin que
les pauvres puissent guérir comme les riches,
avant de partir elle m'a fait jurer sur les saintes
reliques que, partout où j'irois, je ne prendrois
jamais qu'un denier de la monnoie du pays : à
■ Google
344 DE L'HERBERIE.
Orléans un orléanois, au Mans un mançois, à
Chartres un cbartrain, à Paris un parisis, à
Rouen un tournois, à Dijon un dijonnois, à Lon-
dres un esterling. Si cependant, messieurs, il se
trouvoit parmi vous homme si pauvre qu'il n'eût
pas même dans sa bourse un denier, le laisse-
roi»-je mourir pour cela? non certes. Qu'il vienne
comme les autres; je lui donnerai mes herbes
gratis, pourvu seulement qu'il fournisse à mon
cheval du foin et de l'avoine, à moi du pain et
du vin , et qu'au bout de l'année il fasse chanter,
pour la conservation de madame Trote, une
messe du Saint-Esprit.
Après cela, messieurs, je n'ai plus rien à vous
dire. Vous connoissez la bonté de mes herbes,
c'est à vous maintenant à en acheter. Si vous
n'en voulez pas, tant pis pour vous; quand vous
mourrez je ne ferai qu'en rire.
Recueil de Héon, tome i, page i8S.
Cette pièce pourroitTort bien avoir été undecevc'''ï"'ont
il a été parlé dans le second volume , à la suite du lai de
Courtois d'Amu , une sorte de farce dramatique , h deux
personnages, ou à trois, si l'on y faisoit jouer l'homme qui
vient se plaindre du mal de dents.
J'ai aussi trouvé dans le manuscrit de la Bibliothèque du
roi n'^aiS, Toi. aSg, une pièce en trente-cinq couplets de
quatre vers sur une seule rime, et qui est intilulée Les Gens
, Google
DE L'HEHBERIE. 345
tTavenlure. Chaque couplet contient une prophétie du genre
de celles qu'on peut faire àdes fillesi, à des femmes , des époux,
desvieilkrdsjdes amoureux, etc. Je n'en fais mention ici que
pourobserver qu'il y avoit alors des diseurs de bonne aven-
ture et que probablement ceux-ci , pour la dire , avoient ima-
giné quelque jeu où le couplet qui vous tomboit par le sort
apprétoit à rire. Us ne sont pourtant pas bien piquants ; mais
aussi on n'^ voit pas le cynisme qui pourroit se trouver dans
'unouvrage de cette nature et pour une telle destinatiou.
En voici quelques couplets pris au hasard.
IT. Votu ft'ealei mie pencéui ,
Quar <n>iu gaûguiei trestoz léiu
Et auBnUez , ce lachiei bwn ,
Ce qui jl H TOII9 faudra rien.
I. £a la fin lerei vous cbélis ,
Sor ttet mal tous aurez pu;
Qnar vou» irez nui et desdiaus
Et par la froie et par lei cbaut.
XXV. AdJs lerBa tu crntffiiiu,
Ud bordcrei. Dm lecheriaui;
Sages cuidei e>U« et corUn»,
Et ai oc MI vaillant deux nuis.
XXix. La genturez moult bien tenir
Hêa quel unblant que lor pioujtrei.
Petit du ToMre lor donei.
, Google
246 CONSTANT DUHAMEL.
DE LA DAME
QUI ATTSAPA UN PRETRE , UN FRÉV&T ET m EORBSTIEB;
CONSTANT DUHAMEL.
Je ne pardonne pas qu'on se moque des dames ;
on doit toute sa vie les honorer et les servir , et
ne leur parler jamais que pour leur dire choses
courtoises. Qui agit autrement est un villain.
Sans elles après tout que deviendroit le monde ?
N'est-ce pas pour plaire à sa compagne que chante
le rossignol? Mettez auprès des dames l'homme
le plus sauvage , il s'adoucira : confîez-leur le ma-
nant le plus brutal, il deviendra doux et préve-
nant. Ce sont elles qui éveillent la joie dans tous
les coeurs, qui font édore la gaité dans un re-
pas, qui sèment partout le plaisir. C'est pour eUes
qu'on se pare de fleurs et qu'on chante l'amour.
Pour elles enfin fut inventée la poésie : car qui
feroit des vers s'il n'aimoit pas ? Femme vaut
mieux qu'or et argent, que châteaux et cités.
■ Google
œNSTAPJT DUHAMEL. 247
Malheur à Thomme que le ciel a privé de cette
douce consolation. Mais au milieu de ses plus
grands chagrins, qu'une femme Tienne s'oârir à
lui, dans l'instant vous verrez sourire ses lèvrea
et son cœur s'épanouir. En un mot, je dis que
Iw dames sont l'ouvrage du créateur le [Jus
agréable conune le plus utile, et je soutiens en
conséquence qu'on ne sauroit assez les hono-
rer.'
le vous dis ceci à propos d'un laboureur, nom-
mé sire Constant Duhamel, et de dame Isabeau
son épouse. Écoutez^n le fabliau.
IsABiAU, jeune et jolie, avoit plu à4a-fois au
curé du boui^, au prévôt et au forestier. Cha-
cun d'eux la sollicita de son côté, offi'ant, pour
obtenir ses bonnes grâces , le premier vingt
livres , le second dix , et le troisième une bague.
A toutes leurs instances la sage et honnête épouse
r^>ondit que son mari la nourrissoit par son tra-
vail, qu'il la rendoit heureuse; et qu'elle se croi-
roit la dernière des créatures si en retour de tant
de biens elle alloit le trahir.
Un jour les trois soupirants se rencontrèrent
à boire ensemble. Bientôt le vin échaufiant leurs
■ Google
248 œNSTANT DUHAMEL.
cerveaux , ils se mirent à parler de ce qui les oc-
cupoit le plus, c'esl>à-dire de dame Isabeau. L'un
dit qu'il jeûneroit volontiers quarante jours , s'il
pouvoit se décarémer ensuite avec un si friand
morceau; l'autre, qu'il consentiroit volontiers à
mourir le lendemain pour passer une nuit av«c
elle. Le curé, plus résolu, les traita d'imbécilles,
et prétendit que s'ils vouloient bien s'entendre
tous les trois, ils auroient la belle à beaucoup
meilleur marché. « Il ne s'agit pour cela, dit>-il,
« que de réduire le villain sur la paille, ou le for^
« cer à déguerpir du pays. Quand elle se v^ra
« dans la misère , il faudra bien alors venir prier
« à son tour et nous ofirir humblement ce qu'elle
o refuse aujourd'hui avec tant de hauteur. »
Ce projet atroce est adopté ; et les trois ribauds
conviennent ensemble de ce que fera chacun
d'eux. Dès le dimanche suivant, le pasteur monte
en chaire ; et voyant Constant devant lui, il le dé-
nonce à ses paroissiens comme un excommunié ,
qui a épousé sa commère ' et enfreint les saints
canons. En conséquence il ordonne qu'on le
chasse honteusement de l'église; ou sinon te ser-
vice divin va être suspendu. Le villageois se re-
tire consterné; il va au presbytère attendre le
curé, qu'il conjure, à mains jointes, d'avoir pitié
de lui et d'obtenir son absolution de l'archevêque.
Il offre même de payer cette grâce d'avance, et
, Google
CONSTANT DUHAMEL. 249
propose huit livres. L'autre accepte la proposi-
tion d'autant plus volontiers, qu'il y trouve un
moyen de faire payer au manant les complaisan-
ces de sa femme.
Cktnstant rentre chez lui tout en larmes; Isa-
beau, l'embrassant tendrement, lui demande le
sujet de ses pleurs : il le raconte. L'épouse, qui
devine sans peine l'origine de cette querelle , le
rassure, en protestantqu'elle saura bientôt la ter^
miner. Us se mettent à table; mais à peine ont-ils
commencé leur r^as, qu'on vient chercher Con-
stant de la part du prévôt.
Celui-ci l'accuse d'avoir pendant la nuit volé ,
avec efiraction, du blé dans la grange du seigneur.
D'après ce déht prétendu, il le fait mettre aux
ceps*, et lui annonce que le lendemain il l'en-
verra à la potence. Le malheureux a beau pro-
tester qu'il n'a volé de sa vie, et qu'il aimeroit
mieux mourir que d'avoir un grain de blé à per-
sonne, on traite de mensonges ses protestations;
on prétend que des témoins ont déposé avoir suivi
la trace du blé depuis la grange jusqu'à sa mai-
son. Enfin, quand il voit qu'il ne s'agit pour lui
de rien moins que la mort , il prend le parti de
demander grâce, et ofîre vingt livres que le pré-
vôt accepte.
Comme il revenoit à la maison, il voit accou-
rir son valet, qui lui annonce que le forestier
■ Google
aSo CONSTANT DUHAMEL,
vient de saisir aux champs ses deux bœufs. II pré-
tend, dit le valet, que la semaine dernière vous
avez coupé dans la forêt plusieurs arbres. Con-
stantalors de jeter bas sa chape et de courir après
le forestier, mais il en est de cette aventiu^ comme
des deux autres; le pauvre diable ne peut ravoir
ses bœu& qu'en promettant cent sous.
Il rentre au logis pour déplorer son malheur.
L'épouse au contraire ne Ëdt que rire de toutes
ces persécutions; elle promet à Constant de le
venger avant peu de ses trois ennemis, et de lui
donner, à leurs dépens, autant de plaisir qu'ib
lui ont donné de chagrin.
Le lendemain matin, après avoir fait cacher
aoD mari, Isabeau appelle Galotrot, sa servante,
et lui commande de chauffer de l'eau pour un
bain. Pendant que l'eau chauffe, elle raconte à
cette fille lliistoire des amours de ses trois galants,
ainsi que le dessein qu'elle avoit de les punir; et
l'envoie ensuite chez le curé, o Tu lui diras en
« confidence , ajoute la dame, que Constant a
« aujourd'hui vingt livres à payer; que nous ne
« possédons pas un sou; et que s'il veut venir
Il m'apporter cette somme qu'il a été le premier
« à m'offrir dernièrement, il ne pourra manquer-
« d'être bien reçu. »
Galotrot étoit une grosse paysanne, d'un ex-
térieur lourd et massif; mais sous cette épaisse
■ Google
œNSTANT DUHAMEL. aSi
enrdoppe, la drôlesse.cachoit beaucoup d'esprit
et de malice. Elle s'acquitte de la commission si
adroitement que, dans son tran^ort, le curé l'em-
brasse et qu'il lui donne vingt sous pour acheter
un péliçon. Il va ensuite prendre dans son cofire
la somme demandée; et vêtu d'un manteau écar-
late * doublé de vair, il court porter son offrande.
La dame le reçoit d'un air affable ; on cause quel-
que temps : enfin elle propose au sire avant de
s'acquitter avec lui, de se baigner ensemble '.
Mais il n'est pas plus tôt dans le bain , qu'elle en-
lève ses habits et les met sous clef ;après quoi elle
envoie la servante chez le prévôt.
« Je ne devrois plus vous aimer d^uis que
« vous m'avez oubliée, dit Galotrot à cet officier,
« aussi voilà ce que c'est d'être riche, on ne daigne
seulement pas saluer ses parents ; mais moi j'ai
« bon cœur , et je veux faire le bien pour le mal.
a Votre maîtresse est au logis qui se désespère ;
« elle a besoin d'argent; vite, profitez de l'occa-
« sion ; et uirtout ne dites pas que c'est moi qui
■ vous ai averti. »
Le prévôt fit toutes sortes d'excuses à sa grosse
cousine sur la froideur dont elle se plaignoit; il
lui dit mille choses agréables, lui donna vingt
sous comme le curé ; et après avoir pris de l'ar»
gentj vint avec eUe frapper à la porte d'Isabeau.
* Cid ! c'est mon mari » , s'écria l'épouse. A ce
■ Google
a5a CONSTANT DUHAMEL,
mot le curé saute , tout nu , hors du bain : il
craint la colère de ce mari qui doit lui tm vou-
loir, et il ne sait où se sauver. « Passez dans l'au-
« tre chambre y lui dit la dame , et cachez-vous
K dans ce grand tonneau où il y a de la phime ;
« je vous couvrirai avec le van que voici. Con-
« stant ne s'avisera pas de venir là vous cher-
a cher. »
Isabeau n'eut pas plus tôt mis en cage son pre-
mier amoureux, qu'elle alla ouvrir au second.
Elle proposa de même le bain à celui-ci , dont elle
enferma de même les habits; et envoya ensuite
Galotrot chez le forestier.
a Madame vous a hier fort mal reçu , dit au
a garde-bois la servante; je lui en al fait beau-
o coup de reproches , et l'ai forcée de convenir
a que votre bague lui iroithien à la main. Voyez
« maintenant, sire, ce que vous avez à faire ; moi
a j'ai voulu seulement vous prouver ma bonne
« amitié, et je m'en retourne. »
Le galant, ravi d'une pareille nouvelle , donna
dix sous à Galotrot, et courut avec sa bague chez
la belle. Pressée par le prévôt d'entrer dans le
bain, Isabeau se déshabilloit, mais pour gagner
du temps , le plus lentement qu'il lui étoit possi-
ble. Au bruit que fait le forestier en frappant ,
elle s'écrie de nouveau , d'un air effrayé : " C'est
a mon mari, je suis perdue. » Le prévôt ne sait
■ Google
CONSTANT DUHAMEL. 253
plus que devenir. Elle l'envoie aussi dans le ton-
neau . Il s'y lance à pieds joints , et tombe sur le
curé qui, pour n'être pas vU s'enfonçoit tant
qu'il pouvoit, sous la plume. Celui-ci fait un cri
de douleur. Ils se reconnoissent et se trouvent
pris au même piège ; mais il étoit trop tard, ik ne
pouvoient plus en sortir.
Bientôt le forestier y est conduit, ainsi qu'eux :
car pour le coup Constant venoit de faire en-
tendre sa voix et de sortir de sa cachette, une
hache en main. Isabeau alors , pour consommer
entièrement sa vengeance , propose à son mari
d'envoyer successivement chercher les femmes
des trois prisonniers, et de leur faire, dans le
lieu même , subir à tous trois l'affixïnt qu'ils lui
destinoient.
Galotrot est encore chargée de ce message.
D'abord vient îa femme du prêtre '. Isabeau par
galanterie lui offre le bain : l'autre se déshabille;
mais lorsqu'elle va entrer dans la cuve. Constant
paroît et lui fait aisément erpier les torts du curé.
Le prévôt et le forestier qut, du tonneau où ils
stHit cachés voient l'aventure , insultent au pas-
teur. Bientôt arrivent les femmes de ceux-ci; et
le curé à son tour peut se moquer d'eux.
Mais les prisonniers n'en sont pas quittes à ce
prix. Constant, s'approchant du tonneau avec sa
hache dans une main et une chandelle dans
■ Google
a54 œNSTANT DUHAMEL.
l'autre , demande , d'un ton de colère , qui s'est
avisé de fourrer là de la plume ; et il y met le feu.
Aussitôt mes gens de se sauver ; il les poursuit
avec un bâton , et lâche ses chiens après eux.
De toutes parts on crie haro sur ces corps nus
et emplumés, tous les mâtins du bourg se met-
tent à leurs trousses; hommes, femmes, enfents,
c'est à qui pourra les atteindre et leur asséner
son coup. Enfin ils se réfugient dans une maison,
où ik sont obligés de se nommer et de deman-
der grâce. Pour Constant, il eut, de cette aven-
ture , des joyaux , de l'argent et du plaisir.
Recueil de Barbazan , tome m, page 396.
Ce fabliau a été imité par plusieurs auteurs ; mais ils n'en
ont pris que ce qu'ils auroieat dû omettre , l'aventure luxu-
rieuse de la fin.
On coniK^t les Rémois de La Fontaine.
Dans Bandello, il ne s'agit qwe de deux galants, au lieu de
trois comme chez notre fablier. La femme les fait de même
cacher dans un tonneau , et le mari fait porter ce tonneau
dans la place publique.
Dans Straparole.
Et dans Stmsovino, m' Jour. 8° Nouv. , l'épouse cache
dans un sac le bourgeob qu'elle joue. Le mari noue le sac ;
et après avoir bien rossé , à coups de bdtons, son prison-
nier, il mange le souper qu'avoit apporté celui-ci.
Boccace, vin* Journ. 8' Nouv. , suppose que le mari
qui se venge ne fait qu'exercer la loi du talion. Il a décou-
, Google
CMÎSTANT DUHAMEL. a55
vert irne intrigne de sa femme avec un voUin. Celle-ci, poiir
obtenir sa grflce, donne, à l'ordinaire, reodez-vous au galant.
Tout-à^coup on entend frapper k la porte. Elle le fait cacher
dam un coffre. Alors paroit le mari qui ferme le coffre , et
qui envoyant chercher par sa femate celle du voisin , hii rend
ce qu'il a reçu de lui.
De même à-peu-^rèsdan9leCoKJ7Kw^cAtetta!,page3aô.
Dans les SéréesdeBouchet, Sérée 3a.
Et dans les Dù/eHùsements eurienx de ee temps ,^tL%t i53.
NOTES.
[\. Je dis que les dames sont Voaurage du créateur le plus
agréable comme le plus utile , et je soutiens en conséquence
qu'on ne saurait assez les honorer. ) La Fontaine a dit de
même;
Et ce sexe taut Ueii
Que nous le regrcttioiu, puisqu'il fait notre joie.
(a. Le dénonce à ses parmssiens comme un excommanié qui
a épousé sa commère et enfreint les saints canons. ) Cette
opinion religieuse étoit beaucoup plus ancienne que nos
poètes. Dès les premiers temps de la monarchie, elle avoit
occasioné le divorce d'une reine, et porté sur le trâne cette
abominable Frédégonde, si fameuse par sa beauté , son es-
prit et ses crimes. Celle-ci étoit maîtresse de Chilpéric , et
attachée au service d'Audouére , épouse de ce prince. Au-
douère étant accouchée d'une fille pendant que Chilpéric,
éloigné de la France , faisoit la guerre aux Saxons, Frédé-
gonde, dont l'ambition n'aspiroit à rien moins qu'au titre de
reine, engagea Audouère à tenir sur les fonds baptismaux
sa propre fille , prétendant que ce seroit un moyen de s'at-
, Google
a 56 œNSTANT DUHAMEL.
tacher davuitage le roi en devenant deux fois Is mère de
son enfant. La trop crédule Audouère donna dans le piège.
Mais quand Chilpéric revint de l'armée, Frédégonde alla au-
devant de lui pour le prévenir de ne point habiter avec la
reine , à moins qu'il ne voul&t se rendre coupable de péché.
Il en demanda la raison. Elle lui dit qu' Audouère étoU de-
venae sa commère, et qu'il ne pouvoit par conséquent plus
user avec elle de ses droits d'époux. Chilpéric fit de grands
reproches à la reine ; il la força de prendre, avec sa fille , le
voile de religieuse ; il exila l'évéque qui avoit baptisé l'en-
fant , et épousa Frédégonde .*
L'église prétend encore aujourd'hui que les titres de par-
rain et de marraine , de compère et de commère , font con-
tracter une sorte d'alliance ou d'affinité spirituelle. Une
marraine ne peut pas , sans dispense ecclésiastique , épouser
son filleul.
(3. D'après ce délit {^étendu il le fait mettre aux ceps-) Es-
pèce d'entrave dans laquelle on enfermoit les pieds du cri-
minel pour lui donner ensuite la question.
(4' f^âu d'un manteau écarlate doublé de vair.) On re-
marquera ici ce manteau écarlate, porté en plein jour par
vn curé dans sa propre paroisse.
(5. JSlle propose au sire de se baigner avec elle.) J'ai parlé
ailleurs de cet usage de se baigner ensemble , employé par
les amants avant d'entrer au lit.
(6. D'abord pient la femme du prêtre.) Dans le fabliau dit
curé qui mangea des mûres (tome i , page 398) , il a été fait
mention aussi de ce» femmes de prêtres. Celle dont il s'agit
ici , quelques vers plus bas , est nommée la prétrvtse.
'Aimoin, Gtita Francorwti, page S3.
, Google
LES TROIS BOSSUS. 257
LES TROIS BOSSUS;
PAR DURAHD.
Messieurs , si vous voulez m'écouter un instant
(et d'abord je ne ments jamais), je vous conterai
une aventure qui arriva jadis dans un château.
Ce château étoit bâti sur le bord d'une rivière,
vis-à-vis d'un pont, et à très peu de distance
d'une ville dont j'ai oublié le nom : supposons
pour un moment que ce soit la ville de Douai.
A Douai donc vivoit un bourgeois, sage et
prud'homme, estimé de tout le montle pour sa
probité. Malheureusement il n'étoit pas riche,
mais il avoit une fille si belle, si belle, qu'on ve-
noit par plaisir la regarder jet, à vous dire vrai,
je ne crois pas que Nature ait jamais formé créa-
ture plus accomplie.
Le maitre du château dont je vous ai parlé
étoit un bossu. Mature s'étoit amusée aussi à
former ce petit bijou-là. Il est vrai que ce u'étoit
■ Google
358 LES TROIS BOSSUS,
pas tout-à-fait sur le même modèle que la belle
bourgeoise; mais au défaut d'esprit, elle avoit
donné au magot une grosse tête, et cette tète,
qui venoit se perdre entre deux hautes épaules,
elle l'avoit armée d'une crinière épaisse, d'un col
court, d'un visage à faire reculer d'effroi. Tel
étoit en abrégé le portrait du châtelain. Peut-
être dans toute votre vie n'en verrez-vous pas
un semblable.
Malgré sa difformité, cet épouvantail s'avisa
néanmoins d'aimer la pucelte. Il fit plus : il osa
la demander en mariage; et comme il étoît le
plus riche du canton , car il avoit passé sa vie à
entasser denier sur denier, la pauvrette lui lut
livrée. Hélas! il n'en devint que plus à plaindre.
Horriblem»it jaloux , et d'ailleurs trop bien con-
vaincu de sa laideur, il n'eut plus de repos ni le
jour ni la nuit. Il alloit et venoit sans cesse, rô-
dant, espionnant partout, et ne laissant jamais
entrer chez lui que les personnes qui apportoient
qudque chose.
Une des fêtes de Noël qu'il étoit ainsi en sen-
tinelle à sa porte, il se vit abordé tout-à-coup
par trois ménétriers bossus. Les chanteurs avoient
fait la partie de se réunir tous les trois pour venir
lui faire niche et s'amuser à ses d^ens. Ils le
saluèrent comme confrère, lui demandèrent en
ce ttequalitéde les régaler, et en même temps, pour
,,GoogIc
LES TROIS BOSSUS. a^g
constater la confraternité, tous trois présentèrent
leur bosse. Cette plaisanterie qui devoit, selon
toutes les apparences, être fort mal reçue du sire,
par événement le fut pourtant assez bien. Il con-
duisit les ménétriers à sa cuisine, leur servit des
pois au lard et un chapon , et leur donna même
en sortant vingt sous parisis. Mais quand ils fu-
rent à la porte , il leur dit : « Regardez bien cette
a maisoii , et de votre vie ne vous avisez d'y mettre
« le pied, car si jamais je vous y attrape, vous
H voyez cette rivière, pour le coup c'est là que
« je vous ferai boire. »
Nos musiciens rirent beaucoup de ce propos
du châtelain, et ils reprirent le chemin de la
ville, dansant d'une manière buriesque et chan-
tant tous trois à tue-tête pour le nai^uer. Quant
à lui, sans faire à eux la moindre attention, il
alla se promener dans la campagne.
La dame , qui le vit passer le pont et qui avoit
entendu tes ménétriers, les appela dans le des-
sein de se distraire im moment en les faisant
chanter. Ils montèrent. On ferma les portes, et
mes gens aussitôt de débiter à l'envi , pour égayer
la châtelaine, tout ce qu'ils savoient de mieux.
Déjà la dame entroit en gaité, quand tout-à-
coup on entend frappfer en maître : c'étoit l'époux
qui revenoit. Les bossus alors se croient perdus ,
la femme est saisie de frayeur, et en effet tous
, Google
a6o LES TROIS BOSSUS,
quatre avoient également à craindre. Celle-ci
heureusement aperçoit sur un châlit, dans une
pièce voisine, trois coffres qui étoient vides. Elle
place dans chacun un bossu, ferme sur eux les
couvercles, et va ouvrir à son mari.
Il ne rentroit que pour espionner sa femme
à l'ordinaire. Aussi, dès qu'il fut resté un peu
de temps auprès d'elle, il sortit de nouveau, et
vous croyez bien qu'elle n'en pleura pas. A l'in-
stant elle courut aux cofifres pour délivrer ses
prisonniers, car la nuit approchoit, et sou mari
par conséquent ne devoit pas tarder à revenir.
Mais quelle fut sa douleur quand elle les trouva
tous trois morts et étouffés! Peu s'en fallut qu'elle
ne souhaitât mourir aussi elle-même. Au reste,
toutes les lamentations possibles n'eussent re-
médié à rien. Il falloit au plus tôt se débarrasser
des trois cadavres, et il n'y avoit pas un moment
à perdre.
Elle courut donc à la porte , et voyant passer un
gros paysan : « Ami , lui dit-elle , veux-tu être
a bien riche? — Oui-dà, douce dame. Essayez
u un peu , vous verrez si je l'endurerai. — Eh
« bien ! je ne te demande pour cela qu'un service
« d'un moment, et te promets trente livres en
o belles et bonnes pièces ; mais il faut auparavant
« me jurer sur ton Dieu de me garder le secret. »
Le paysan , que tenta la somme, fit tous les ser-
, Google
LES TROIS BOSSUS. -aGi
ments qu'on voulut. La châtelaine alors le con-
duisit à sa chambre, et, ouvrant le premier des
coiTres, elle lui dit qu'il s'agissoit de porter ce
mort à la rivière. Il demande un sac, y met le
bossu , va le précipiter du haut du pont , puis re-
vient tout essoufflé chercher son paiement.
« Je ne demandois pas mieux que de vous sa-
it tisfaire, répartit la dame; mais au moins vous
conviendrez qu'il faut avoir rempli nos condi-
« tioiis. Vous êtes convenu, n'est-ce pas, de me
rt débarrasser de ce cadavre, le voici encore ce-
ci pendant, regardez vous-même. »'£n même
temps elle lui montre le second col&e où étoit
un autre bossu. A cette vue le manant est stu-
péfait. «Comment diable! est-il donc revenu?
« dit-il , je l'avois bien jeté pourtant. Cest sùre-
« ment quelque sorcier, mais parbieu il eu aura
« le démenti et fera encore une fois le saut pé-
a rilleux. » Il fourre aussitôt dans le sac le second
bossu , et va le jeter comme l'autre à la rivière,
ayant grand soin de lui mettre la tète en bas et
de bien regarder s'il tombe.
Pendant ce temps la dame dérangeoit les cof-
fres vides et les changeoit encore de place , de
façon que le troisième qui étoit plein, se trouva
ainsi être le premier. Quand le villageois rentra
elle le prit par la main, et le conduisant vers te
mort qui restoit, lui^ dit :« Vous aviez raison,
■ Google
a6a LES TROIS BOSSUS.
a mon cher, il faut que ce soit un sorcier, et l'on
* n'a jamais rien vu de semblable. Tenez, ne le
« voilà-t-il pas encore? » Le villain grince les dents
de r.age. « Eh quoi! par tous les diables d'enfer,
« je ne ferai donc, dit-il, que porter tout le jour
a ce maudit bossu, et le coquin ne voudra pas
« mourir! Oh! par le cudieu, nous verrons. » 11
Fenlève alors avec des jurements effroyables , et ,
après lui avoir attaché une grosse pierre au cou ,
va le lancer au beau milieu du courant, en le
menaçant sérieusement, s'il le retrouve une troi-
sième fois, de le faire expirer sous le bâton.
Le premier objet qu'il rencontre à son retour
est le maître du logis qui rentroit chez lui. A
cet aspect mon villain ne se possède plus de fu-
reur, a Chien de bossu, te voilà donc encore, et
K il ne sera pas possible de se dépêtrer de toi.
«Allons, je vois qu'il finit l'expédier tout de
a bon. » Il court aussitôt sur le châtelain qu'il
assomme; et pour l'empêcher de revenir, il le
jette à la rivière enfermé dans le sac.
a Je gage que vous ne l'avez pas revu ce voya-
« ge-ci, B dit le manant à l'épouse quand il fut
remonté. Elle r^ondit que non. u II ne s'en est
o moii>ieu guère fallu, ajouta-t-il, et déjà le sor-
« cier étoit à la porte. Mais j'y ai mis bon ordre :
a soyez tranquille, dame; je vous garantis qu'il
a ne viendra plus. »
■ Google
LES .TROIS BOSSUS. 3(J3
Il n'étoit pas difficile de deviner ce qu'annon-
çoit ce propos. La dame en efiet ne le comprit
que trop bien; mais le malheur étoit fait, il fallut
qu'elle s'en consolât. Du reste elle paya très exac-
tement au villain ce qu'elle lui avoit promis, et
jamais peut-être ni l'un ni l'autre n'eurent une
journée plus heureuse.
Te conclus de cette aventure qu'argent fiât
tout. Une femme a beau être belle, Dieu pour
la former auroit beau épuiser tout son savoir,
avec de l'argent, si vous en avez, elle sera à vous,
témoin le bossu de n<Are fabliau. Maudit soit à
jamais l'homme qui attache trop de prix à ce
métal, et maudit surtout celui qui le premier en
fit usage.
. R^iieîl de Barbazaa , tome m , page *i&.
Les imitations de ce fabliau sont asses nombreuses ; mais
je ne puis en citer aucune : elles étoîent parmi celles qu'on
m'a égarées. Je me rappelle seulement qu'il se trouve copié ,
à quelque légère différence près , dans les Contes lartarespar
GueuUette; que cet auteur, dans la préface de ses Contes
mogols, dit Y xvoir pris chez Siraparole ( Joum. t, nouv. 3);
et qu'it ajoute qu'on en a fait une farce qui se trouve impri-
mée , et qui porte le titre de Farce des Sossus.
On en jouoit une sous ce nom sur le théfltre de Nicolet.
J'ignore si c'est la même.
Je crois avoir lu aussi le conte des Bossus dans les Miltc
ftiincTfiiitsfc'eH celui da Pctil Sossa) ,
■ Google
%H
ESTOURMI;
PAR HUGUES PUUCELE.
Trois chanoines, amoureux {d'Yfame, épouse
de Jean, lui offrent chacun une somme consi-
dérable pour passer la nuit avec elle. Elle feint
d'y consentir, et leur assigne à chacun une heure
différente. A mesure qu'ils arrivent, Jean qu'elle
a prévenu les assomme, et leur prend l'argent
qu'ils apportoient, mais, d'un autre côté, il ne
sait que faire des corps.
Il avoit un beau-frère nommé Estourmi, es-
pèce de bandit sans foi ni loi, passant sa vie dans
les mauvais lieux et les tavernes. Jean va le trou-
ver : il lui Avoue en confidence qu'il a tué un
prêtre, et lui demande s'il se sent assez hardi
pour le débarrasser du mort et l'inhumer quel-
que part. L'autre r^ond en bla^hémant qu'il
voudroit que ce fût le dernier des prêtres, afin
d'avoir le plaisir d'en délivrer le monde, et il va
, Google
ESTOURMI. 265
enterrer celui-ci' dans un champ. Mait quand il
rentre, Jean lui montrant le second chanoine,
paroît, comnv 4^ns le febliau des Bossus, s'é-
tiHiner beaucoup de voir le mort revenu. Es-
tourim jure épouvantablement : néanmoins il
emporte ce nouveau corps qu'il va enfouir ail-
leurs; la même chose arrive pour le troisième.
Enfin, comme le ribaud s'en revenoit, il ren-
contre en chemin un bon chanoine qui alloit à
l'église chanter matines, et dans l'idée que c'est
toujours son mort, il l'assomme.
Becueil de fiarbaian , tome ii , page 45a-
II est aisé de voir que ce conte est une imitation des deux
contes précédents. Mais , quoique le caractère d'Estourmi
ait quelques beautés poétiques , et qu'il soit même assez fière-
ment dessiné, on est révolté pourtant de la mort de cet hon-
nête chanoine, assassinat d'autant plus odieux qu'il est inu-
tile, et ne produit aucun bien. L'auteur du fabliau des
Bossus paroît avoir bien mieux connu les finesses de son
, Google
LE SACRISTAIN DE CLUNl.
LE SACRISTAIN DE CLUNI;
PAS JEAM LE CHAPELAIN.
l COMTE DK CAïms (
tVxTBAlT.
C'est l'usage en Normandie, lorsqu'on est en
voyage et qu'on loge chez quelque ami, de chan-
ter à son hâte une chanson , ou de lui réciter
un conte '. Jean te chapelain ne dérogera pas à
cette coutume. Il va vous dire une histoire qui
arriva en Bourgogne au sacristain de Gluni , cette
abbaye si riche que tout le pays, dans l'estpaoe
de sept lieues à la ronde , lui appartient , et même
le bourg entier de Challemagne.'
Le conmieacement de ce fabliau étant, à peu de chose
près , le même que celui des deux qu'on Tient de lire , pour
éviter les répétitions , je n'en donnerai que l'analyse , quoi-
qu'il soit conté d'une manière vive et fort rapide. J'en ai
trouvé quatre versions différentes; cependant ces différences
roulent plus sur les détails et la narration que sur le fond
du conte. Dans toutes quatre , les principales aventures sont
les mêmes.
, Google
LE SACRISTAIN DE CLUWI. 467
Hue, bourgeois de Cluni , étoit à-la-fois chan-
geur et marchand; un jour qu'il revenoit d'une
foire avec diverses marchandises, et entre autres
choses avec des draps d'Amiens , il fut attaqué
dans une forêt par des voleurs qui lui enlevèrent
ses charrettes. Obligé de vendre , pour satisfaire
ses créanciers , le peu de bien qu'U possédoit , il
se trouva ainsi entièrement ruiné. Alors sa femme
Idoine lui proposa de se retirer en France ' , où
elle avoit des parents; et ils fixèrent leur départ
au troisième jour. Mais le sacristain du monas-
twe , qui depuis long-temps aimoit Idoine , vou-
lut profiter delà circonstance pour obtenir de la
belle certaines complaisances que jusque-là il
avoit toujours sollicitées en vain. Il offrit cent
livres , somme qu'il pouvoit promettre d'autant
plus aisément qu'il étoit en même temps tréso-
rier de l'abbaye. L'épouse, tentée par une offre
aussi considérable qui en un moment eût réparé
les malheurs du ménage , feignit de céder ; et , de
concert avec son mari , donna au moine pour le
soir, un prétendu rendez-vous.
Celui-ci s'échappe secrètement par la porte
de l'église dont il avoit les clefs. Il livre à la dame
la somme convenue , et s'apprête à remplir l'au-
tre moitié du marché, quand tout-à-coup se
montre l'époux , armé <run bâton. Hue veut en
frapper le sacnstain, pour lui faire peur et le
■ Google
a6S LE SACRISTAIN DE CLUOT.
Sorcw de s'enfuir ; malheureusement il l'attrape
sur la tète et le tue roide. Alors mes deux gens
de se désespérer;quel sera leur sort quand le jour
paroîtra et qu'on découvrira chez eux ce cadavre !
Ib étoient tellement troublés que, si les portesde
la ville eussent été ouvertes, ils se fussent sauvés à
l'heure même. Cependant nécessité ranimant leur
courage , Idoine proposa de reporter le corps
dans le couvent, en rentrant par l'église avec les
clefs du sacristain. Hue le prit donc sur ses épau-
les ; et accompagné de sa femme qui suivit pour
ouvrir, il alla le poser debout contre la porte
des latrines.
Dans la nuit , le prieur du monastère eut be-
soin de se relever et d'aller à l'endroit où étoit
placé le mort : mais il poussa la porte si brusque-
ment qu'il le renversa par terre avec grand bruit.
Il crut l'avoir tué ; et ce malheur étoit d'autant
plus fait pour l'effrayer qu'ayant eu querelle, la
veille, avec le sacristain, il avoit lieu de craindre
qu'on l'accusât de meurtre auprès de l'abbé.
Ce qu'il imagina de mieux dans une circonstance
aussi fâcheuse , fut deporterle corps hors du mo-
nastère et de le mettre à la porte de quelque jo-
lie bourgeoise , afin de faire jeter les soupçonssur
la vengeance du mari. La maison d'Idoine étant
la plus proche, il va là le poser, frappe un grand
coup à la porte, et se sauve.
, Google
LE SACRISTAIN DE CLUNI. 269
C'en étoit fait des deux époux si dans ce moment
ils eussent été endormis; ce cadavre qu'on eût
trouvé le lendemain les auroitin^ûlliblementfait
arrêter, et coupables comme ils l'étoient, ils se fus-
sentbientôttrahiseux-mèmes. Aubruitqu'ilsen-
tendirent, Idoine fit lever son mari. Mais quand
ils revirent le moine, ils se crurent perdus, et s'i-*
maginèrent que c'étoit le diable qui l'avoit rappor-
té chez eux afin de les faire périr. Pour détourner
ce projet du malin esprit, la dame donna à son
mari un bref* , dans lequel elle avoit écrit le nom
de Dieu. Armé de ce charme sacré , Hue reprit
courage, et il enleva une seconde fois le sacristain,
dans le dessein d'aller le déposer quelque part.
En passant devant la maison de Thibaut , mé-
tayer du couvent, il aperçut un tas de fumier;
l'idée lui vint d'y fourrer son moine, d'autant
mieux que le sacristain allant souvent chez Thi-
baut , on pourroit soupçonner celui-ci du meur-
tre. Déjà il commençoit à faire un trou dans la
paille, lorsqu'il sentit un sacquiparoissoit plein.
« Oh ! oh ! se dit-il à lui-même, est-ce que le drôle
« auroit aussi assommé un moine? Eh bien! ils se
a tiendront compagnie , et il aura l'honneur des
« deux. » En même temps Hue dénoua le sac, et
fut fort étonné d'y trouver un cochon. Thibaut
en effet, comme on approchoit de Noél, en avoit
■ Google
a7o LE SACRISTAIN DE CLUNI.
tué un ; mais deux filous étoient venus sur le
soir le lui enlever; et, en attendant que la nuit
fut assez avancée pour l'emporter sans risque, ils
l'avoieut caché sous le fumier et étoient allés
boire à la taverne. Hue , sans s'embarrasser de
qui venoit le cochon , le tire du sac ; il y met le
moine et s'en revient avec sa proie.
Les deux filous avoient trouvé à la taverne
d'autres honnêtes gens de leur trempe, avec
lesquels ib buvoient. Quelqu'un de la troupe
s'étant avisé de dire que , pour trouver le vin
meilleur, il voudroit avoir quelques griUades de
porc fi^îs , un des voleurs s'ofirit à en régaler la
compagnie; et il alla aussitôt chercher son co-
chon. A l'aspect du sac, on se récrie sur la beauté
de l'animal , on demande du bois , du feu ; l'un
va chercher un couperet , l'autre un grU ; celui-
ci apporte de la paille, celui-là court à la haie ar-
racher quelques échalas. Pendant ce temps , la
servante dénoue le sac , et le soulève par l'autre
bout, pour faire tomber le cochon. Soudain le
moine paroît : elle fait un cri horrible , tes bu-
veurs restent stupéfaits, le tavemier lui-même
accourt et veut savoir quel est Fauteur dumeuiv
tre. « Je n'ai tué personne, répond le voleur : j'a-
« voisseulement escamoté un cochon; et le diable,
u pour me faire niche, en a fait un moine. Au reste
« il appartient à Thibaut, je veux que le villain
, Google
LE SACRISTAIN DU CLUNI. 271
H n'y perde rien. » Le fripon alors retourne avec
son mort au logis du métayer , et il l'y accroche
par le cou à ïa même corde qui avoit servi à sus-
pendre le cochon.
Tout ceci ne put se faire sans quelque bruit.
Thibaut, réveillé, se leva pour aller tâter si son
cochon étoit encore à la même place; mais la
corde , trop foible pour son nouveau poids , se
casse tout-à-coup , et le moine tombe sur le mé-
tayer qu'il renverse. Celui-ci crie au secours, il
appuie sa femme et ses valets : on vient avec de
la lumière, et on le trouve pris sous la robe du
sacristain.
Thibaut ne fut pas long-temps sans recon-
noitre le mort. Il craignit néanmoins que si on
le trouv<»t chez lui on ne l'accusât de l'avoir tué,
et il chercha le moyen de s'en débarrasser, car
déjà il faisoit jour. Dans son écurie étoit un jeune
poulain qui n'avoit point encore été dressé , et
par conséquent très farouche. Il se le fait ame-
ner; il y place le moine, qu'il attacbe à la selle
pour l'empêcher de tomber; et, après avoir mis
dans la main de celui-ci une vieille tance et lui
avoir suspendu au cou un écu, comme si c'eût
été un chevalier, il chasse avec un grand coup
de fouet le cheval dans la ville. En même temps
lui et ses valets courent après l'animal , en criant
de toutes leurs forces : Arrêtez , arrêtez le moine.
■ Google
aya LE SACIUSTAIN DE GLUNI.
, Ces cris, joints à ceux de la popuhce, efiarou'
chent encore davantage le poulain. Il court
perte d'haleine, et se lance dans le couvent doni
il trouve la porte ouverte. Le prieur qui se ren-
contre là et qui n'a pas le temps de se ranger,
est frappé de la lance et tué roide. Les moines
se sauvent : partout on crie : gare , gare , le sa-
cristain est devenu - fou. Vingt fois de suite le
cheval effrayé parcourt les jardins et le cloître.
Il pénètre dans la cuisine où il fracasse tout; il
brise contre les murs la lance et l'écu ; enfin , à
force de courir, il arrive à un grand trou qu'on
creusoit pour faire un puits, et s'y précipite avec
son cavaliar. Ce fiit à cette chute qu'on attribua
la mort du sacristain; personne ne sut son aven-
ture. Quant à Hue, il y gagna un cochcxi et
cent livres. Thibaut seul y perdoit; mais il se fît
dédommager amplement par les moines de la
perte de son poulain, et ce furent eux qui payè-
rent tout.
Rmueil de Barbatan , tome i , page a4a.
Recueil de Héon , tome i , page Z 1 8.
Il y a peu de fabliaux qui aient eu autant de vogue que
celui-ci. On le trouve chez la plupart de nos conteurs mo-
flemes,et il a été traduit dans les principales langues d'Eu-
rope. J'avois les preuves de tout ceci , et je demande pardon
d'ôtre obligé d'avmier encore que je ne le» ai plus. De ceux
, Google
LE SACRISTAIN DE CLUNI. 27
des auteurs qui ont copié le Sacristain de Clutii , voici li
seuls que j'ai Irouvésdaus mes papiers.
Histoire générale des larrons , page a44'
Bibliothèque amitsante et instructive , tome 11, page ij.
Masuccto, nouv. i.
NOTES.
(i. C'est Fasage en Normandie , lorsqu'on est en voyage et
qu'on loge che^ quelque ami, de chantera son hôte une c/ianson
ou de lui réciter un conte.) Il a déjà été fait mention de cette
coutume dans le fabliau du Pauvre clerc. On voit, par le ro-
man de Gérard de Raassillon, qu'elle étoit usitée non-seule-
ment quand on recevoit chez soi un voyageur, mais encore
dans tous les festins. Au reste, si elle prouve l'estime qu'on
avoit alors pour les fabliaux , elle fait honneur en même temps
à l'antique gaîté de la nation , et c'est de ce côté-là que celte
coutume doit être regrettée.
(a. Cluni, cette abbaye si riche que tout te pays dans l'espace
de sept lieues A la ronde (ai appartient. ) On verra au conte
dévot de FUermile qu'un ange mena dans le siècle , quelle
étoit l'opinion de nos poètes sur ces ordres religieux, qui,
ayant d'abord commencé par être sous des règles très aus-
tères , s'étoient bientôt corrompus par les indiscrètes libé-
ralités des fidèles , avoient acquis des domaines dignes de
souverains , et affectoient un faste de bâtiments que n'éga-
loit point la magnificence même de nos rois. Au onzième
siècle, Pierre-le-Vénérable {lib. i, ep. a8) reprochoit déjà
aux clunistes d'avoir, comme les laïques, des châteaux , des
fermes, des serfs, des péages même, et autres revenus pareils ,
fAefo/tanu/ucm. I>iiii8,saint Bernard leur reprochoit leluxe
de leur table, de leur coucher, de leurs habits, et surtout
, Google
374 LE SACRISTAIN DE CLUNI.
celui de leurs bâtiments. En elTet, le monastère dont parle
l'auteur du iSac/ùraiR a voit reçu à-la-fois , en la^S, après
la célébration d'un concile de Ly<Hi , le pape , deux pa-
triarches t douze cardinaux , trois archevêques , quinze
évéques, plusieurs abbés, saint Louis, avec la reine sa
mère , son frère et sa soeur, l'empereur de Constantinople ,
les fils des rois d'Aragon et de CastiUe,le duc de Bour-
gogne, six comtes, etc., etc., etc. Tous y avoient logé avec
leur suite; et ce qui est remarquable, c'est que les religieux
a'avoioit été obligés de quitter, ni leurs chambres , ni leur
réfectoire , ni enfîn aucnn des bâtiments qui servoient à leurs
exercices ordinaires.
(3. Sa femme lui proposa de se retirer en Franee.) On
remarquera cette manière de parler qui distingue la France
de la Bourgogne. L'auteur entend par le premier pajs les
provinces qui étoient domaines du roi, qui lui apparte-
noient en propre, à la différence de celles dont il n'étoit
que suierain, et qui, comme la Bourgc^ne, avoient leur
souverain particulier. Le peuple dit encore aujourdiaui
Saint- Deais-en-Franee. Nous disons de même Piseux-en-
Frartce , MareiiiUen-Prance , Châtenai-en-FTance , ViUmnes-
eit-France , etc. , pour distinguer certains villages de 111e-
de-France d'autres villages de mêmes noms , qui sont situés
dans d'autres parties de la France.
, Google
LA LONGUE NUIT. 275
LA LONGUE NUIT,
DU PRÊTRE QU'ON PORTE.
Mabioit avoit épousé un bon laboureur nommé
sire Borget, et Marion étoit assez jolie. Aussi le
curé, qui !a trouvoit telle, lui faisoit-il de fré-
quentes visites. Le villain, qu'on alarma enfin sur
tant de politesse , voulut savoir quel en étoit le mo-
tif, et pour cela il feignit un voyage. Les adieux
ne se firent pas sans tendres soupirs de la part de
Marion. Elle accabla le prud'homme de baisers;
elle pleura même. Mais à peine eut -il le dos
tourné, que la traîtresse, courant chez le pasteur,
l'avertit qu'elle se trouvoit libre , et lui dit que ,
s'il vouloît venir le soir, ils pourroient se voir
en sûreté. Borget, qui s'étoit douté de l'aven-
ture , se tenoit tout près de là aux aguets. Pen-
dant que sa femme étoit dehors, il rentra chez
lui sans être aperçu, et il s'y cacha pour voir ce
que tout ceci alloit devenir.
Dès qu'il fut nuit, le prêtre se rendit au logis
■ Google
ayô LA LONGUE NUIT,
de la dame, avec du vin et quelques provisions
sous son manteau. Un bain l'attendoit, il y en-
tra, et pendant ce temps Marion apprêta le sou-
per. Mais tandis qu'elle alloit et venoit, Borget
tout-à-coup quitte sa cachette; il se jette sur le
curé qu'il étrangle; et sortant ensuite, il va frap-
per à la porte de la rue, comme s'il ne faisoit
que d'arriver. L'épouse, qui le reconnoît à sa
manière de frapper, court alors couvrir d'un drap
la cuve, en recommandant au prêtre de ae pas
souffler, et après cela elle vient ouvrir. «Oh!
B doux ami, c'est donc vous, s'écrie-t-elle avec
o une joie affectée. Oui, j'en étois bien sûre que
a vous ne voudriez pas me laisser dans le cha-
« grin , et que vous reviendriez coucherici : voyez
« si j'y ai compté : voilà votre souper tout prêt »
Borget effectivement vit une tarte sur le feu
et un chapon à la broche. Il admira beaucoup
la prévoyance et l'atteotion de sa moitié, et se
mit à table où il mangea de très bon appétit le
souper du mort, Marion , pour se débarrasser de
lui , essaya de l'enivrer en le provoquant à boire;
mais le drôle se tint sur ses gardes : il vouloit
voir jusqu'au bout le dénoùment de l'aventure.
Seulement quand il eut bien soupe, il dit qu'il
avoit envie de dormir, et se couchant aussitôt,
il feignit de ronfler.
La dame alors courut à son prisonnier. « Beau
, Google
LA LONGUE NUIT. 237
o sire, ne m'en voudrez-vous pas, lui dit-elle,
« de vous avoir laissé là û long-temps? J'ai Ëiit
a bien du mauvais sang, je vous assure, et j'au-
« rois de grand cœur envoyé le villain à tous les
diables. Mais soyez tranquille, il dort à pré-
« sent, et nous pouvons sans rien craindre nous
o dédommager d'avoir attendu. Venez , cher
« sire Quoi! est-ce que vous êtes fàcbé? Vous
« ne me dites rien! » Hélas! le cher sire n'avoit
garde de parler. Elle eut beau le tirer par le bras,
il ne répondit pas davantage. Enfin elle le re-
garda de près, et vit qu'il éloit mort.
Alors grand désespoir, comme vous imaginez.
Mais que faire? que devenir? Elle appela Gau-
teron, sa servante, pour la consulter. Gauteron
depuis long-temps étoit dans la confidence de
ces amours : souvent même elle les avoit favo-
risées avec complaisance. Elle répondit que, puis-
qu'il n'y avoit plus de remède, c'étoit folie de
perdre son temps en lamentations, que pour elle
le seul parti raisonnable qu'elle vît à prendre en
ce moment étoit de cacher le corps quelque
part, dans la grange, par exemple, jusqu'au len-
demain j qu'alors on pourroit songer aux moyens
de s'en débarrasser tout-à-&it, et profiter pour
cela du temps où Borget seroît aux champs.
L'avis fut adopté. En conséquence les deux fe-
melles prirent le mort, l'une par les pieds, l'autre
yGoQgIc
ay» tA LONGUE NUIT,
par la tête, et elles allient le cacher dans la
grange, sous des gerbes d'avoine. Gela &it, l'é-
pouse rassurée, au moins pour l'instant, vint
se coucher.
Boi^et n'avoit pas perdu un mot de toute cette
conversation. Quand sa femme entra dans le lit,
il feignit de se réveiller et lui dit avec une sorte
d'inquiétude ; <c Douce amie, tu sais que nous ne
m devons pas mal au curé, et entre nous j'ai peur
« qu'il ne noiis cherche noise. Je te dirai con-
ft Êdemment que c'est même pour cela que j'ai
a remis mon voyage à la semaine prochaine, et
« que je suis revenu hier au soir. Ainsi, pas plus
« tard que demain, dès qu'il sera jour, je ferai
« vider notre grange et battre toute l'avoine , afin
« d'avoir de l'argent; car, vois-tu, tant que je
a me sentirai cette épine-là dans le pied, il ne
a me sera pas possible de dormir tranquille.*^
K De l'avoine, sire, répondit la femme alarméet
a Eh ! mais, il y en a dans le grenier quatre muids
« de battue. Vendez celle-là si vous voulez de
a l'argent, elle est toute prête, et ce sera bien
« plus tôt fait que de donner l'autre à battre. —
o Non , reprit le mari, celle du grenier aura bien-
« tôt son tour, et je sais où la placer; mais il faut
u que la nouvelle passe devant Au reste , sœur^
a comme tu n'es pas nécessaire à la grange,' tu
« pourras demain, si tu veux,^ rester au lit. Il
■ Google
LA LONGUE NUIT. 279
o suffira de moi pour avoir l'œil sur les batteurs, b
A ces mots Borget se tourna sur le c6té, et fit
semblant de se rendormir.
MarioD , malgré l'inquiétude horrible que lui
donnoitle projet de son mari, n'osa cependant
pas le contredire davantage ; mais dès qu'elle l'en-
tendit ronfler, elle se leva doucement, et alla
sur cet incident nouveau consulter Gauteron, qui
n'étoit pas encore couchée. « Vous voilà embar^
o rassée pour bien peu de chose , reprit la fille. Eh
« bien ! puisqu'on va battre dans la grange, il
« n'y a qu'à enlever le curé et le porter au gre-
« nier, nous le cacherons dans l'avoine qui est
a battue. » Ce conseil fut exécuté àl'instant; après
quoi l'épouse vint sans bruit se recoucher.
Mais le fin manant avoit tout entendu comme
la première fois. A peine sa femme fut-elle à ses
côtés, que, feignant encore de se réveiller, il entra
de nouveau en conversation avec elle sur ses
prétendues inquiétudes. « Sœur, lui dit-il, tu
« m'as pourtant donné tout-à-l'heure un bon
a. conseil. Je t^ai contrariée d'abord, parce qu'a-
a près toutUfaut bien unpeumontreràsafemme
a qu'on est le miùtre; mais tu avois raison, et je
u suis forcé d'en convenir. Oui, j'aurai plus tôt
« de l'argent en vendant l'avoine qui est battue.
«'Demain donc je la fais porter au marché. Ma
« foi, vive une femme d'esprit pour bien faire
■ Google
aSo tA LOJÎGUE NUIT.
a aller lin ménage, et que béni soit le prêtre qui
« m'a marié avec la mienne. »
Pour le coup Marion perdit patience. Elle
pleura, s'emporta, accabla son mari d'injures, et
sortit du lit en criant qu'elle ne pouvoit plus
vivre davantage avec un brutal et un ivrogne
qui la rendoit malheureuse. Après tout ce va-
carme , il fallut bien pourtant aller une troisième
fois consulter Gauteron.
« Que le diable «nporte le capricieux, répon-
11 dit la servante : il a juré, je crois, de nous em-
« pêcher de dormir. Allons, je vois bien qite nous
« ne serons en paix que quand nous aurons mis
fl le prêtre dehors. Eh bien! dame, il n'y a qu'à
« le rhabiller et le mettre à la porte du vobin
« Cholant. C'est lui qui enterre les morts, il fera
« du nôtre ce qu'il lui plaira. » Elles allèrent
donc porter leur corps, et, pour faire descendre
Chalant, frappèrent avant de se retirer un grand
coup à sa porte.
Celui-ci, réveillé par le bruit, descend avec
une lumière. Mais à peine a-t-il ouvert, que le
cadavre tombe sur lui et roule à ses pieds. Il
regarde, et reconnoît son curé. « Oh! pour le
K coup, sire pasteur, vous en prenez trop aussi,
« et je vous l'ai déjà dit bien des fois. Il est par-ci
« par-là permis à un' galant homme de boire un
« coup, mais parbieu vous abusez de la perrais-
, Google
LA LONGUE HUIT. aSi
« sion. Voyez un peu le bel état! il ne peut seu-
A lement pas se soutenir. Allons, relevez-vous
« donc , et retournez vous coucher. »
En parlant ainsi, Chalant prit le curé par le
bl-as, mais il s'aperçut qu'il étoit mort. 11 crut
que le sire s'étoit tué en tombant, et il appela
sa femme pour savoir ce qu'il feroit du cadavre.
Dame Chalant avoit plus de raisons que lui en-
core d'en être inquiète. Souvent, dans l'absence
du villain , le curé venoit la consoler des ennuis
de son veuvage; et ce corps, si on le trouvoit chez
elle, ne pouvoit manquer d'occasioner des in-
formations qui n'eussent peut-être point tourné
à son honneur. « Tu n'as pas le temps d'aller l'en-
a terrer au cimetière, dit-elle à son mari; mais
u tu as fait hier un fossé dans ton champ, va l'y
« mettre. La terre est remuée, on ne s'apercevra
« de rien. »
Chalant partit avec le corps; dans son chemin
il entendit quelqu'un ronfler , et trouva sur
l'herbe un homme étendu. C'étoit un paysan du
village, qui la veille, étant venu là faire paître sa
jument, s'y étoit endormi; néanmoins, pour
qu'on ne pût pas la lui enlever sans qu'il s'en
aperçût, le villain avoit eu auparavant la précau-
tion de se lier au poignet le bridon de l'animal.
Chalant que fatiguoit le poids du prêtre , et qui
ne voulut pas le porter plus loin, s'en débarrassa
■ Google
sSa LA I/)NGUE NUIT.
en le mettant à califourchon sur la jument. Dés
que la bête se sentit cliai^ée, elle partit; mais
eUe ne put le faire sans tirer le manant qu'elle
réveilla. Celui-ci , voyant quelqu'un sur sa mon-
ture , s'imagine que c'est un voleur qui veut la
lui dérober ; il se relève en fiireur , et lui assène
sur le crâne un tel coup de bâton qu'il le jette
à terre. Il continue de le battre , et enfin , ne le
voyant point remuer , il s'avise de lui lever son
ebaperon pour voir s'il le reconnoitra. Grande
désolation lorsqu'il trouve que c'est son curé.
SXTKAtT DS es QUI SUIT.
Alors il prend le parti de le replacer sur le
cheval , et d'aller le porter au cimetière voisin ,
sauf à qui il échéeroit d'y pourvoir ensuite.
Trois voleurs venoient d'y entrer à l'instant,
chargés d'un sac dans lequel étoit un cochon
qu'ils avoient volé. Au bruit du cheval, ils se
croient poursuivis et se sauvent. Le paysan qui
voit le sac que dans leur frayeur ils avoient aban-
donné , l'ouvre , en tire le cochon , et y met le
prêtre. Bientôt les larrons reviennent au cime-
tière, et joyeux d'y retrouver leur sac, ils l'em-
portent au cabaret. Là, ils découvrent qu'on
les a dupés , et vont porter leur mort chez le
bourgeois auquel ils avoient volé le cochon. Ce
■ Google
LA LONGUE NUIT. a83
jour-là l'évêque du diocèse étoit venu coucher au
monastère, visite dispendieuse qui ae plaisoitpas
beaucoup aux moines. Le prélat s'étant mis au lit
après un long et copieux repas, son chamberlan
(valet)s'empare de deux barils de bon vin , et , avec
ses camarades , court au cabaret où le mort étoit
pendu à la place du cochon. Ils font grand ta-
page, font relever l'hôte et ordonnent des gril-
lades de viande pour accompagner leur vin. Le
tavernier va pour couper ud morceau de sa béte,
et on peut juger de son épouvante quand, au lieu
d'un cochon, il reconnoit son curé. Après quel-
ques malédictions , il le porte à l'abbaye et le met
dans la chambre du prieur. Rentrant pour se
coucher, celui-ci est d'abord effi-ayé de voir un
homme chez lui; mais le courage lui revient, et,
reconnoissant le curé, il l'injurie et lui reproche
sa vie débaucliée. Impatienté de n'avoir au-
cune réponse, il le prend par le bras et le sent
froid et roide. Grand eftiroi et crainte d'être ac-
cusé d'homicide; enfin , il imagine de faire mettre
ce meurtre sur le compte du prélat. Pour cela,
il se munit d'une lourde massue et va dans la
chambre du voyageur. Il s'asseoit auprès de son
lit et l'éveille. « Sire , dit-il , nous sommes obligés
« d'avoir ici, à cause des voleurs, beaucoup de
« chiens;]a nuit nous les lâchons; maissouventil
« leur arrive d'entrer dans les chambres,et quel-
, Google
a84 LA LONGUE NUIT.
« quefois même de venir se coucher sur les lits. Si
« par hasard il en venoit chez vous , je vous ap-
o porte, sire, de quoi les chasser et vous dé-
« fendre; et s'il vous arrive d'en tuer quelqu'un,
u tantpis pour le mort, d Alors il remet la massue
à l'évêque et se retire.
Quelques moments après, quand le prélat est
rendormi, le moine revient avec son mort qu'il
pose en travers sur le lit. L'évêque que le poids
réveille , et qui s'imagine que c'est un des chiens,
le frappe avec la massue ; mais comme il le sent
toujours , il allonge la main, et à son grand éton-
neraent trouve un corps d'homme. Il appelle ses
gens : alors le prieur qui étoit là tout près crie
au secours comme si l'on assassinoit quelqu'un.
Tout le monde accourt, on trouve le curé mort,
et l'évêque avec sa massue en main. Chacun resta
convaincu que le prélat étoit le véritable auteur
du meurtre ; mais contre l'autorité quelle res-
source? On chanta au pasteur une belle messe j
on l'inhuma avec pompe, et l'afiatre en resta-là.
Ici bas, ajoute l'auteur, beaucoup de gens font
le mal; mais le sot est celui qui, quand il l'a fait,
s'en laisse convaincre.
Recueil de Barbaaaa , tome iv, page ao.
, Google
LE SACRISTAIN.
LE SACRISTAIN.
Ce conte e>t encore une imilation du Sacristain de Quai , qu'oa ■ lu
plu haut ; et l'auteur n'a pas touIu qu'on s'; trompti, car il l'ainlitulé
de mime le Sacriitain , quoiqu'il d'j soit question que d'un curé. Son
but a été , ce semble , de signaler l'ignorance et l'aiidilé des juges de
ion temps , et surtout de tourner eo riilicule les combats judiciaires ,
ainsi qu'une ancienne supenlilion qui régnoil alors et qui faisoil croire
que le cadavre d'un bomme assassiné saïgnoït à l'aspect de son meur-
trier. Cette opinion feisoit partie de la pbjsiquedu temps, et e'étoitnite
de cdles qu'on inûtoit dans les écoles.
Tout le commencement du fabliau différant très peu des Irais ou qnalre
précédrails , il sufGra d'en donner l'analyse. Je n'en commencerai la tn-
duclion qu'a l'alinéa.
Ce qu'U oHre de plus cnrieux est , comme je l'ai dit ailleurs, la descrip-
tion d'un duel entre villains.
SiRE Martin , curé d'un village sur la Seine
au-dessus de Nogent , alloit de temps en temps
en bonne fortune chez une bergère de sa pa-
roisse. Un jour qu'il se trouvoit chez elle, et qu'il
y étoit dans un moment de désordre , le bélier
du troupeau vient le frapper par-derrière avec
ses cornes ; Martin tombe à la renverse et se tue.
I.a bergère va poser le corps à la porte d'un de
,, Google
ad6 LE SACRISTAIN.
ses voisins, nommé Adam; celui-ci , prenant le
prêtre pour quelque espion, lui fracasse le crâne
d'un coup de hache et le jette ensuite dans un
sac à la rivière. Le sac roule sous l'eau jusqu'à
Nogent, où il est arrêté dans les filets de deux
pécheurs, nommés Gui et Bernard.
Au point du jour, tes pécheurs allèrent lever
leurs filets. La comtesse de Nogent étoit arrivée
la veiUe à la ville, et ils auraient voulu avoir du
poisson à lui ofirir. « Compère, dit Bernard,
n voici qui est bien lourd : c'est sûrement quelque
« gros brochet; ma foi, si tu veux me croire, il
a ne faudra pas le lâcher à moins de vingt ou
« trente sous. » Ils eurent beaucoup de peine à
tirer le filet dans le bateau , et furent fort étonnés
de trouver un sac au lieu d'un poisson. Cepen-
dant leur joie n'en fut que plus grande, parce
qu'ils crurent que c'étoit un paquet de bardes.
Aussi prirent-ils le parti de ne point l'ouvrir sur
la rivière , de peur d'être trahis si on les aperce-
voit ; mais de l'emporter ainsi chez eux , et là de
partager librement leur trouvaille. Gui .se char-
gea donc de retrousser les filets , et Bernard pen-
dant ce temps porta le sac à son logis, a Lève-toi,
« dit-il à sa femme en arrivant , et viens m'aider
« àviderccpaquet. Tiens, voilà ce que Dieu nous
e a envoyé aujourd'hui ; grâce à lui, nous n'avons
a plus besoin de travailler d'ici à long-tempS. »
■ Google
LE SACBISTAm. 287
Mais quand ils eurent ouvert et qu'ils virent le
tonsuré avec son crâne fracassé , ils furent saisis
d'un tel e£froi qu'ils se sauvèrent dans la rue.
En ce moment parut Gui , auquel son cama-
rade raconta combien leurs espérances étoient
trompées. « A d'autres , à d'autres , répondit-il }
a tu me prends pour quelque sot apparemment ;
a mais pardleu tu n'as pas trouvé ton homme :
« je saurai bien me foire rendre justice par la
a comtesse et ses barons, et j'y mangerai jusqu'à
« mon chaperon, s'il le fout. » Bernard eut beau
protester avec serment qu'il n'avoit rien pris; il
eut beau offrir de rendre le paquet en son entier ,
l'autre l'accusa d'avoir tué un prêtre , et de lui
faireaccroirepourle rendre complice du meurtre,
que le prêtre s'étoit trouvé dans le sac. «Tu
« ments, reprit Bernard, je n'ai tué personne; et
a si tu avois l'effronterie d'avancer cette fausseté
«en justice, je demauderois le champ clos. —
« Eh bien! tu n'as qu'à le demander, répliqua le
a premier, car pas plus tard que ce matin , je
a vais porter ma plainte au prévôt, n
Cet ofBcier étoit assis devant sa porte avec six
notables bourgeois, en attendant qu'il lui vint
quelque cause à juger. Dès qu'il eut entendu
Gui, il envoya aussitôt un de ses gens chercher
l'accusé. Ce dernier ayant comparu, le juge s'as-
sit sur son perron ' et parla ainsi : u Bernard, ce
■ Google
288 LE SACRISTAIN.
a prud'humme vous accuse d'une action qui n'est
a pas honnête. Il prétend que ce matin vous avez
1 trouvé ensemble un sac plein de bardes et que
a vous lui en avez volé sa part. Si le fait est vrai ,
« il faut en convenir, ou sinon vous devez vous
a attendre à être puni. »
Le pêcheur, après avoir juré de dire la vérité,
avoua que Gui et lui avoient en e£fet trouvé un
sac dans leurs filets, mais il protesta en même
temps que le sac ne contenoit qu'un corps mort,
o Tu as menti à la justice, reprit le prévôt. Il y
« avoitdesbabitsdanslesac, ainsije te condamne
o pour ta peine à m'en rapporter tout autant
a qu'il pourra en contenir. Mais ce n'est pas
a tout. Voilà un bomme mort, il s'agit mainte-
« nant de savoir qui de vous deux l'a tué. » Gui
jura que pour lui il étoit innocent. Il avança que
si quelqu'un avoit fait le meurtre, ce ne pouvoit
être que Bernard, et il offrit de le prouver par
le combat en champ clos. A ces paroles Bernard ,
s'approchant pour donner son gage, demanda
de même à prouver son innocence les armes k
la main, a Je vous accorde le champ, dit le pré-
u vôt. Le combat sera lundi prochain dans le pré
« hors de la ville : nous verrons lequel de vous
a deux Dieu et justice favoriseront, n
Ce lundi étoit jour de marché. Vous jugerez
par là quelle afïluence de monde il dut y avoit
■ Google
LE SACRISTAIN. 289
au lieu du combat. A peine le prévôt put-il con-
server l'enceinte libre. Il y fit apporter le ca-
davre, et avant tout il annonça que le vaincu
seroit écorcbé vif avec le prêtre. Mais le bon de
l'aventure, c'est qu'aucun des deux champions
n'étoit coupable. Dieu pour le coup alloit se
trouver étrangement embarrassé, et le diable
s'apprétoit à bien rire.
Quand les deux villains furent entrés dans
l'enceinte, on apporta des reliques. Gui s'avan-
çant le premier et se mettant à genoux, jura sur
les <x>rps saints que non>senlement il n'avoit pas
tué le prêtre, mais qu'il ne l'avoit même vu ni
mort ni vivant. Ensuite vint Bernard, qui dé-
clara aussi avec serment qu'il étoit innot^nt
du meurtre. Alors nos deux champions pri-
rent les armes et se préparèrent au combat;
mais le plus hardi des deux trembloit de tous
ses membres.
Gui d'abord allongea à son adversaire un grand
coap de bâton qui fut sans effet, il est vrai,
parce qu'il ne porta que sur sa harasse*. Un
second dont il redoubla fut plus heureux, car
il atteignit Bernard sur la tète, et le fit même
tomber sur les genoux. Mais celui-ci, se relevant
en fureur, jeta par terre sa harasse, et courut
sur son ennemi qu'il saisit par le milieu du corps
pour le terrasser. Ils luttèrent quelque temps
■ Google
ago LE SACRISTAIN.
eofiemble, cherchant mutuellement à s'abattre
et n'en pouvant venir à bout.
Heureusement pour eux Dieu en ce momenl
les vit du haut du ciel. Il ne vouhit point que
deux honnêtes chrétiens s'étranglassent ainsi sans
motif, et il résolut de terminer le cpinbat par
quelque signe miraculeux, et de montrer aux
habitants de Nogent quelle étoit sa puissance.
Tout-à-coup la bergère chez qui le prêtre avoit
été tué vint à passer avec son troupeau. Mais à
peine le bélier, auteur du meurtre, fut^'il arrivé
à une légère distance du cadavre , qu'à l'instant
les plaies s'ouvrirent et saignèrent. Au cri que
ce prodige fit jeter à l'assemblée , le prévôt or-
donna d'arrêter la bergère et de suspendre le
combat. C'est ce qui pouvoit arriver de plus
heureux pour nos deux poltrons. Déjà leur cou-
rage étoit aux abois, et peu s'en fallmt qu'ils ne
s'avouassent à-la-fois tous deux vaincus. « L'as-
«sassin est sûrement ici, ajouta le prévôt, la
a chose est certaine. — Oui, s'écrièrent les assis-
«tants, mais comment le découvrir? — Oh! c'est
a là le moindre de mes embarras, répartit le ùre ,
a et vous allez voir quel homme je suis. »
Ed parlant ainsi, il fit mettre le mort sur la
harasse d'un des villains, et placer la harasse sur
un buisson. Il commanda ensuite que toutes les
personnes qui étoient dans le pré se réunissent
,, Google
LE SACRISTAIN. agi
en pelotons et que toutes passassent successive-
ment, l'une après l'autre, à côté du cadavre. Il
espéroit par là reconnoître à l'approche de qui
les plaies saigneroient. La bergère fut appelée à
son tour, mais ni elle ni tout ce qui étoit là de
spectateurs n'excita une seule goutte de sang.
Néanmoins il restoit encore le troupeau à exa-
miner. Or, l'habile juge étoit, comme tous l'avez
vu, et trop instruit de ses devoirs pour omettre
un point aussi essentiel, et trop intègre en même
temps pour dérober au supplice des moutons
coupables s'ils méritoient la mort. Il ordonna
donc pour eux ce qu'il avoit ordonné pour les
assistants. £n cela éclata clairement sa profonde
sagesse;car le béher homicide ne fut pas plus tôt
près du mort, qu'à l'instant le sang en sortit à
gros bouillons, a Je tiens le meurtrier! » s'écria
le prévôt, et aussitôt il fit approcher la bergère.
Celle-ci interrogée avoua que le prêtre avoit,
à la vérité, été tué chez elle par le bélier, et
qu'elle l'avoit porté ensuite à la maison d'Adam;
mais eUe soutint qu'on ne pouvoit en justice lui
en laire un crime, et d'un ton très résolu elle
ajouta que si le pi-évôt l'entreprenoit, elle en ap-
peloit d'avance à la comtesse. Cet ofificier la voyant
si déterminée, loin de la blâmer loua, au con-
traire, sa conduite et trouva qu'elle parloit bien.
Il envoya chercher Adam néanmoins, dans l'es-
, Google
aga LE SACRISTAIN.
pérance qu'il auroit peut-être meîiieur marché
de celui-ci. Adam, en convenant qu'il avoît jeté
le cadavre à la rivière, prétendit comme la ber-
gère qu'il n'y avoit pas là de quoi le blâmer, et il
en appela au comte.
Quand le prévôt vit qu'il ne gagnerait rien
avec ces gens-là , il prit le parti de terminer Taf-
laire. Il renvoya donc les deux champions chez
eux, il fit inhumer le mort, et ainsi fut terminé
le procès.
Ceci nous prouve que l'on doit toujours s'abs-
tenir de mal faire. En vain vous avez choisi les
ténèbres pour commettre un crime, en vain vous
avez pris toutes les précautions possibles pour
le tenir caché, le diable est encore plus maiin
que vous; il vous fera découvrir et vous serez sa
dupe.
NOTES.
(i.Ze juge s'assit sur son perron.) Au Laide Lanval, pre-
mier volume, page 193, en parlant des différents usagesdes
perrons , j'rfdît que c'étoil une espèce de tribunal extérieur'
oii les seigneurs hauts-justiciers et les officiers qui les repré-
lentoient rendoient la justice et prononçoient leurs sen-
tences.
^3. Un grand coap de bdlort qui ne porta que sur sa harasse.)
La harasse étoit un bouclier particulier, usité dans les duels
entre vJUaias ; il avoit cinq à six pieds de hauteur, et ser-
ïoit au champion comme d'un rempart, derrière lequel il se
, Google
L£ SACRISTAIN. 393
tenoit caché. Pour qu'il pût voir les mouvemeuts de son en-
nemi , et parer ses coups ou lui en porter, la harasse ïvoît deus
trous pratiqués à la hauteur des yeux. Cetle arme , que sa
grande pesanteur rendoit très fatigante , a donné lien à
l'expression harassé, qui subsbte encore pour désigner l'état
d'un homme accablé de lassitude.
Dans une note du fabliau d'f ue'Jïne, au premier volume,
page 3aa,on a puUreqnelques détails sur les combats judi-
ciaires. Il a été dit que les villains n'avoient pour arme of-
fensive que le bâton , qn'un noble Int-méme étoit obligé de
n'en avoir point d'autres , lorsqu'il se battoit contre uu vil-
laîn -, et telle est vraisemblablement l'origine de notre pré-
jugé que les coups de bâton déshonorent.
Philippe- Auguste , par une ordonnance rendue en laiS,
défendit que ces bâtons de duel eussent plus de trais pieds
de long.
, Google
394 D£ t.\ BOtmGEOISE D'ORLEANS.
DE LA BOURGEOISE DORLÉANS.
DE Ll. DJIHB QUI FIT BATTRB SOU MABt.
Quatre clercs, écoliers, étoient venus étudier
aux écoles d'OHéans ; l'un d'eux , s'étant amou-
raché d'une marchande de la ville, chercha le
moyen de se faufiler chez la dame. Bientôt il y
parvint, et il réussit même à lui plaire; maisTas-
siduité de ses visites donna des soupçons au mari,
qui , pour savoir ce qu'il avoit à craindre, fit es-
pionner les deux amants par une petite nièce
qu'il élevoit chez lui.
La jeune personne étoit d'autant plus propre
à ce rôle, qu'ils ne se déficient pas d'elle. Un
jour que le clerc pressoit la dame de lui accorder
un rendez-vous : a Je ne le puis dans ce moment,
u répondit la bourgeoise; mais prenez patience,
(t bientôt mon mari doit aller en voyage , nous
a aurons alors tout le temps de nous voir,' et
« nous le pourrons d'autant plus sûrement qu'il
A me sera aisé de vous faire entrer, sans que vous
n soyez aperçu , par la porte du verger. »
■ Google
DE LA BOURGEOISE D'ORLÉANS. 395
MalheureuseiDent ce discours fiit entendu de
la petite espionne. Elle alla aussitôt le rapporter
à son onde; et dès le jour même celui-ci, feignant,
pour tromper sa moiûé , de se rendre à je ne sais
quelle foire, lui annonça qu'il comptoit partir ie
lendemain.
U partit en e£Fet ; mais sur le soir il rentra dons
la ville à la faveur des ténèbres, et vint se pos-
ter, ccnnme en sentinelle, à la porte du verger,
ne doutant pas que le clerc n'eût reçu l'avis de
s'y rendre. Sa conjecture étoit fondée j à l'heure
convenue , la dame alla ouvrir; elle trouva l'é-
poux; et dans la persuasion que c'étoit son ami,
elle l'embrassa , et le prit par la main pour le
conduire à sa chambre. L'autre, qui craignoit
d'être reconnu, suivit en silence et caché sous
son chaperon.
Mais vous tromperiez vingt Ai^us plutôt
qu'une femme. Tant de précautions inspirèrent
à la nôtre de la défiance. Elle se baissa pour re-
garder le sire, et reconnut son époux. Alors,
avec une présence d'esprit admirable, elle lui dit,
comme si elle eût parlé àson ami : « Que je vous
« sais gré de vous être rendu à mes empresse-
a ments, cher sire; néanmoins je ne puis jouir
n encore du plaisir de vous voir jusqu'à ce que
a tout le monde ici soit retiré ; mais suivez-moi,
«je vais, en attendant, vous cacher quelque
■ Google
^96 I>E LA BOURGEOISE D'ORLEANS.
a part; et dès que je serai libre, je viendrai aus-
« sitôt vous retrouver. »
L'âne pense une chose, mais souvent l'ânier
qui le conduit Ml penseuneantre. C'est ce qu'eut
occa^cm d'éprouver notre jaloux; il comptoit at-
traper sa femme au piège , et ce fut lui qui j fut
pris. L'adroite femelle le conduisit dans une salle
basseoùeHel'enfermajpuisretournantà la porte
du verger, elle vint prendre le clerc qui l'atten-
doit, et qui, à vous dire le vrai, fut un peu mieux
accueilli que l'époux.
Après quelques caresses, auxquelles il étoit
bien difficile que se refusassent deux amants af-
famés de se voir, la dame descendit un instant
pour parler aux gens de la maison, a Vous avez
«souvent vu, leur dit-elle, venir ici un certain
a clerc; voilà je ne sais combien de temps que ce
« drôle m'importune de son amour, sans que
«jusqu'à présent il m'ait été possible, quelque
« moyen que j'aie employé, de réussir à m'en
a débarrasser. Enfin , excédée de ses poursuites,
« j'ai feint d'y céder afin de le punir, et lui ai don-
« né, pour ce moment-ci où mon raàrt est absent,
a un prétendu rendez-vous. Il est actuellement
« renfermé sous clef dans la salle ; je vous le livre,
« allez le corriger, et qu'il perde à jamais l'envie
« de venir déshonorer d'honnêtes femmes. Si
" vous faites bien les choses, je vous promets,
■ Google
DE LA BOURGEOISE DORLÉAN9. «97
« moi, au retour, du vîb pour vous régaW. n
A ces paroles, tout ce qui étoit dans la maison,
valet, servante, chambrière, la nièce même, et
deux neveux du marchand, se lèvent aussitôt;
ils s'arment de fouets et de bâtons : ils courent
dans la salle , et saisissant le jaloux par son cha-
peron pour l'empêcher de crier , frappent sur
lui à grands coups. Le malheureux est ainsi chassé
par eux hors de sa maison et jeté sur un fumier.
Pour récompense quand ils rentrèrent, la dame
les régala de vin blanc çt d'auvernat *. Elle , de
son côté, soupa tranquillement avec son an)t>
Quant à l'époux, cette correction l'avoit réduit
dans un tel état , qu'il fallut le lendemain le re-
porter chez lui. Sa femme, accourant avec un air
d'effroi , lui demanda ce qui lui étoit arrivé. Il
répondit qu'il avoit été attaqué sur la route par
des voleurs et laissé presque pour mort. Elle lui
fit préparer un bain d'herbes. Il guérit; mais au
milieu de ses douleurs , il s'applaudissoit d'avoir
pu au moins, quoique à ses dépens, se convain-
cre de la vertu de sa femme; et il conserva pour
elle , toute sa vie autant d'estime que d'amour.
Recueil de Barbazan, tome m , page 161.
DaDS les Conaivales Strmones , tome i , page 198 , uno
'Sorte de groa vId rouge, Joui le plant est eurorc for! commun daits
l'Orléuioii,
, Google
29â DE LA BOUIU^OI^ D'ORLEANS.
fatmet en r ca é w -row» aT«c ua amant, est wupti w . par
fxnivée de son mati. D'un air effrayé elle CMtrt au-devant
de loi , et lui annonce que des archers le chercha pour le
mettre en prison , et qu'ils ont déclaré qu'ils alloient reve-
nir. Sous prétexte de le cacher, elle le conduit dans le
colombier oA elle l'aifenne , et revient passer la nuit avec
le galant.
Dans ks Faettiœ P«ggu.
HuuiXei Facétie, mottieburieda Lod. IlomeiacAi,p. io^.
Dam JUakipini, tome i,f âge i74,noav.4i'
Et dans les Cent Nouvelles aoufeltes de la cour de Bour-
gogne.
Dans les Faeétieuset Journées, page i6S , un mari jaloux
se cache dans «m grenier pour épier sa femme. VXVa l'y en-
feone , et pembmt ce temps envoie cfaœfaer son amant.
Idem , d«n& BandeUo.
Tout le monde connoît le conte de Boccacq. que La Fon-
taine a traduit en vers, et qu'il a intitulé le C... battu et
content.
U se trouve à-peu-près de même dans les FacetÛB Fris-
ehlùii, Jddit. Pk. Sermoiim.
, Google
DE LA DAME FT DU CUKÉ. 399
DE LA DAME ET DU CURÉ.
Uns bourgeoise d'Étampes aimait son curé.
Un jour que le tnaiî étoit absent, elle donne
rendez-vous au prêtre. Il Tient avec un pâté, et
déjà les deux amants étoient à table , quand
tout-à-coup le mari, de retour, se fait entendre
à la porte. Ausàtôt la dame enlève plats et as-
siettes , elle cache le curé sous un grand panier
et va ouvrir : le mari entre et monte à sa chambre
sans s'apercevoir de rien.
Il ne tenoit qu'au curé de sortir, d'autant fha
que la bourgeoise avoit exprès laissé la porte
ouverte; mats il avoit oublié son manteau dans
la chambre, et-d'ailleurs il ne vouloit pas que
l'époux profitât du pâté. Il monte donc après lui,
et s'adressant à la femme : « Voisine, dit-â, je
« vi«»s vous rapporter votre panieret reprendre
« mon manteau que je vous avois laissé en fftge
« à la place; je vous prierai aussi de me rendre
o le pâté que ce matin j'ai mis chez vous en pas-
« sant. »
Le mari gronda beaucoup sa femme d'avoir
osé recevoir un gage de leur curé; et, après
■ Google
3oe DE LA DAME ET DU CURÉ.
avoir fait au pasteur de grandes excuses, il vou-
lut lui remettre ce qui lui appartenoit. « Quant
u au manteau, à la bonne heure, répondit la
(t femme; mais pour le pâté, je suis votre ser-
« vante , il n'en tâtera pas , à moins qu'il ne veuille
a le manger ici avec nous, n Le prêtre y consent.
On se met à table, et les deux amants, toujours
occupés de leur premier projet, tâchentde pro-
fiter de la gaîtç du repas pour enivrer l'époux.
Bientôt ses yeux se troublent : il chante, il dé-
raisonne, il. vante surtout beaucoup sa force.
«Et moi, dit te ci^ré, je parie que je vous porte
« tou& trois , vous, votre femme et votre servante.
<c — Je parie que non. » On gage une oie. Àlt»'S,
sous prétexte de pouvoir saisir et embrasser plus
aisément les trois personnes , le prêtre fait cou-
cher à terre le mari sur le ventre; il met la ser-
is, couchée de la même manière,
; mais celle-ci est placée autre-
après il se relève, en avouant
et la femme exige qu'au moins
;rasse.
laian, tome iv, page i8i.
Se trouve dans les Nouveatix Contes à rire, page iSg.
Dans les Divertissements curieux de ce temps , page 267.
Et dans les Ci'/J(eîrfaîteu/-rf'0utY7fe, tome IV, page a43-
, Google
LE PRÊTRE ET ALISON.
LE PRÊTRE ET ALISON.
Uk prêtre, amoureux de la fille d'une pauvre
femme, offre de l'argent à la mère pour qu'elle
lui laisse passer la nuit avec la jeune personne.
L'autre feint d'y consentir, mais elle livre au
ribaud une fille publique, et le lendemain elle
fait entrer dans la chambre deus ou trois voisins
qui , à coups de bâton , le chassent tout nu à tra-
vers la ville.
Recne^ de Barbazaa, tome jv, page 437-
Dans Boccace, viii'' journée , nouv. iv, une femnie , solli-
citée par un {trétre , feint de même de céder à ses désirs;
mais eHe exige [tour condition qu'il gardera le plus profond
silence, et qu'il n'y aura poiqt d« lumières, de peur, dit-elle,
de réveiller ses frères qui couchent dam la chambre voisiDe.
La dame substitue à sa place une vieille servante fort laide;
et tandis que le prêtre trompé s'applaudit de son bonheur,
les frères entrent avec l'évêque, à la jiistice duquel ils le
, Google
DE Ui. GRUE.
DE LA GRUE.
Certaih châtelain , jaloux de conserver l'hon-
neur de sa fille, la faisoit élever dans une tour
isolée où elle ne voyoit absolument que sa nour-
rice. Celle-ci un jour, ayant besoin d'une écuelle
pour faire le dîner, sort et va au logis du père.
Cendant ce temps un jeune homme passe sous
la tour avec une grue en main '. La fillette lui
demande s'il veut la vendre. Il répond qu'oui,
et en exige un prir à l'explicatioti duqud Tin-
nocente ne comprend rien , mais qu'elle accorde
sans en connoître la valeur.
Quand la nourrice à son retour voit l'piseau
et qu'elle apprend ce qu'il a coûté , elle se dé-
sole. Cependant, comme U n'y a plus de remède,
elle veut apprêter la grue et sort de nouveau
pour aller chercher ce qui est nécessaire. Pen-
dant son absence le jeune homme repasse sous
la tour. La demoiselle qui, comme la première
fois, étoit appuyée sur sa fenêtre , l'appelle alors
■ Google
DE LA GRUE. 3o3
daus le dessein de se plaindre à lui du paiement
qu'il a eiigé. a Venez reprendre votre grue, lui
n dit-elle , et rendez-moi ce que je tous ai donné. »
Elle est obéie et elle s'applaudit ensuite auprès
de sa gouvernante d'avoir trouvé un marchand
si complaisant à-la-fois et si peu intéressé.
Recueil de Barbazan, tome ir, page aSo.
En voici l'imitation par M. Imbert.
NOTE.
(i. Passe SOUS la tour avec une grue en main.) Il a été dit
aillenrs que la gme étoit on des oiw«uK (}a'on mangeoit
alors.
, Google
3o<
DE LA GHUE.
L* prdt d'une ClIe M choie oui aUée :
Iii3lniiset4a , 101» It reodrei rusée ;
Sun peine i tchu Ironqker elle r^Man.
ReBilei-bM>Ue,h«lax!MDip;eBuu utifice,
Par ^nonnce elle taa
Ce que Mt l'tum par maliee.
Une beauté jeune et nonce
Titoit daoi UD huDcau , seule avec lea ennui).
Que di*-je? elle y pawoit et l« jours et les nuit!
Ame BBC TieJUe nourrira :
C'aM tire p* que aenle. iLMOur f Tint amé ;
n pMMl au cour de la bdie;
Bfais poial d'asMOts n'approcheieot d'dle;
Et vous laiei, tooi ipii liseï ceci ,
Que l'wMnr MDs amant n'est qu'un DouTeau soaci
Dus cette *^e inquiéti^,
SaM trop savoir pourquoi , LuceitE a tout momen
Se plaignait de sa solitude i
Uais le père étoit sourd ; il aroil [ait serment
Qu'dle consarerolt ce trésm' d'amourette ,
Qn'on pire vend publiquement
Ad viMi mari , quand la fille , en cachelle ,
Fmr rioi k donne au jeune amant
Lanourriee an lacis la laisse un jour seulelle ,
Pour aller au marché Toiiio.
Sous la feuélre , une grue à la main ,
Tient à passer un vrai Lubin
Et tout des mieux tournés. Luce tle
L'aïqielle: il se retourne et s'arrête soudain.
Om lui fait signe : il monte, et la pauirette
,,GoogIc
DE LA GRUE.
S'il veul veiylre sa grue. - Oui ", lui dil-il galmeul
Ledràlequi la voit jolie,
Uemaiide ua prix auquel elle u'eDlendoit rien ;
Maiaqu'il se fil sans tricLerie
Payer sur l'heure. On juge bieo
Que la noumce revenue
Fil un beau bruit eu apprenant combien
On venoit de payer la grue.
Mail quel remède i de pareili malheurs ?
Ce que fille ■ perdu , les cris ni les breurs
Ne peuTeut jamais le lui rendre.
La nourrice à la fin , lasse de s'emporter,
(jonvoile auui la gnie , et snri pour idler prendre
Ce qu'il lui faut pour l'apprêter.
BienlAl Lubiu de reparMtre ,
D'aller, veuir sous la fenêtre.
Et Lucelle de l'appeler
Bien vite pour le quereller.
■ Méchant , lui dit-elle en colère ,
Vous avez donc a<é me tromper sur le priï ?
Remportei votre grue : elle est encore entière ;
Et rendez aussitiH ce que vous m'avez pris. •
Lubin n'attend pas qu'on lui dise
Deui fois la chose, et sans nulle remise
Il rendit le paimenl; c'esl4-dire , je crois ,
Que Lubin fut pajé deux fois ,
El remporla sa marchandise.
Silàl qu'on relient du marché ,
Il faut entendre l'innocente
Raconter k sa gouvernante
Comme elle a rompu le marché 1
- En mevoyaut, dit-elle, il vouloitrire;
Mais j'ai grondé, j'ai menacé,
Il m'a tout rendu sans rien dire :
Ce marchand-U u'est pas iolcressé. "
, Google
3o6 DU CURÉ QUI AIMOIT LA FEMME, btc.
DU CURÉ
QUI AIMOIT LA FEMME D'UN VILLAIN.
Un villain, du pays Chartrain, avoit une femme
jolie. Un curé du voisinage, qui Tavoit trouvée
à son gré, s'en étoit fait aimer; et toutes les fois
que l'époux, pour quelque afibire, étoit obligé
de découcher, il ne manquoit pas de venir pas-
ser la nuit avec elle. Le manant s'en étant aperçu
résolut de s'en venger. Dans ce dessein il feignit
de partir, afin de donner à sa femme le temps
de Élire avertir le prêtre, et le soir il alla sur le
chemin de celui-ci creuser une fosse. En efifet le
pasteur étant accouru avec son empressement
ordinaire , il tomba dans le piège. L'épouse , après
l'avoir attendu quelque temps, s'inquiéta enfin,
et, appelant une servante qui étoit dans la con-
fidence de ses amours, elle l'envoya au-devant
de lui. La servante, arrivée à la fosse, y tomba
aussi. Enfin un loup, qui avoit déjà mangé quel-
ques moutons au villain , s'y laissa cbeoir comme
■ Google
DE LA DEMOISELLE QUI REVOIT. 307
eux. Ati point du jour notre époux allant visiter
son piège y trouva ses trois ennemis, et il les
traita tous trois comme ils le méritoient Le loup
fut tué, la servante chassée à grands coups de
bâton, et le prêtre mis dans un état à ne plus
alarmer désormais de maris : un seul événement
vengea complètement le villain.
DE LA DEMOISELLE QUI REVOIT.
Une demoiselle croyoit en songe être couchée
avec son ami : l'ami entre dans ce moment et
effectue le rêve. Puissent, dit l'auteur, toutes les
dames qui m'écoutent n'avoir jamais que des
rêves pareils.
Recueil de Barbazan, tome iv, page 455.
, Google
3o8 DE LA FEMME QUI SE FIT SAIGNER.
DE LA FEMME QUI SE FIT SAIGNER.
En causaM, certain bourgeois un jour avoit
laissé échapper une grande sottise. Il s'étoit vanté
chez une voisine qu'il n'y avoit point de femme
assez adroite pour le duper sur la fidélité con-
jugale. La sienne, à qui ce discours fut rapporté,
se vanta à son tour non-seulement de le tromper,
lui présent, mais encore de le lui dire à lui-même
sans qu'il pût s'en fâcher. Le lendemain, comme
ils étoient assis tous deux sur un banc au coin
du feu, une demoiselle entre avec un sac dans
lequel étoient des ventouses. Le mari lui de-
mande ce qu'elle veut : elle répond qu'on l'a
envoyé chercher, et l'épouse ajoute que , se sen-
tant mal aux reins , elle veut se faire saigner et
appliquer les ventouses '. Toutes deux prient le
mari de venir les aider, et sur sa réponse qu'il
craint de voir couler du sang , elles montent sans
lui. Or, cette prétendue demoiselle étoit un jeune
amant habillé en femme.
■ Google
DE L'ANNEAU. îog
Quand il est sorti, la dame redescend; et en
termes à double entente , raconte à son mari ,
d'une manière très détaillée , tout ce qui s'est
passé dans la chambre , sans que celui-ci songe
seulement à y soupçonner le moindre mal.
Recueil de Barbazan , tome m , page 45i.
NOTE.
( I . Une demoiselle entre avec un sac dans lequel étaient des
ventouses.) Les feinnies étoient donc employées alors à quel-
ques opérations de chirurgie.
DE L'ANNEAU;
PAK HAISUU.
QBoique le grave préaident Fauchet ait doiin£ reitrait de ce fabliau,
je n'en parleroù point û je n'aTois k remarquer sur celui-ci , mnune sur
le précèdent, qu'ils été imité. On le trouve dans Tergier sous le titre de
i'Ânneau de tferSa.
Recueil de fiarbazao, tome m, page 437-
, Google
Une jeune paysanne, fine et rusée, étoit re-
cherchée en mariage par un villain qui demeuroît
à deux lieues d'elle. Le manant étant fort béte,
et la petite personne n'espérant pas , d'un pareil
mari , des leçons bien agréables, en prenoit en
attendant quelques-unes d'avance ; et c'étoit son
curé qui les lui donnoit. Enfin le mariage se con*
dut, et elle y consent, dans l'espérance qu'elle
pourra prendre àe l'empire sur son mari et s'en
rendre maîtresse. Le curé, fâché de la perdre,
lui demande au moins les premières heures de
la nuit des noces. Elle les lui promet; et voici
comme elle parvient à tenir parole.
Au jour du mariage, quand elle est entrée au
lit avec son époux , et que celui-ci s'apprête à
jouir de ses droits, tout-à-coup elle l'arrête, et
s'excuse de manquer envers lui de complaisance;
mats elle a fait une étourderie, dit-elle; et, en
quittant la maison de sa mère, y a laissé ce que,
pour un jour de noces, elle eût dû emporter
de préférence- La rusée se doutoit bien, en par-
lant ainsi, que l'imbécille voudroit partir à l'in-
, Google
LA SOUBIS. 3ii
stant, pour réparer l'oubli de sa femme; et c'est
ce qui arrive : mais pendant ce temps aussi , le
prêtre^ qui étoit aux aguets, est introduit, et il
prend sa place.
Arrivé au village , le manant frappe à tour de
bras, pour réveiller sa belle-mère ; et il demande
ce qui a été oublié chez elle. Celle-ci, d'abord,
ne comprend rien à ce discours; enfin, soupçon-
nant ou quelque intrigue de la part de sa fille,
ou quelque tour de la part des garçons du village,
elle feint d'aquiescer à la demande de son gen-
dre; va prendre, dans une souricière, une sou-
ris, l'enveloppe de filasse, met le tout dans un
panier, qu'elle couvre d'une serviette, puis donne
le panier au benêt. Il retourne chez lui , ravi de
joie; dans sa route il n'est occupé que du tré-
sor qu'il porte; mais bientôt sa curiosité devient
telle qu'il ne peut résister au plaisir de le voir. Il
ouvre le paquet, et la souris s'enfuit. En vain il
court après , en vain il l'appelle, en O'iaxtt petit,
petit , il est obligé de revenir à vide. Alors grande
désolation ; sa femme , qui le voit sangloter et gé-
mir, lui demande ce qu'il a; il raconte sou mal-
heur; l'animal est perdu, a Consolez-vous, ré-
s pond la femme; vous l'aviez eSaroucbé, et il
« s'est enfui : mais il a pris les devants, et vient
« de rentrer ici avant vous. »
Becueil de Méon, lome i", page 3io.
, Google
3i2 LE PÊCHEUR DE PONT-SUR SEINE.
LE PÉCHEUR DE PONT-SUR-SEINE.
A Pont-sur-Seine, un pécheur venoit d'épou-
ser une jeune femme qui lui avoit apporté en
dot dix vaches et dix brebis. Il en étoit aimé ;
aussi faisoit-il tout ce qu'il falloit pour cela. Un
certain matin, au moment qu'ils alioient se le-
ver , la dame , après certaines caresses reçues ,
lui dit dans un transport de tendresse qu'elle le
cbérissoit plus que père et mère , plus que tous
ses parents ensemble. Il affecta d'en douter. «Eh!
« pourquoi ne t'airaerois -je pas? ajouta-t-elle.
a Ne suis-je pas bien vêtue, bien nourrie? me
a manqiie-t-il quelque chose? n'as-tupas pour
« moi toutes sortes de bonnes façons? — Ce n'est
« pas là tout, reprit le mari; avoue qu'il y a
« encore une autre raison que tu ne veux pas
a dire. »
D'abord elle fit semblant de ne rien com-
prendre à ce discours; mais quand U se fut ex-
pliqué plus clairement, elle se récria beaucoup
sur de pareilles idées; et protestant que sans les
, Google
LE PÉCHEUR DE PONT^UR^EINE. 3t3
obligations que lui imposoit son devoir , elle ne
se fut jamais prêtée aux complaisances dont il
parlott;elle l'assura que s*it pouvoit prendre sur
lui de ne pas les exiger , elle l'en aimeroit bien
davantage. En vain le pêcheur prétendit qu'elle
parloit contre sa pensée , elle s'obstina si bien à
soutenir le contraire qu'il résolut de la mettre à
l'épreuve.
Quelques jours après, comme il étoit sur te
rivière occupé à pêcher , il vit venir à lui un ca-
davre. C'étoit celui d'un prêtre qu'un chevalier
avoit surpris avec sa femme et qu'il avoit jeté à
l'eau. Ge corps mort fournit au pêcheur un
moyen d'exécuter le projet qu'il médite j il rentre
chez lui d'un air consterné , et dit qu'ayant été
rencontré par trois chevaliers , qu'il n'avoit ce-
pendant jamais offensés, les barbares se sont fait
un plaisir cruel de le tourmenter, et qu'il n'a
échappé à la mort que par une perte plus triste
mille fois que celle de la vie. En même temps il
ofifre la prétendue preuve de son malheur ; preuve
que lui avoit fournie le cadavre du prêtre. Néan-
moins il se console de cette infortune, dit-il,
parce qu'au moins elle ne l'empêchera pointd'être
toujours également aimé de sa femme.
A ce discours la dame , malgré les belles pro-
testations qu'elle avoit faites, devient rêveuse;
elle montre dans la journée beaucoup d'humeur;
, Google
3i4 LE PÊCHEUR DE PONT-SUK-SEINE.
et après phisieurs injures qui lui échappent sans
motif, après une querelle très aigre , elle déclare
qu'elle veut se retirer chez ses parents: déjàméme
elle a fait venir une sienne nièce, -pour l'aider à
emmener les vaches et les brebis qu'elle avoit ap-
portées en dot. Mais quand le mari voit les cho-
ses devenir sérieuses, il tire sa femme à part et
la désabuse entièrement. Alors elle rappelle sa
nièce, et
. . Li aie i grant altÏBe-.
Hunaiue les beatei , ranmine.
L'aateuT termine son fabliau par quelques-unes de ces ré-
flexions malignes sur les femmes, qu'on entend quelquefois ,
dans la conversation, sortir de la bouche des vieux liber-
tins. Il faut dire h l'honneur de nos poètes qu'elles sont
aussi rares chez eux que communes chez nos conteurs mo-
dernes ; et c'est là peut-être le plus grand danger qu'offre
la lecture de ceux-<n. Un coule licencieux peut enflammer
~, pour un moment les sens d'un jeune homme : mais l'effet
s'en efface bientôt , il n'en reste aucune impression dura-
ble ; au lieu que ces sortes de maximes satiriques , présen-
tées sous l'appareoce séduisante de philosophie et de con-
nobsance des passions humaines, laissent, dans les jeunes
esprits surtout, un mépris des femmes, un fonds d'inquiétude
et de défiance sut leur vertu, qui malheureusement ne trou-
blent que trop dans la suite U paix et le bonheur des ma-
riages.
Le Pécheur de Pont-sur-Setne se trouve Imité dans le
conte de M. Sedaine , intitulé la Gageure.
Recueil de Barbazan, lome m, page 471-
, Google
DE LA DEMOISELLE, etc.
DE. LA DEMOISELLE
QUI NE PQ0VOIT, SANS SE PAHBH , BRTSRBRS
m CERTAIN JUREMENT.
U» bourgeois étoit resté veuf avec une fille
âgée d'environ vingt ans , qu'il airaoit au point
de n'avoir d'autres volontés que les siennes.
Mais l'humeur de cette fille étoit telle que le
prud'homme, quoiqu'il fât à son aise , se voyoit
depuis quelque temps obligé de vivre sans valet
ni servante. Ces gens grossiers, disoitla bégueule,
avoient sans cesse à la bouche des propos qui
lui faisoient mal au cœur. Il y avoit un jure-
ment surtout qu'elle ne pouvoit entendre sans
se trouver mal. Enfin aucun domestique n'avoit
pu tenir dans cette maison, et elle étoit même si
bien connue qu'aucun n'osoit s'y présenter.
Il y en eut cependant un, nommé David , drôle
résolu et déterminé, qui entendant parler de ce
père imbécille et de cette merveilleuse dont les
, Google
.3i6 DE LA DEMOISELLE, btc.
oreilles étoient si délicates, résolut de tenter l'a-
venture et de venir offrir ses services au bour-
geois. Il le trouva fendant du bois : car Êiute
d'aide , besoin est de se servir soi-même ; et il le
pria , au nom de Dieu , de rhébei^er.
Le bourgeois , naturellement bon , eût volon-
tiers consenti à sa prière; néanmoins la crainte
d'occasioner encore à sa fille quelque scène dés-
agréable l'arrétott, et il demanda au prétendu
voyageur quelle étoit sa profession et où il atloit
ainsi, a Mon métier est de servir, répondit David;
H je connois assez bien le travail des champs et
o celui d'un ménage; mais Je suis sans maison de-
« puisquelques jours, j'en cherche une, et vou-
« drois trouver quelque honnête homme qui
a me prît à son service. — Je serois volontiers
a cet homrae-Ià, reprit le père, aussi bien ai-je
d besoin d'un domestique : mais j'ai grand'peur
« que tu ne conviennes pas à ma fille, et que tu
a ne restes pas ici plus long-temps que lesautres. »
Alors il demanda au jeune homme s'il étoit sujet
à jurer,- et surtout à prononcer un certain jure-
ment grossierqu'il lui nomma. « Ah ! fi donc , sire ,
V répliqua le fin matois; comment est-ce que
« pareille chose a pu sortir de votre bouche? Je
o suis bien gueux assurément ; mais sur ma foi
a je donnerois de bon cœur une année de mes
" gages pour ne l'avoir pas entendue. »
■ Google
DE LA DEMOISELLE, me. 3r7
La demoiselle pendant ce temps étoit à la fe-
nêtre , occupée à écouter le valet et à le lorgner.
Le drôle avoit bonne mine, il lui plut. Elle appela
aussitôt son père pour lui dire de l'arrêter, pré-
tendant que c'étoit là rhomme qu'il leur falloit.
David ce jour-là s'acquitta de son devoir à la
grande satisfaction de la demoiselle; mais lors-
qu'elle monta à sa chambre pour se coucher , elle
se 6x éclairer par lui , puis , sous prétexte que ,
la nuit, elle étoit sujette à avoir peur, elle lui dit
de descendre son lit dans sa chambre
Dans une autre version, qui est celle qu'a imprimée Bar~
basan, tome III, page 458, ce n'est point un valet, mais
tin jeune homme de la ville , qui forme des projets sur la
donzelle. II se trouve à souper avec elle. Pendant le repas,
un des convives laisse échapper le mcft fatal. Alors elle se
pâme , et lui aussitôt feint de se pâmer de même. Dès ce
moment elle ne veut plus que lui pour époux. Ils se marient.
Le déno&ment du conte, c'est-à-dire, tous les détails que
j'ai supprimés dans l'autre , sont ici entièrement les mêmes.
, Google
3i8 DE LA DEMOISELLE QUI VOULOIT VOLER.
DE LA DEMOISELLE
QUI VOULOIT VOLER;
PAR RUTEBEUF.
FAUCHKT EN .
Obtaiite demoiselle , d'une beauté rare, avoit
pour soupirants grand nombre de chevaliers ,
d'écuyers et de bourgeois, mais elle refusoit de
se marier et ne vouioit écouter aucun d'eux.
Comme elle étoit aussi béte que jolie, elle s'avisa
un jour de dire qu'elle desireroit voler. Aussitôt
ses amants lui firent à l'envi des ailes avec de la
cire et des plumes. Cependant elle n'en vola pas
davantage. Un clerc, plus fin que les autres, la
trouvant seule, lui dit : « Toutes ces inventicos-
u là ne valent rien , belle amie ; ne voyez - vous
« pas que, pour fendre l'air, des ailes ne suffisent
«point, et que les oiseaux ont encore, outre
« cela, un bec et une queue? » L'innocente con-
,,GoogIc
DE LA. DEMOISELLE QUI VOULOn' VOLER. Sig
vint qu'il avoit raison; mais comment se procu-
rer ce double moyen? « Je m'en charge, reprit
a le clerc. » Et aussitôt plaçant la belle à ses cô-
tés, il lui donna mille baisers amoureux. C'étoit
ainsi qu'il travailloit à faire te bec , disoit-il. . . .
Au bout de quelques mois, la demoiselle s'a-
perçut que sa taille s'arrondissoit de jour en jour;
et loin d'être , comme elle s'en flattoit , plus dis-
posée à voler qu'auparavant, il se trouva au con-
traire qu'elle avoit peine à marcher.
Recueil de Barbazan, tome iv, page 27 1 .
Ce conte paroît avoir donné naissance à cetui de la Ju-
ment du compère Pierre , qu'on lit dans Boccace et dans La
Fontaine ; et ce qui prouve que nos poètes ne sont pas si
méprisables, c'est qu'ici, où Boccace s'éloigne de Rutebeuf ,
il est moins ingénieux que lui.
Tels sont les fabliaux que m'ont ofTerta les manuscrits, et
que mes recherches m'ont permis d'orTrir au public. J'eusse
pu en ajouter encore une vingtaine, mais ceux-ci étoient
tellement insipides, ou si excessivement licencieux, que je
n'ai pu avoir l'idée de les présenter.
, Google
, Google
FABLES
PAR
MARIE DE FRANCE.
jUnlbyGOOglC
, Google
AVERTISSEMENT
PRÉLIMINAIRE.
Xje recueil de fables qu'oD va lire tut composé vers
le milieu du Ireizième siècle par une femme appe-
lée Marie, dont je parlerai encore ci-dessous dans
le conte dévot du Purgatoire de saint Patrice. Elle
avoit pris le surnom de France ; non qu'elle fôt de la
maison royale, mais pour désigner le pays où elle étoit
née: de même que les autres poètes ses contempo-
rains prenoient le nom de leur ville , afin d'indi-
quer le lieu de leur naissance. Si elle s'est nommée
en tête de son ouvrage , c'est de peur, dit-elle , que
quelqu'un n'entreprenne de lui en dérober la gloire.
Cet ouvrage, au reste nous le devons, à ce qu'elle-
même nous apprend, aux sollicitations du comte
Guillaume de Dampierre *, homme, pour me ser-
vir de ses propres termes, la flear de chevalerie
et de courtoisie. Le comte pria Marie de l'entre-
prendre, et elle y consentit: mais le motif d'après
lequel elle se détermina fiiit honneur à l'honnêteté
* D'antrel prétendent que ce Guillaume ne fut jamaîi comte, et qas
le Mécène de Unie ne peut £tre que Guillaume surnommé Longat-
ipét, BU naturel de Henri II , créé comte deSalIibury et de Xomart,
par Ki<:h«rJ-<ki!iir-d«-Lion. C^ Guillaume mourur en i iifi.
, Google
3a4 AVERTISSEMENT
de son âme ; ce fut pour se rendre utile , et pour con-
tribuer à rendre meilleurs ceux qui la liroient. « Tel
« est, dît-elle, le but <jue doit se proposer quicon-
n que a reçu du ciel le talent des vers. Il doit l'em-
« ployer h instruire son siècle ; à recueillir les exem-
« pies de vertus que nous ont laissés les sages; à
« recueillir leurs maximes, leurs discours, afin de
a les transmettre à la postérité : et voilà ce qui m'a
« eagagée moi-même à rimer. »
De pareils sentiments dans une femme de beau-
coup de mérite sont faits pour honorer son sexe,
comme dans le temps ses écrits honorèrent son siè-
cle. Marie fut la seule de ce temps qui se livra au
genre de la fable ; ce qui peut-être indique plus que
toute autre chose la solidité de son espiit et la jus-
tesse de son goût. Quant aux raisons qui lui firent
préférer, poiv exercer son talent, ce rameau inculte
de la littérature à ceux des romans, des contes, des
chansons d'amour, vers lesquels un engoûinent gé-
néral avoit porté tous les esprits, et pour qui seuls
les succès et la gloire sembloient faits, elles ajoutent
encore à son éloge. SI elle choisit la fable, c'est que,
sous un masque apparent dejolie, il n'f en a aucune,
dil-e\\e,quine recèle une philosophie plus profonde.
En effet , ce fut un homme d'un génie bien éton-
nant que celui qui le premier osa donner pour in-
stituteurs aux humains, non des hirmains comme
eux, mais des animaux et des plantes; et qui par
, Google
PRÉLIMINAIRE. 3^5
la sagesse et par la raison supérieures qu'il leur
prêu, força toutes les Dations d'applaudir au succès
d'une entreprise en apparence ridicule. Ësope ou
Lockman, comme on voudra l'appeler, eut le pre-
mier cet honneur : car je u'entrepreods pas d'exami-
ner lequel des deux personnages, calques évidem-
ment l'un sur l'autre, est le véritable; ni si les Ara-
bes adoptèrent l'Esope des Grecs , ou si plutôt les
Grecs ne firent pas unEsope du Lockman des Arabes.
L'art de parler allégoriquement , par figures et
par apologue , est une ruse qui paroît assez natu-
relle à l'homme d'esprit. En différents temps et chez
différents peuples, d'habiles personnages l'avoient
employée pour ouvrir à la vérité des oreilles redou-
tables, peu accoutumées ou mal disposées à l'enten-
dre: témoin l'apologue de la Laie et de ses petits;
celui des Membres révoltés contre l'estomac; du
Pauvre à qui un riche enlève la seule brebis qu'il
possède, etc. Mais fTatban, en reprochant à Da-
vid son homicide adultère, n'avoit commis qu'une
action particulière de justice et de courage ; Méné-
nius , en ramenant à l'obéissance le peuple romain
révolté contre le sénat, qu'un trait d'adresse; le
Gaulois, ennemi des Phocéens nouvellement établis
à Marseille, en indisposant contre eux le roi Coma-
nus, leur voisin, qu'un acte de politique bien ou mal
vu-: et il n'avoit résulté de tout cela aucun avantage
réel pour l'humanité.
, Google
3a6 AVERTISSEMENT
Une idée bico autrement sublime fut celle de Bid-
paï ou Pilpai , loi'squ'il imagina , quoique sujet , de
corriger et d'ïuslruire le despote auquel il étoit obligé
d'obéir. Tout le monde connoU cette longue histoire
all^orique, entremêlée de contes et d'apologues,
qu'il composa dans ce dessein ; et l'on sait qu'elle fut
couronnée de succès. Ce projet hardi éloit vraiment
le projet d'un sage, parce qu'il étoit celui d'un
homme qui avoit entrepris de servir à-la-fois toute
sa nation ; mais ce qui doit encore le rendre aujour-
d'hui plus étonnant pour nous , c'est qu'il fut conçu
dans une tête née sous le joug du despotisme , et
née par conséquent avec l'avilissement et tous les
bas préjugés que le despotisme inspire. Cependant,
en donnant au philosophe indien tous les doges que
mérite sa généreuse entreprise, on peut encore lui
faire un reproche , celui de n'avoir point assez songé
au bien général de l'humanité: car, enfin, s'il forma
aux souverains une morale, il ne fit rien ou fit très
peu pour la morale des sujets. Or voilà encore une
f(Hs la gloire qui est particulière à Esope.
Celui-ci se sentoit digne d'être l'instituteur des
nations; mais il étoit escUve : et quel poids les le-
çons d'un esclave pouvoient«lles acquérir ? Qui eût
daigné l'écouter? Pour accomplir son dessein il fait
parler les animaux à sa place; il imagine la fable
proprement dite; et, lui imprimant ce caractère
d'utilité générale à laquelle , depuis lui , les peu-
, Google
PRÉLIMINAIRE. . Ziy
pies qui cultivent les lettres l'oat tous consacrée ,
il embrasse dans son vaste plan l'homme de tous
les âges et de tous 1 es cl Imals. Ses fables , qu'on peut
regarder comme ud des premiers codes de morale
qu'ait eus le genre humain , ont été successivement
adoptées et traduites par toutes les oatious poli-
cées. Lui-même a joui, pendant sa vie, d'une renom-
mée éclatante; et cependant, chose étonnante, toute
celte réputation n'inspira à aucun de ses concitoyens
le désir de marcher sur ses traces. Il est le seul fa-
buliste qu'aient eu les Grecs.
Les Latins n'eu ont de même qu'un seul à citer :
encore celui-ci se fît-il nu honneur de travailler d'a-
près son modèle, et d'imiter plusieurs de ses sujets.
Il est vrai que les latins, si supérieurs aux autres
peuples dans l'art de la guerre et dans la politique,
ne furent originaux dans aucun des genres de litté-
rature. Toute leur gloire est d'avoir fourni dans
quelques-uns de ces genres des hommes dignes
d'être comparés aux Grecs.
Les écrivains qui , depuis Esope et Phèdre , ont
fait des coUectioas de febles , ont presque toujours
réuni ces deux auteurs; mais presque toujours aussi
ils y en ont ajouté quelques-unes tirées d'auteurs
étrangers ou plus modernes. C'est ce qu'a fait au trei-
zième siècle Marie de France. Cependant , si l'on s'en
rapportoit à ce qu'elle dit elle-même dans son préam-
bule, on pourroit croire qu'on ne connoissoit alors
, Google
3a8 AVERTISSEMENT
chez nous que le seul Esope. E^le ne fait meotion
que de lui, ue nomme point Phèdre, donne à soa
recueil le nom à!Ysopet (petit Esope); enfin elle
ajoute qu'avant qu'elle le rimât en françoîs, il avoît
ëlë traduit du grec en latin par un certain Ade-
nès * : ce qui supposeroit qu'il ne contenoit que des
M)les grecques.
D'un autre côté l'on peut assurer qu'il en renferme
beaucoup d'autres; et en particulier plusieurs de Phè-
dre, lesquelles ne se trouvent point dans Esc^e, et
qui , étant latines onginairement , n'ont pu être tra-
duites par Adenès du grec en latin. Il y en a même
quelques-unes qui visiblement sont plus réventes
qu'Esope et Phèdre, et que je soupçonne être de
Marie elle-même; telle est, par exemple, celle du
Villain et de l'Ermite, dans laquelle il s'agit du pé-
ché originel.
Ce n'est pas tout. Marie, après avnr parlé de la
traduction d'Adenès, dit traduire elle-même de l'o/t-
gioM en. français. Tout ceci n'est rien moins que
clair, et l'on ne peut l'expliquer qu'en disant que
ces expressions, traduit du grec en latin, tratùàlde
l'anglais en français, sont une sorte de charlata-
nerie littéraire usitée dès-lors en France comme elle
l'est encore aujourd'hui pour exciter chez les lec-
teurs celte curiosité que produit toujours l'annonce
, Google
PREUMINAIRE. 3^9
de ce qui est étranger. Nos fabliei-s et nos roman-
ciers surtout l'emploient très fréquemment quand
ils veulent traiter un sujet de la Table-Ronde. Rare-
ment ils le commencent sans annoncer qu'ils l'ont
tiré d'une bibliotlièque d'Angleterre ou des archi-
ves compilées sous le roi Artus. Pour quiconque
connoit l'ancienne romancerie ces formules triviales
ne signifient rien; il n'en est point dupe.
La traduction que je vais donner à mon tour des
febles de Marie est faite d'après quatre manuscrits
du temps. Annoncer quatre manusciits, c'est, comme
je l'ai dit ailleurs, annoncer quatre versions diffé-
rentes. Ceux-ci s'accordent si peu entre eux que l'un
des quatre (celui de Saiat-Germain-des-Prés ) ne
contient que soixante-six fables; tandis qu'un autre
(celui de la Ëibliolhèque du roi, n" 7615) en con-
tient cent deux. Les copistes se sont permis, non-
seutement de former ces recueils à leur gré, selon leur
ordinaire , mais encore d'y insérer certaines pièces
étrangères, et en particulier des fabliaux, tels que le
Laide l'Oiselet, le Préfauché, la Femme noyée,
le FUlain qui avait un cheval à vendre, etc. Mais
quiconque se dévoue à défricher notre ancienne lit-
térature doit s'attendre à toutes ces épines; et du
moment qu'il met la main à l'ouvrage , prendre pour
sa devise ces deux mots peu consolants , courage et
patience.
Je ne dis rien du mérite littéraire de Marie de
, Google
33o AVERTISSEMENT
France , quoiqu'elle eût beaucoup de goûl , ainsi
qu'oa le verra par cinq on ûx corrections qu'elle
s'est permis de faire à ses deux originaux : correc-
tions qui , si je ne me trompe, sont toutes heureu-
ses. Je ne dis rien de son style , qui est , comme le
leur, simple , clair et même élégant pour son temps :
elle a bien un autre mérite pour nous.
Personne n'ignore que nous devons le Phèdre à
un manuscrit que l'un des frères Pitliou découvrit
dans la Bibliothèque de Saint-Bemi de Keims, vers
les dernières années du seizième siècle. On sait que
ce manuscrit étoit unique en Europe , et que la bi-
bliothèque a depuis éprouvé un incendie. Si cet acci-
dent étoit arrivé avant la découverte de Pithou ; si le
manuscrit y avoit péri, comme après toutlachoseéioit
possible , Phèdre peut-être seroit perdu aujourd'hui
pour nous , ainsi que le sont beaucoup d'autres ex-
cellents ouvrages de l'antiquité. Mais le cinquième
livre des fables n'est point entier. Qui sait même si
les quatre autres le sont, et si nos anciens copistes
n'ont point &it pour les auteurs grecs et latins ce
qu'ils ont fait pour nos écrivains nationaux. On peut
dire la même cliose de l'Esope. Certainement le re-
cueil que nous avons de ses fables n'est pas complet,
puisque les anciens en citent quelques-unes qui ne
s'y trouvent point. Or maintenant ne se pourroit-il
pas qu'il ait existé au treizième siècle un manuscrit
plus entier; que ce manuscrit ait été connu de Marie;
, Google
PRELIMTOAIRE. 33i
que ce soit celui sur lequel elle a travaillé ; et qu'eii-
Bn il ait péri depuis par ua accident quelconque, ou
même par le seul ravage insensible du temps ?
Ces suppositions n'ont rien que de très vraisem-
blable : mais dans le cas où elles seroifflit vraies , ne
se pourroit-il pas aussi qu'une partie des fables de
l'auteur grec et de l'auteur romain , que nous croyons
perdues, se retrouvassent aujourd'hui dans la collec-
tion de Marie? Pour moi je me plais, je l'avoue , à
me repaître de cette idée consolante. Dans le recueil
que je vais donner (car je supprime tout ce qui se
trouve imprimé des deux fabulistes anriens), je
crois reconnoître souvent ce sois exquis, cette jus-
tesse d'allégorie, qui les distinguent tous deux, ce
sceau de l'antiquité, eoBn, qu'une main moderne
contredit difHcilemeot, et qu'assurément on étoit
bien moins capable encore de contrefaire au trei-
zième siècle. Puissé-je avoir deviné assez heureuse-
ment pour voir mes lecteurs penser comme moi et
approuver ma conjecture! Au reste , si elle se trouvoit
fondée, nous n'aurions point, il est vrai, dans leur
laugue originale les fables mêmes dont il s'agit; mais
au moins nous aurions les fables , et c'est un dédom>-
magement.
ta remarque que je viens de &ire , par rapport
aux fables , on peut l'appliquer à ceux des autres
ouvrages de l'antiquité, historiens, poètes, orateurs,
que Dous avons perdus tout-à-fait, ou qui ne nous
, Google
33a AVERTISSEMENT
sont parvenus que tronques. Il est possible que quel-
ques-uns d'entre eux existassent encore en entier
il y asix siècles. Imaginez tout ce que, pendant uu
pareil espace , le temps et les événements innombra-
bles qu'il amène ont dû anéantir de manuscrits : ima-
ginez tout ce qu'en a détruit l'ignorante avidité des
copistes, qui les grattoient pour y substituer une lé-
gende, un morceau de scholasdque ou un mauvais
roman : comptez ceux qui ont péri dans certains or-
dres religieux , oii , par une dévotion mat entendue,
des supérieurs barbares déclaroient la guerre à tout
ce qui n'étoit point évangile , sermon ou théologie.
Joignez-y enfin tous ceux qu'ont anéantis nos guerres
de religion , les guerres qu'occasiona la démen<% de
Charles VI , etc., etc.; et vous regarderez presque
comme un miracle qu'il nous en soil parvenu un seul.
Cependant, au milieu de cette espèce de conju-
ration destructive , il y a eu des gens qui dans le
temps se sont occupés bien ou mal à traduire en
vers ou en prose ces mêmes ouvrages dont il sem-
hloit qu'on avoit juré l'extinction. Quelques-unes de
ces traductions doivent nécessairement subsister en-
core : qui sait si l'on n'y retrouveroit pas une partie
de ce que nous regrettons? Un espoir si doux peut
être permis, surtout pour les historiens que nous
n'avons qu'imparfaits et mutilés. En vain , pour trou-
ver à les parfaire, on a remué les bibliothèques les
plus anciennes et les plus riches: toute espérance
, Google
PRÉLIMINAIRE. 333
paroît perdue de ce côté-là. S'il en reste quelqu'une,
ce ne peut être que chez nos vieux translateurs: or
cette mine est encore vierge en partie. Peul-être
même ne seroit-il pas indigne du gouvernement d'en
ordonner l'exploitation et de la confier à quelque
homme de lettres instruit et laborieux , qui aimeroit
assez la gloire et son pays pour surmonter les longs
dégoûts d'un pareil travail. En ce moment on fouille
par les ordres de ce même gouvernement les biblio-
thèques d'Italie; on a visité de même, il y a peu
d'années, les manuscrits de la Tour deLondres:n'y
auroit-il donc que nos richesses nationales qu'il né-
glîgeroit? Combien d'entreprises beaucoup plus in-
certaines n'a-t-il pas tentées souvent ? Et d'ailleurs
si celle-ci n'avoit pas un succès complet , n'est-il pas
assuré d'avance qu'elle produira au moins des décou-
vertes utiles pour notre histoire ou glorieuses pour
notre littérature ? Mon exemple doit encourager.
Moi, littérateur inconnu, sans avoir été secondé par
sa protection si favorable, n'ai-je pas eu le bonheur
d'en faire quelques-unes de ce dernier genre! Ce-
pendant je n'ai parcouru qu'une très petite partie
des manuscrits; et forcé en quelque sorte, par le
genre de mon travail , à ne m'occuper que des poè-
tes, j'ai entièrement négligé les prosateurs.
'HoTA.. Le souhait gue/eJaisoisici,lorsqu'en 1779,
je puhliaitesjàbîùmx ,a été accompli depuis. Quatre
, Google
334 AVERTISSEMENT PBÉUMINAIRE.
savants choisis dans l'académiedes Belles-Lettres ,
ont été nommés par le gouvernement pour parcou-
rir tous les manuscrits que renferme la Bibliotlièque
du roi ,et ce trésor enfoui , qui jusqtià présent
n' avait donné que des regrets , va désormais sans
doute, confié à des mains habiles, devenir une de
nos richesses nationales/
'EuiBag, ce traToiladijii produit aDieTotuTiieiin-4'',doDtI<HilD'est
pMda même inlérél , mais qui nonsaiiroi^ canservé U notice eti'ulrail
de beucoup d'ancien» ouvrtgei qui , sani ces ulilet redierchei, KProient
pu destenrer inconnm pendant beaucoup de aiècle* eiKare , el finir par
, Google
FABLES
FAK
MARIE DE FRANCE.
L'ABEILLE ET LA MOUCHE.
L'abeille et la mouche eurent querelle un
jour. Celle-ci niéprisoit l'autre : elle se vantoit
d*entrer dans les palais des rois, de s'asseoir sur
leur tète , de manger à leur table. « Toute la terre
a m'appartient, disoit-elle; je vole librement par-
a tout où il me plait, et me nourris sans aucun
« travail de ce miel que tu fais avec tant de peine
K et pour lequel on te donne la mort. — On me
« fait mourir', il est vrai, répondit l'abeille, mais
e c'est à regret, parce que je suis utile. Pendant
« ma vie ou m'estime, on me recherche, tandis
s que toi, paresseuse, importune et vagabonde,
a tu ne peux être en honneur nulle part, et te
« lais chasser de tous les lieux où tu parois. »
Dans Phèdre , les deux acteurs de cette fable sont la
mouche et la l'ounni. Cette dernière y dit à sa rivale les
mêmes choses à-peu-près (|ue lui dit l'abeille dans l'auire.
, Google
336 L'ABEILLE ET LA MOUCHE.
Elle s'y donne les mêmes éloges, et loue surtout sa pré-
voyance it se préparer pour l'hiver des ressources contre
ta faim. Aujourd'hui que tout le moude sait que la fourmi
demeure , pendant tout le temps des froids , engoiurdie et
sans mouvement , cette prétendue prévoyance qu'on lui
prête n'est plus qu'un élt^e dérisoire. D'ailleurs, s'il est
pardonnable à l'abeille de se donner des louanges , on ne les
pardonnera point à la fourmi , insecte aussi incommode et
tout aussi inutile que la mouche. Cette fable est une de celles
où Marie s'est permis de corriger son original ; et c'est une
decelles, je croîs, où l'on approuvera le plus son bon goût.
La Fontaine ( iv, 3 ) a suivi la version de Phèdre.
NOTE.
(i. On méfait mourir, il est vrai. ) Le discours que Marie
prête ici à l'abeille prouve que de son temps on ne savoït
extraire des ruches le miel et la cire , qu'en y étouffant par
des fumées meurtrières l'animal lui-même. Cette méthode
barbare a long- temps subsisté en France, quoiqu'elle fût la
plus opposée aux intérêts du propriétaire , puisqu'elle dé-
truisoit ses mouches et qu'elle altéroit la qualité de son
miel. Le premier canton du royaume où l'on y ait renoncé
est le G&ttnois. Là, dit-on, fut trouvé l'art de châtrer les
ruches , eo les composant de différentes pièces , amovibles à
volonté , qu'on pouvoit , sans nuire à l'insecte , enlever avec
le miel dont elles étoient chargées. Mais, malgré tous ses
avantages , ce secret , chose étonnante 1 ne se répandit point
au.delà du Gâtinois , et il fallut que Réaumur l'annonçât et
le prdnflt pour le faire adopter. Aujourd'hui il est non-seu-
lement connu, mais perfectionné. (Voyez ïjomharii , Mamu-l
du propriétaire d'abeilles. )
, Google
L'AIGLE, L'AUTOUR ET LÉS PIGEONS. 33;
L'AIGLE, L'AUTOUR ET LES PIGEONS.
Le roi des oiseaux reposoit en paix, perché
sur un arbre. A ses côtés étoit l'autour, son sé-
néchal, et un peu au-dessous, des pigeons, occu-
pant d'autres branches, jouoient et folâtroient
sans crainte sous le feuillage. Cette conBance
choqua l'autour. «Insolents! leur dit-il, vous
« bravez maserre, parce que la présence de votre
« monarque vous rassure-, mais si j'étois seul ici ,
« vous ne m'insulteriez pas impunément. »
Un roi sage ne doit point choisir ses of&ciers
parmi les méchants; car enfin s'il est des mo-
ments où ses regards peuvent les contenir, il en
est beaucoup plus où ils seront assurés de n'être
point vus.
jUnlbyGOOglC
L'ANE ET LE CHIEN.
L'ANE ET LE CHIEN.
UiT âne se plaigooit de sa destinée; un chien
l'entendit et prétendit être bien plus à plaindre
encore. Le premier, racontant ses infortunes, dé-
tailla tout ce qu'il avoit à souffrir pendant l'année.
Toujours sur les chemins par la chaleur, par le
vent ou par la pluie; aujourd'hui c'est de la fe-
rine ou du blé, demain c'est du fumier ou du
bois qu'il lui faut porter. Il plie sous le fardeau,
il ne peut marcher, on l'accable de coups. A
peine lui laisse-t-on dans la journée quelques
instants de relâche pour aller le long des fossés
pâturer à la hâte un peu de mauvaise herbe. Du
reste, aucun soin de sa personne; toujours des
menaces et du mépris, jamais un mot d'amitié
ni une caresse.
a Tu travailles le long de la semaine , il est vrai,
a répondit le chien; mais le soir, quand tu ren-
te très, tu trouves une étable bien chaude où lu
« peux l'étendre et reposer en paix; moi, au con-
« traire, je n'ai jamais de repos. La nuit comme
«le jour, l'hiver comme l'été, mon sort est de
,, Google
L'ANE ET LE CHIEN. SSg
« veiller dans une cour, exposé à toute la rigueur
« des saisons. Vient-il à se glisser dans la maison
«un voleur ou un loup, il faut ccmibattre au
u risque de ma vie, et te défendre pendant que
« tu dors. Le matin, après une nuit ainsi passée,
« je vais à jeun me présenter à la cuisine pour
a recevoir la récompense de mes services. J'y
B trouve la servante qui, aux dépens de son maî-
« tre, déjeune secrètement avec le valet qu'elle
« aime. Ils me chassent à grands coups de pieds,
o parce que je les importune. Obligé d'attendre
a l'heure du dîner, quoique mes entrailles crient
famine, j'accours enfin et trouve toute la famille
o à table, buvant et mangeant bien. J'ai beau pen-
« dant ce temps-làles regarder piteusenient,aucun
a d'eux nedaigneseulementfaire attention à moi,
« et je me crois très heureux si, après bien des ca-
K resses de ma part, ils daignent, lorsqu'ils n'ont
« plus faim, me jeter quelque os décharné. Pen-
« dant que je suis occupé à le dévorer, l'un des
ce enfants ou l'une des filles laisse échapper quel-
« que incongruité, l'encens frappe l'odorat, on
« se bouche le nez : au diable le mâtin, s'écrie-
« t-on; et à l'instant mille coups que je n'ai pas
« mérités pleuvent sur moi, on me chasse, et je
(I me vois obligé de me sauver à la cour, sans oser
« rcparoître de toute la journée.
« Tout ce que tu viens de dire est vrai, reprit
, Google
34o L'AME ET LE CHIEN.
« l'àiie; mais si l'on te procure des moments de
u chagrin, tu en as d'autres aussi qui te dédom-
« magent. Tu vis avec ton maître, il reconnoit
s tes bons offices, il te loue, il te caresse, et au
« moins l'emploi dont il te charge n'est pas avili»-
« sant. D
Cette fable n'est point dans les deux volumes des poésies
de Marie de France publiés par H. Roquefort
L'ARPENTEUR ET SA PERCHE.
Un arpenteur vooloit mesurer son champ, et
il ne pouvoit en venir à bout , parce qu'il étoit
ivre. Dans sa colère il s'en prit à sa perche, qu'il
jeta par terre avec mille injures, a Tu as tort,
n répondit celle-ci, ce n'est pas moi qu'il faut
a blâmer, je ne me suis jamais trompée, »
Mais l'homme en place fait-il une faute, il la
rejette toujours sur quelque autre , et s'en prend
à lui.
■ Google
L'AUTOUR ET LE HIBOU.
L'AUTOUR ET LE HIBOU.
Us autour et un hibou s'étoient liés d'une
étroite amitié. Au printemps l'autour ayant ^t
un nid au haut d'un chéue , l'autre vint y pondre.
Alors le noble oiseau renonçant généreusement,
en faveur de son ami, à la douceur de devenir
père, adopte les œufs et les couve comme s'ib
étoient les siens. Dès que les petits sont éclos,
il les appâte avec la même tendresse; mais il est
étonné de voir sans cesse son nid humide et in-
fecté par leur ordure, et il leur en fait des re-
proches, a Voilà vingt ans de suite que j'ai une
«aire, leur dit-il, et jamais je n'ai éprouvé d'au-
a cun de mes enfants dégoût semblable. » Les
jeunes hiboux répondirent que ce n'étoit pas
leur faute, et ils ajoutèrent naïvement que leurs
parents les ayant faits foireux, il ne dépendoit
point d'eux d'avoir un nid qui fut propre. « Vous
« avez raison, reprit l'autour, j'ai pu vous faire
a éclore,jepuis encore vous élever et vous nour-
<i rir, mais tous mes succès se 'borneront là; ja-
" mais on ne change un mauvais naturel. »
■ Google
34a LA BICHE, LE FAON ET LE CHASSEUR.
LA BICHE, LE FAON
ET LE CHASSEUR.
Uifï biche instruisoit son faon sur tout ce
qu'il avoit à craindre du loup, des chasseurs et
des chiens, et elle lui apprenoit en même temps
h s'en défier et à s'en garantir.
Tandis qu'elle parloit, ils aperçurent au loin
dans la campagne un homme à cheval, armé
d'arc et de flèches. « Qu'est-ce que ceci? dit le
• &on. — Mon fils, répondit la mère, c'est ce
« que tu dois redouter le plus au monde, si tu
« aimes à vivre. Garde-toi bien de te laisser jamais
■ approcher par de pareilles gens; et si par ha-
■ sard tu en es surpris , fuis de toutes tes forces. ■
Pendant ce discours, le chasseur qui les avoit
TUS aussi approchoit à grands pas. a Fuyons,
« disoit la biche, fuyons, le voici, » Le jeune té-
méraire, loin d'écouter ces avis, regardoit tout
cela comme des terreurs de femme, et s'amusoit
à considérer l'habillement du chasseur et les mou-
vements lestes de son cheval. ■ C'est lui qui a
■ Google
LA BICHE, LE FAON ET LE CHASSEUR. 343
«peur de nous, disoit-il. Regardez, le voilà qui
a descend et qui met pied k terre. — Ah! mon
fils, sauve-toi, » crioit la mère en fuyant tant
qu'elle pouvoit. Hélas! il n'en étoit plus temps,
déjà une flèche étoit lancée, et le faon blessé à
mort tomboit par terre.
Avertissez un fou du danger qui le menace,
il rira de vos conseib et n'y croira que quand il
sera tombé dans le malheur.
La Fontaine ,vi,5,le Cochet , le chat et le si
Quoique la fable suivante dérange l'ordre alphabétique
auquel je me suis assujéti , je la place ici cependant , parce
que le sujet en est le même à-peu^rès que dans celle qu'on
vient de lire.
, Google
344 i^^ COHBEAUX
LES CORBEAUX.
De jeunes corbeaux venoient de quitter leur
nid, îk étoient déjà grandelets et commençoient
à voler. Leur père, avant de les abandonner à
eux-niénies, crut devoir cependant leur donner
quelques leçons. U leur parla donc des dangers
différents qui alloient les menacer de toutes parts,
et leur apprit comment il falloit s'en garantir,
recommandant sur toutes choses d'être circon-
spects et défiants. «Par exemple, dit-il, si vous
«voyez un homme se baisser pour ramasser
a pierre ou bâton, n'attendez pas qu'il soit re-
« levé, commencez d'abord par vous envoler. —
« Mais s'il ne se baissoit pas , répondirent les cor-
a beaux, nous pourrions rester, n'est-il pas vrai?
a II est évident qu'alors nous n'aurions rien à
« craindre de lui. — Eh! qui vous répondra, re-
a prit un de la bande, qu'il ne porte point dans
o sa poche de quoi vous tuer! Mes frères, croyez-
amoi, le plus sûr est de nous enfuir. — Mon
enfant, dit le vieux père à celui-ci, tu en sais
« assez pour n'avoir plus besoin de moi : adieu ,
■ Google
LES CORBEAUX. 345
a pars, me voilà rassuré sur ton compte. Quant
ni tes frères, je vois qu'il leur faudra encore
« quelques leçons. »
Desperriers a inséré cette fable parmi ses contes. Cliez lui
seulement c'est une pie au lieu d'un corbeau. La mère veut
se débarrasser de ses petits: ils lui représentent qu'ils ont
peur d'être tués par les arbalétriers. Elle répond qu'il faut
du temps pour tendre l'arbalète , pour la lever et ia mettre
en joue , et qu'ainsi ils auront celui de s'envoler, i Mais , ma
« mère, s'il alloit prendre une pierre? — Eh bien! aupara-
« vant ne la lui verrez-vous pas ramasser? — Oui sans doute;
« mais il n'a qu'à l'avoir dans sa poche? — Oh! oh ! puisque
■ vous êtes si habiles, répond la pic , vous pouvez vous passer
« de moi ; u et en parlant ainsi , elle s'envole.
LE BLAIREAU ET LES COCHONS.
On conduisoit des porcs à la glandée dans
une forêt. Un blaireau se joignit à eux, et pré-
tendit être de la famille. I^ soir il rentra avec
eux dans l'étable; mais quand il vit qu'on en
égorgeoit quelques-uns, il ne voulut plus être
de leurs parents, et jura sur son honneur que
jamais il ne leur avoit appartenu.
■ Google
LE BOUC ET LE CHEVAL.
LE BOUC ET LE CHEVAL.
Certain seigneur, homme de peu d'esprit,
avoit un cheval dont il vouloit se défaire. Il crut
l'occasion favorable pour se défaire en même
temps d'un bouc qu'il avoit aussi, et les exposa
tous deux en vente , demandant pour l'un et pour
l'autre vingt sous. Plusieurs personnes marchan-
dèrent le cheval, mais aucune ne voulut du bouc;
lui, au contraire, s'opiniâtra dans son idée, et
déclara toujours qu'il ne vendroit point l'un sans
l'autre. Vous devinez ce qui arriva? C'est qu'il
ne vendit ni le bouc ni le cheval.
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DU CHAMEAU ET DE LA PUCE. 34;
DU CHAMEAU ET DE LA PUCE.
Un chameauaUoitcommencer un grand voyage,
une puce sauta sur son dos et fit le voyage avec
lui. Quand il fut de retour, elle crut devoir le
remercier. « Vous m'avez portée fort doucement,
«lui dit-elle, je vous suis obligée, et conviens
« que sans vous je n'eusse jamais pu faire si
« longue route. » Le chameau, tournant avec
étonnement la tête pour la regarder, répondit
d'un ton ironique ; « Vous êtes trop reconnois-
n santé en vérité, mais s'il faut parler vrai, je ne
a me suis point aperçu dans le chemin que votre
« poids m'ait fatigué, et jusqu'ài ce moment-ci,
«je vous l'assure , j'ai ignoré que nous fussions
« ensemble, d
On rencontre souvent ici-bas de ces gens obs-
curs , qui ont beaucoup de prétentions néan-
moins. Us se croient fort importants, et l'on ne
sait seulement pas s'ils existent.
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348 LE CHAT, LE MULOT ET LA SOUBIS.
LE CHAT, LE MULOT ET LA SOURIS,
OD
LE CHAT QUI SE FIT ÉVÊQUE.
Un chat tapi sur ua four avoit, pendant toute
la journée, inutilement fait la guette, lorsqu'il
aperçut un mulot et une souris. Il les appelle
d'un ton bénin , leur dit qu'ib ont écouté de mé-
chants discours, qu'il est leur évéque, et veut
leur donner sa bénédiction. I^es souris lui ré-
pondent qu'elles aiment mieux mourir que de
venir se mettre à portée de ses griffes. Elles fuient,
le chat les poursuit, et elles se réfugient dans
des trous du mùr. Elles s'y tiennent cachées et
préfèrent ne pas voir le jour plutôt que de s'ap-
procher du perfide dont elles redoutent la pré-
tendue bénédiction.
Ceci vous fait voir qu'il ne faut pas se mettre
sous la main de celui qui veut faire le mal, et
qu'il vaut mieux fuir en un autre pays.
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lE CHEVALIER ET LE VIEILLARD. 349
LE CHEVALIER ET LE VIEILLARD.
Il y avoit un vieillard qui avoit beaucoup
voyagé. Comme d'ailleurs il étoit plein de sens,
on le considéroit à la ronde, et l'on écoutoit vo-
lontiers ses conseils. Un jour certain chevalier
du voisinage vint le consulter. « Prud'homme ,
a lui dit-il, je n'ai rien qui me fixe ici, et je veux
o vivre heureux. Dites-moi quel est le pays où
« je dois me retirer pour cela Dans celui où
a l'on voudra vous aimer, répondit le vieillard.
« — Et si je ne trouvois point de gens qui vou-
B lussentm'aimer? reprit le gentilhomme. — Dans
« ce cas-là, sire, je vous conseille d'aller où l'on
a vous craindra. — Mais enfin, si le pegple chez
« qui je m'établirai n'avoit point de raisons pour
«me craindre? — £h bien! alors allez où l'on ne
a vous craindra pas. — Enfin , si par hasard je
« ne pouvois pas encore trouver ce pays-là, lequel
a choisirai-je , je vous prie? — Celui, sire, où
n vous ne trouverez personne, et où vous serez
sûr que personne ne vous trouvera. »
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LE CORBEAU ET LE LOUP.
LE CORBEAU ET LE LOUP.
Un corbeau s'étoit posé sur le dos d'un mou-
ton. Un loup qui passoit près de là l'aperçut.
a Voyez ce que c'est que le bonheur! se dit-il à
« lui-même. Ce monstre de mauvais augure est
u perché là tranquillement, le berger ne lui dit
n rien : et moi, malheureux! si j'approchois seu-
■f lement de ce mouton imbécille, tous les chiens
o galoperoient après moi. u
Le méchant cause tant d'effi-oi, que dès qu'il
parolt tout le monde cherche à se garantir de lui.
DaDS Esope , )e corbeau s'amuse à betpieter la plaie d'un
Ine qui avoit un ulcère. Les sauts et les gambades que fait
l'âne pour se débarrasser de l'oiseau , amusent beaucoup
des pâtres (ini sont là. C'est à propos de ces ris que le loup
fait sa réflexion.
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DE LESCARBOT.
DE L'ESCARBOT.
Un escarbot sortant de son fumier vît un aigle
qui prenoit son vol dans les nues : le sale insecte
en fut jaloux. <• Ehl pourquoi, se dit-il à lui-
« même, ce fier oiseau a-t-il reçu de la nature
« une destinée si brillante, tandis que moi je ne
« fais presque que ramper? Après tout, s'il a des
a ailes, n'en ai-je pas aussi?S'il est grand et fort,
a n'ai-je pas le corps beau et luisant? C'en est
« Élit, je renonce à mon fumier, et veux désor-
« mais vivre et voler comme lui. »
Tandis qu'il arrangeoit dans sa petite tête ses
nouveaux projets, l'oiseau roi s'abattit à terre
et vint se reposer assez près du fumier. L'escar-
bot saisit l'occasion; il prend son essor, saute
par-dessus l'aigle, et pousse de joie un vilain cri
aigre pour célébrer sa prouesse. Le reste de la
journée il en fut tout fier; mais sur le soir, la
faim l'ayant pris , il fut obligé de retourner à son
ordure, et renonça à toutes ses idées de gran-
deur.
Ceci est l'image de ce qui arrive à certains
ambitieux sans mérite. Jaloux de ceux qu'ils
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352 UNE FEMME ET SA POULE.
voient s'élever, ils veulent comme eux prendre
aussi leur vol, mais c'est l'histoire de l'escarbot,
bientôt la nature les ramène à la fange d'où ils
sont sortis.
UNE FEMME ET SA POULE.
Une femme assise devant sa porte voyoit sa
poule gratter et chercher sa nourriture. Elle s'y
occupoit tout le jour, et la femme qui l'aimoit
lui dit : « Ma belle, ne te fatigue pas à gratter
a sans cesse, chaque jour je te donnerai du grain
o abondamment et à ta volonté. — Que dis-tu?
« répond la poule , crois>tu que j'aime mieux ton
a blé que ce que j'ai l'habitude de chercher ?
« Nenni, nenni; ta corbeille de grains seroit là
« toujours pleine, que je ne m'abstiendrois pas
H de suivre ma nature et de picoter sans cesse. j>
Cet exemple vous fait voir que l'on ne peut
changer les habitudes de nature.
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LA GUENON ET L'OURS.
ÎJi GUENON ET L'OURS.
De toutes les femelles d'animaux, vous savez
que la guenon est celle qui aime le plus extra-
vagamment ses petits, tout laids qu'ils sont.
Il y en avoit une un jour qui étoît si éprise
du sien, et qui le trouvoit si beau, qu'elle le
montroit à tous les passants. Ils avoient beau lui
rire au nez et se moquer d'elle, rien ne la désa-
busoit. Sa folie alla même jusqu'à vouloir le mon-
trer à la cour du lion; mais le monarque ayant
dit que jamais il n'avoit vu si laide béte , elte s'en
revint fort affligée. En route, la mère et le fils
furent rencontrés par un ours. Celui-ci s'arrête
avec un air de surprise, et il s'écrie : « Oh! le bel
« enfant! qu'il est joli! C'est lui sans doute de la
«beauté duquel on parle tant? — Oui, sire, ré-
«pond la mère enchantée, et c'est mon fils. —
« Je ne puis y tenir, souffrez, dame, que je le
« baise. » A ces mots il prend le poupon , et d'un
coup de mâchoire il lui croque la cervelle.
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354 DE LA GRUE.
DE LA GRUE.
L'aigle eu» un jour à se plaindre de l'autour.
Il assembla aussitôt tous les oiseaux ses sujets,
et, après leur avoir exposé ses grie&, il donna
ordre qu'on allât saisir le coupable et qu'on le
hii amenât. Celui-ci, qui presseotoit la colère
du monarque, s'étoit retiré dans le trou d'un
rocher, bien résolu à se défendre si on l'y atta-
quoit. Vingt fois les oiseaux passèrent et repas-
sèrent devant le trou, sans qu'aucun d'eux osât
se risquer à y entrer.
I^a grue en6n proposa un expédient qui an-
nonçoit bien son imbécillité, c'étoît d'y enfoncer
son long cou , et d'obliger avec le bec le rebelle
à sortir. L'avis fut fort approuvé. En conséquence
la sotte, enivrée par ceséloges, pénètre étourdi-
ment dans le piège; mais à peine y a-t-elle en-
foncé la tête , que l'autour, la lui saisissant avec
sa serre, la mord cruellement.
Elle ne s'attendoit pas à cet accueil. Sa peur
est telle qu'involontairement elle ouvre l'extré-
mité opposée, et conspue les oiseaux qui étoient
auprès d'elle. Tout le monde se met à rire; enfin
■ Google
DE LA GHUE. 3S5
elle se tire du trou avec grand'peine; mais dans
la confusion que lui cause son accident, elle se
sauve et prend même le parti de passer tes mers
pour s'éloigner à jamais des témoins de sa honte.
Dans sa route elle rencontre une mouette de sa
connoissance qui lui demande où elle alloit ainsi.
L'autre lui raconte naïvement sa triste aventure.
« Mais, dite»-moi, reprit la mouette, vous n'em-
n portez pas sans doute avec vous l'instrument
<r honteux qui vous a joué ce mauvais tour? —
Œ Belle question! Eh! comment voulez-vous donc
« que je m'en sois défaite? — Eh bien! ma chère,
« puisque vous le portez toujours , retournez
V d'où vous venez, croyez-moi, et craignez qu'il
H ne fasse encore pis ailleurs. »
L'HOMME ET LES DEUX CERFS.
Uiï paysan traversoit à pied une forêt. Dans
sa route il vît deux cerfs qui se parloient d'un
air d'effroi, et qui sembloient délibérer sur ce
qu'ils avoient à faire, n Eh! d'où vous vient cette
K terreur? leur dit le manant. Je ne vois ici aucun
« danger; que craignez-vous? — Le danger futur,
« répondirent-ils. »
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356 L'HOMME, LE BENARD ET LE SERPENT.
L'HOMME, LE RENARD
ET LE SEPPENT.
Un boD villageois sans malice trouva en hiver
uu sapent roide de froid. Touché de pitié, il le
met dans son sein pour le réchaufifer; mais la
bête malËiisante n'est pas plus tôt rendue à la vie
qu'elle cherche à étouffer son bienfaiteur en le
serrant des longs anneaux de son corps. Celui-ci
cherche à se débarrasser : a Malheureux! s'écrie-
« t-il, voilà donc comme tu paies le bien qu'on te
a fai t ! — J'obéis à mon naturel, répond le serpent. »
Pendant tout ce débat, un renard passe au-
près d'eux, et voit le villageois aux prises avec
son ennemi, o Retire-toi, dit-il au serpentj tu
a commettrois une vilaine action , mais il est en-
ci core temps de te repentir. Et vous, ajouta-t-il
«en s'adressant à l'homme, vous avez eu tort
o d'employer vis-à-vis de cet animal des termes
« injurieux. Sachez que, quand on est dans le
«danger, il n'est pas sage d'insulter son en-
« nemi. s
Cette fable est de Phèdre ; mais elle n'a chez lui que deux
acteurs , l'homme et le serpent. Celui-ci tue l'homme : on lui
demande pourquoi il a commis ce crime , et il répond que
, Google
L'HOMME, LE RENARD ET LE SERPENT. 357
c'est pour ôter l'envie de rendre service aux méchants. Le
dénoùment qu'y substitue Marie me paroit préférable : je
trouve de même très sensé le discours du renard ; peut-être
néanmoins seroit-îl mieux placé encore dans une autre
bouche. On peut prêter au renard de la 6nesse ; mais tant de
sagesse et de raison ne lui conviennent guère. D'ailleurs une
bonne action siuprend toujours dans un anima) > né mé-
chant , parce qu'elle dément son caractère.
Cette fableet la suivanteuesont {tas dans les deux volumes
de M. Roquefort.
LE LIÈVRE ET LE DESTIN.
Un lièvre vit passer un cerf, et il fut frappé
de la beauté de cet animal. Il admiroit surtout
la majesté du bois dont sa tète étuit parée. Ce
bois enfin fit sur lui une telle impression , qu'il
alla se pkindre au Destin de n'avoir pas de même
reçu en partage une arme aussi redoutable et si
capable de le faire craindre. £n vain le dieu lut
représenta que de pareilles armes n'étoient pas
faites pour sa tête, il importuna tant qu'enfin
elles lui furent accordées. Le voilà donc avec un
bois de cerf, mais il ne peut plus marcher, le
poids l'entraîne, il tombe à chaque pas, et périt
enfin par sa faute.
Ceci s'adresse aux ambitieux qui se chargent
d'emplois pour lesquels ils ne sont point faits.
■ Google
358 L'ASSEBIBLÉE DES UËVRES.
L'ASSEMBLÉE DES LIÈVRES.
L*HOHHE vint un jour avec ses chiens s'établir
dans le pays qu'habitoient les lièvres. Ceus-ci,
depuis ce moment-là toujours tourmentés, tou-
jours inquiets, résolurent enfin d'aller vivre ail-
leurs, et ils convoquèrent à ce dessein une as-
semblée générale. J^s plus vieux et les plus sages
opinèrent à rester : ilsSjvoient de la peine à
quitter cette terre où avoWnt vécu leurs pères,
et où eux-mêmes étoient nés; mais on n'écouta
point leurs représentations, les clabaudeurs rem-
portèrent, et toute la troupe partit.
Dans leur route ils passèrent près d'tm marais
dont les bords étoient couverts de grenouilles.
Elles étoient sorties pour respirer l'air et jouir
du soleil. Au bruit que font les lièvres en pas-
sant, elles s'effraient, et toutes en foulé se pré-
cipitent dans les eaux. Un des lièvres s'arrête
alors : « Frères, dit-il à la colonie fugitive, nous
rt avons eu tort de quitter notre terre natale,
n Retournons, croyez-moi, je vois que par tous
V les pays on craint et que partout on a lieu de
« craindre. » On le crut et l'on retourna.
■ Google
L'ASSEMBLÉE DES LIÈVRES. 3%
On pourroit adresser le même discours à tous
ces gens qui, mécontents de leur patrie et du
gouvernement sous lequel ils vivent, veulent le
quitter, dans l'espérance de rencontrer mieux
ailleurs. Hélas! ils ont beau chercher, ils ne trou-
veront nulle part de contrée qui soit sans in-
quiétude, sans travail et sans douleur.
La fable qu'on vient de lire est imitée d'Esope. Le fabu-
liste grec dit (jue, les lièvres s'étant enfuis pendant un
orage, ils côtoyèrent dans leur course un marais; mais que,
leur frayeur ayant augmenté encore par le bruit que Brent
les grenouilles en se jetant dans l'eau, un d'eux, s'arrêta et
dit k ses camarades: •• Ne nous désolons pas, mes amis:
> vous voyez qu'il y a des animaux encore plus poltrons que
• nous. »
Quelle est l'utilité qui peut résulter d'une pareille morale 7
Je ne le devine point.
Me pardonnera~t-K>n de dire que celle de notre femme
poète est bien autrement intéressante. Rappelez-vous que
Marie vivoit sous un gouvernement féodal , c'est-à-dire
dans un état partagé entre des milliers de petits tyrans; son-
gez que chaque jour elle devoit voir une infinité de per-
sonnes , molestées par l'abus du pouvoir, chercher dans
d'autres cantons une situation plus douce ; relisez après cela
sa fable , et vous sentirez combien son allégorie est juste et
combien la morale qu'elle en tire est ingénieuse.
La Fontaine, I. ti , f. 14.
, Google
36o LE UON, LE LOUP ET LE RENARD.
LE UON, LE LOUP ET LE RENARD.
Le lion se promenoit un jour avec le renard et
le loup, ses sujets. Tout-à-coup il se mit à bâiller,
et laissa voir une gueule toute sanglante encore,
et remplie de flocons de laine. Le renard s'en
aperçut très bien; mais flatteur à son ordinaire:
a Sire , vous avez laim , dit-il , et je vois par ce bàil-
« lement que votre estomac travaille , et que vous
a n'avez point mangé d'aujourd'hui. Il est vrai,
« répondit le lion ; eh bien ! chassons ensen^le ,
« nous partagerons notre cliasse en commun :
tt mais jurei-moi auparavant d'être fidèles, et de
« ne rien détourner pour votre profit parti-
« culier. » Les deux courtisans jurèrent; le mo-
narque lui-même fit le serment; et, après être
convenu d'un signal et d'un lieu de ralliement, Os
partirent chacun de leur côté. Mais celui-ci n'eut
garde de se fatiguer à chasser; il se rendit tran-
quillement au lieu du rendez-vous.
Pour lesdeuxautreSfilsrevinrent bientôt après,
annonçant qu'ils avoient découvert l'un un tau-
reau , l'autre une Tache avec son veau. Sur leur
■ Google
LE LION, LE LOUP ET LE RENARD. 36i
rapport, le roi les suivit pour aller étrangler les
trois victimes. Quand elles furent tuées Ysengrin
(le loup) proposa de partager. « Volontiers, dit
« lelion;ehbien! fais toi-même les parts. — Elles
a doivent être proportionnées à la taille et à l'ap-
« petit de nous trois, reprît le loup. Que le tau-
a reau soit pour vous, sire; renard aura le veau
« et moi la vache. »
Pour toute réponse le lion furieux lui allonge
sur le museau un coup de griffe, avec lequel il
lui arrache un œil et une partie de la mâchoire;
puis se tournant vers le renard, il ordonne à ce-
lui-ci de partager, n Je vous obéirai , sire , répond
« le renard , et j'aurai soin de ne pas manquer,
a comme mon camarade, au respect que je vous
n dois. Prenez le taureau , sire ; il vous appartient
« comme notre roi et notre maître. La reine, votre
a auguste compagne , vient de vous donner un
e lionceau ; il est juste que nous travaillious pour
a elle, donnez-lui la vache;quant k messire votre
a fils, ses droits ue doivent pas être oubliés, qu'il
a prenne le veau. »
Cette Table n'est pas dans les deux volumes de M. Ro-
quefort.
Voici comme Esope coate cette fable.
a Le lion , l'âne et le renard allèrent chasser;
ails prirent beaucoup de gibier, et le lion or-
, Google
362 LE UON, LE LOUP ET LE RENARD.
a donoa de faire les parts. L^âne les fit réellement;
« mais le monarque le saisissant aussitôt lui-
« même , l'étrangle. Il charge ensuitedu partage le
a renard, qui, plus fin quel'autre, donne presque
« tout au tyran et ne se réserve qu'une très pe-
u tite portion. » Interrogé qui lui a appris à par-
tager si juste: aC'est celui-ci», dit-il, en montrant
l'àne mort.
LE LOUP DEVENU ROI.
On raconte que le lion, ayant résolu un jour
de voyager, convoqua tous les animaux pour leur
déclarer son projet; et, comme d'ailleurs il ne
comptoit pas revenir de sitôt, il leur permit
même de se choisir un roi à sa place. Tous ré-
pondirent d'abord que sur un choix si difficile
ils ne s'en rapporteroient qu'à lui seul; et, en
conséquence, ils le prièrent de chercher dans sa
noble famille quelqu'un qui fût digne d'être son
successeur, m Je ne me suis point donné d'héri-
a tier, répondit-il, je laisse le trône vacant, pla-
« cez-y qui vous plaira. »
D'après ce consentement les animatix prirent
■ Google
LE LOUP DEVENU ROI. 363
jour pour se donner un maître. Ils choisirent le
loup et vinrent demander pour lui l'agrémeot
de leur ancien monarque. « J'approuve votre
«c élection , dit celui-ci. Votre nouveau roi est ac-
1 tif, hardi, entreprenant, et je ne desirerois à
« sou courage et à sou caractère qu'un peu plus
« de franchise et de loyauté. Prenez garde seule-
a ment qu'il ne se donne quelque traître pour
a conseiller. Si, par exemple, il alloit prendre le
a renard, ce seroient deux méchants ensemble,
R et alors vous auriez tout à craindre. J'ap-
a préhende encore, je l'avouerai, qu'il ne puisse
a pas commander à sa gloutonnerie. Voulez-vous
« suivre un bon conseil ? Faites-lui promettre que
a tant qu'il sera roi il ne mangera chair d'animal
«vivant, et ne lui prêtez serment d'obéissance
a que quand il aura , le premier, prêté celui-là. »
L'avis fut exécuté. Le loup fit sans scrupule
tous les serments qu'on voulut , parce qu'il espé-
roit bien les rompre impunément lorsqu'il seroit
le plus fort. En effet , il ne vit pas plus tôt son au-
torité assurée et son prédécesseur parti qu'il vou-
lut manger de la chair. Cependant , afin de ne
pas trop effaroucher les esprits, il employa la
ruse, et la sienne fut tdie qu'elle eut l'apparence
de la justice.
Il appela donc la brebis et lui demanda, sur
la foi qu'elle lui devoit comme sujette, s'il étoit
■ Google
364 I^ I^UP DEVENU ftOl.
vrai, ainsi qu'on le prétendoit, qu'il eûtl'hal^ne
forte. CelleKîi, trop bétepoursoupçonner le piège
qu'on lui tendoit, convint avec franchise que la
bouche du sire eshaloit une odeur capable de
sufifoquer. Lui aussitôt , avec l'apparence dé la
colère, convoque ses barons. Il leur demande
quel traitement mérite celui qui a fait honte et
insulte à son seigneur. Tous opinent à la mort;
et à l'instant il fait égorger la brebis et la mange ,
aprèsen avoir cependantdistribué quelques mor-
ceaux aux ju:ges pour les intéresser à sa félonie.
Quelques jours après, lorsque la brebis fut en-
tièrement consommée, il manda le chevreuil et
lui 6t la même question qu'à l'autre. Ce dernier,
que l'aventure du porte -laine avoit rendu cir-
conspect, donna dans l'extrémité opposée; il as-
sura le prince qu'il n'y avoit roses , parfums ni
aromates qui, pour la douceur, approchassent
de son haleine. D'après une flatterie aussi gros-
sière, nouveau conseil pour savoir comment de-
voit être puni le sujet qui avoit menti impudem-
ment à son souverain : nouvel arrêt de mort, par
conséquent, et nouvelle victime.
Peu après, le loup, en se promenant, aperçut
un gros singe dont il eut envie. Il le questionna
aussi sur son haleine, comme les deux premiers;
mais le drôle étoit plus fin qu'eux. Il répondit
adroitement qu'elle ressembloit à -celle de mille
■ Google
LE UDUP DEVENU ROI. 365
autres; c'est-à-dire qu'il ne la trouvoit ni douce
ni forte. La réponse étoit adroite; il n'y avoit pas
là de quoi traduire en jugement : aussi le tyran
fut-il embarrassé. Voici ce qu'il imagina.
Il se mit au lit, se dit malade, se plaignit d'un
dégoût général et envoya chercher des médecins.
Ceux-ci lui demandèrent s'il n'y auroit pas quel-
que chose qui pût le ragoûter. « Non, répon-
B dit-il. J'ai bien, il est vrai, une envie démesu-
« rée de manger du singe; mais je sais aussi le
o serment que j'ai fait en montant sur le trône,
« et j'ai la conscience trop délicate pour y man-
quer. » Les médecins , comme vous pouvez
crpire, s'empressèrent de rassurer cette âme si
timorée. A les entendre, tout devenoit juste
quand il s'agissoit de conserver une tête si chère.
Enfin ils représentèrent que le roi avoit pro-
mis seulement de ne point manger de chair vi-
vante, mais que son serment ne regardoit point
la chair morte. Ainsi il n'y avoit , selon eux , qu'à
tuer le singe , et les scrupules du sire n'avoient
plus de fondement.
Ces scrupules n'étoient pas bien considéra-
bles , car Û étrangla lui-même l'animal et le man-
gea aussitôt. Ce n'est pas tout. Enliardi par ces
criminelles complaisances , il devint de jour en
jour plus entreprenant. Bientôt il ne connut plus
de frein, et pendant tout le temps qu'il régna il
■ Google
366 LE LOUP DEVENU ROL
□e cessa de dévorer sans honte ses sujets, toutes
leâ fois que la faim lui en demanda quelqu'un.
On doit bien se garder de se donner pour sei-
gneur tin homme méchant, car rien ne pourra
l'arrêter et il traitera ses sujets comme le loup
traita les siens.
LES DEUX LOUPS.
Deux loups s'entretenoient ensemble des bri-
gandages de leur vie scélérate : car les méchants
ont quelquefois des retours de vertu, a Nous
« sommes en exécration, disoit l'un d'eux: aussi
s nous fait-on sans cesse la guerre et vivons^ious
« dans des transes étemeltes. Changeons de con-
« duite, essayons de bien vivre; et aloi-s, loin
« d'être redoutés, loin d'avoir nous-mémesàcrain-
« dre, nous serons partout honorés et chéris. Tu
tt as raison, répondit l'autre, soyons bons; mais
a qu'imaginerons-nous pour l'être , et surtout
n pour convaincre de notre changement? »
En parlant ainsi, il aperçoit dans la campagne
des moissonneurs qui coupoient les grains. Il
propose à son camarade d'aller les aider. Celui-
■ Google
LES DEUX LOUPS. 36;
ci y consent, et voUà nos deux pénitents qui s'ap-
prochent des travailleurs. Mais dès qu'on les voit,
on crie après eus et on les chasse à coups de pierres
et de bâtons.
« Tu vois, dit alors un des loups, nous avons
« beau foire, on nous en veut, et tout, jusqu'à
a nos services, est imputé à crime. Eh bien! puis-
« que nous sommes haïs, méritons de l'être, re-
u tournons au bois et faisons pis encore qu'aupa-
« ravant. » Ils le firent et tinrent parole.
Combien de fois n'est-il pas arrivé à des mé-
chants de montrer ainsi des sentiments honnêtes;
mais quand il s'agit de les mettre à exécution, ils
trouvent bientôt un prétexte pour s'en dispenser.
DU LOUP ET DE LA GUÊPE.
Un loup, pendant sou sommeil, fut piqué sous
la queue par une guêpe , k l'endroit que vous de-
vinez. Jugez quels hurlements il fît lorsque la dou-
leur le réveilla. Cependant , à force de contorsions
etde mouvements, il réussit à faire sortir l'insecte;
mais, quand il le vit, il fut tellement indigné qu'un
si petit animal eût pu lui arracher de pareils cris
■ Google
368 DU LOUP ET DE LA GUÊPE,
qu'il l'accabla d'injures. La guêpe fat choquée à
son lourde ce ton méprisant. Elle prétendit valoir
mieux que lui. n Assemble ici demain toute ta fa-
« mille, lui dît-elle; j'y assemblerai la mienne j
> nous combattrons, et la victoire décidera qui
« de nous est le plus méprisable. »
Le lendemain en effet, au poiut du jour, les
deux troupes bieft ordonnées se présentèrent an
combat. Le loup, persuadé que ses ennemis ne
pouvoient piquer qu'où il l'avoit été la veille, s'é-
toit bouché et tamponné, avec des feuilles, l'en-
droit faible , et tous ses camarades en avoient fait
autant. Avec cette assurance il s'avance fièrement
à leur tête ; mais la guêpe , s'élançant sur lui tout-
à-coup, s'attache sous son ventre à un endroit
plus sensible encore , qu'elle pique et mord cruel-
lement. II ne s'attendoit pas à cette attaque. La
frayeur lui cause un accident qui jette au loin
le tampon , mais non dans l'état où il avolt été
mis. Notre héros s'enfuit à toutes jambes; et
les autres qui le voient désarmé, et qui craignent
pour eux la même chose, suivent son exemple.
Il n'est point d'ennemis méprisables.
West iwint dans les deux volumes de M. Rtxjuefott,
, Google
DU LOUP ET DU HÉRISSON. 369
DU LOUP ET DU HÉRISSON.
Le loup et le hérisson s'étoient réunis pour .
chasser ensemble. L'un devoit arrêter les chiens»
lesattireràlui,et les combattre avec ses pointes,
et l'autre, pendant ce temps, devoit saisir et
emporter la proie. Un jour qu'ils chassoient ainsi,
le loup trouva à enlever un agneau; mais il fut
aperçu de loin par les bergers, qui aussitôt lâ-
chèrent leurs chiens après lui. C'étoit au héris-
son à les attendre : il n'en eut pas le courage,
et supplia son compagnon de te tirer du danger.
Celui-ci fit la sourde oreille : l'autre , insistant
vainement, lui dit enfin : « Cher ami, il m'est
« bien douloureux de mourir ainsi sans pouvoir
a embrasser pour la dernière fois et ma femme
« et mes enfants. Puisque tu es sûr d'échapper,
u charge-toi à ma place de ce triste offîce, je t'en
« supplie. Approche et porte-leur au moins un
« baiser, comme le dernier gage de mon tendre
« attachement. »
].£ loup, par une sorte de compassion , s'avança
pour embrasser son ami, mais l'ami aussitôt le
■ Google
370 DU LOUP ET DU HÉRISSON.
saisit à l'oreille avec ime telle force, que l'autre
fut, malgré lui, obligé de l'emporter. Cependant
ce poids ralentissoit sa marche et donna aux
chiens le temps de l'atteindre. Quand le hérisson
vit qu'il alloit être pris, il le lâcha et grimpa sur
un arbre qui éloit là auprès. Le loup alors le
supplia de descendre et de venir à son secours.
• Que Dieu t'aide, répondit l'aniaial aux épines;
• mais quaad je t'ai prié de venir au mien, tu
« sais comme tu t'es conduit; tu m'asahandoDifé,
«je t'abandonne. Adieu, défends-toi, me voilà
■ en sûreté. ■
On trouve dam Marie de France deux autres fables dont
le sujet est en partie à-peu-près le même que celui qu'on
Tient de lire.
Dans Tune c'eM un bccuf qui , surpris par un loup et près
d'être dévoré , lui demande pour toute favenr, avant de
mourir, d'aller faire sa prière sur an tertre voisin , afin que
sa famille puisse entendre ses derniers adieux. On le lui
permet ; mais il se met alors à beugler d'une manière épou-
vantable , et attire vers lui tes chiens qui étranglent te loup.
Dans l'autre, le principal personnage est une oie, saisie
de même par un loup. Elle se plaint de ce qu'elle va périr
trislemeut et sans joie , tandis que ses compagnes , destinées
aux festins , y paroîtront au son des instruments de musique.
Oh ! s'il ne faut que de la musique pour te consoler, réplique
le loup , je suis en état de t'en fournir. Alors il se pose sur
son derrière , il allonge le cou, et commence à chanter à sa
manière. Mais , pendant ce temps , l'oie qu'il a lâchée s'en-
, Google
DU LOUP ET DU HÉRISSON. 371
vole. HoDteux de sa sottise , il jure de ne plus chanter jamais
que quRDct il aura bien mangé.
Ces fables sont imitées d'Ësope. Seulement, au lieu d'un
boeuf ou d'une oie , le fabuliste grec suppose un chevreau ,
et lui fait prier le loup de jouer de U flùle pour l'égayer
avant de mourir, he loup commence à chanter: les cblens
accourent et le tuent
LE LOUP ET LE PIGEON.
Un loup regardoit un pigeon qui, sous un
buisson , ramassoit de petites branches pour faire
son nid. Le loup ne se put tenir de lui dire : « Je
« te vois beaucoup travailler, cueillir et chercher
« maints rameaux, et ta maison n'en vaudra pas
a mieux, n Le pigeon lui répondit : « Je te vois
a souvent prendre des brebis, voler des agneaux
« et des moutons, tu n'en es pas plus avancé, ni
ti plus riche, ni plus prisé, n
Ainsi voit-on que les fripons et les voleurs
n'en sont pas plus riches pour ravir le bien d'au-
trui, et vivent toujours en pauvreté.
■ Google
372 DU LOUP QUI AVOIT FAIT UN VŒU.
DU LOUP
QUI AVOIT FAIT UN VŒU.
Jadis il fut ud loup qui, dans ud momeat de
ferveur, voua de Éalre un carême de quarante
jours, et de s'abstenir scrupuleusenent de chair
pendant tout ce temps. A peine il avoit pro-
noncé son serment qu'il rencontra un mouton
gras et dodu. <t Ah! quelle occasion, s'écria-t-il,
« si je n'avois pas fait un vœu ! Mais cependant',
<r si je ne mange point ce benêt, viendra un autre
« qui le mangera et qui se moquera de moi.
« D'un autre côté, après tout, il faut bien dîner,
n Acheter un saumon ou un brochet, il m'en
a coûtera deux fois davantage. Eh bien ! appe-
a Ions cet animal saumon, et mangeons-le comme
« tel. »
Je veux vous apprendre par là que rarement
un homme vicieux se corrige de ses mauvaises in-
clinations: une occasion de rechute s'o£Fre-t-elle
k lui, adien les belles résolutions, il y succom-
bera.
■ Google
DU MEDECIN ET DE LA FILLE ENCEmTE. îyS
DU MÉDEaN
ET DE LA FILLE ENCEmTE.
Certain bourgeois tomba malade, et pendant
quelques jours il se contenta de garder le lit,
soigné uniquement par sa fille. Enfin cependant,
comme il sentoit le mal empirer, il envoya cher-
cher un médecin. Celui-ci le saigna ', et d or-
donna à la demoiselle de conserver le sang, afin
qu'à son retour il put voir, quand ce sang seroit
refroidi, d'où la maladie provenoit. La fille, pour
plus grande sûreté , alla porter l'écuelle dans sa
chambre, et la posa bien couverte sur un banc.
Mais estant d'après l'étourdie n'y songea plus,
et la première chose qu'elle fit en rentrant chez
elle , ce fut de tout jeter par terre.
Qu'imaginer en pareille circonstance pour évi-
ter d'être grondée ? Elle ne trouva rien de mieux
que de se faire saigner elle-même par une autre
personne, et quand le médecin reviendroit, de
lui présenter ce sang en place de celui de son
père. C'est ce qui arriva ; mais l'Esculape devina
la tricherie et voulut en punir la donzelle. II
■ Google
374 DU MÉDEaN ET DE LA FILLE ENCEINTE.
s'adresse au père : <x Ce sang-là, dit-il, me donne
n pour vous de bonnes espérances , il m'annonce
a que bientôt vous aurez un enfant de plus. »
A ces paroles le prud'homme reste interdit, et
il l'est avec d'autant plus de raison qu'il étoit
veuf. Il en demande l'explication. De son côté la
fille rougit; enfin tout s'explique; et celte-ci,
forcée d'avouer la vérité, convient qu'à trois
mois de là l'horoscope du médecin doit s'ac-
'complir.
Combien de gens qui, en voulant tromper les
autres, ont été trompés eux-mêmes.
NOTE.
(l. Envoya chercher un médecin qai le saigna.) L'art de la
chimi^e étant très peu avancé au temps de notre fabuliste ,
il était exercé par les médecine Ceux-ci portoient même
ordinairement dans leurs visites un sachet rempli de drogues
et des simples les plus usités , pour les administrer à l'instant
BU malade, s'il en avoit besoin.
, Google
LE MILAN ET LE GEAL 375
LE MILAN ET LE GEAL
UiT milan étoit malade en soo lit. Dans son
voisinage étoit le nid d'un geai, auquel il avoit
souvent fait du mal. Il piïe sa mère d'aller vers
le geai lui demander pardon et l'inviter à prier
pour lui. V Comment, dit-elle, irai-je, et que
n pourrai-je lui dire? Maintes fois tu as ravagé
a son nid et tué ses petits. »
Combien de gens, après leurs méêiits, vont
criant merci et demandent des secours.
LES OISEAUX.
SE CHOISISSAÎÎT UN ROI.
Les oiseaux ayant perdu leur roi s'étoient
assemblés dans un grand bois pour lui donner
un successeur. Tous se trouvèrent à la diète,
excepté le coucou. On l'entendit chanter à quel-
, Google
376 LES OISEAUX
que distance de là : sa voix forte et sonore frappa
tout le monde ; on crut qu'un oiseau qui annon -
Çoit tant de vigueur étoit fait pour gouverner
un grand empire , et en conséquence il fut una-
nimement élu roi.
Cependant, avant de lui jurer obéissance, on
voulut connoitre plus particulièrement ce qu'il
étoit, et l'on dépécba vers lui, pour s'en assurer^
la mésange, renommée entre tous les volatiles
pour être sage et prudente. Celle-ci alla se per-
cher sur l'arbre où il étoit : elle vola, tourna
autour de lui, l'examina bien, et fut d'abord
cboquée de son air niais et ignoble. Ce n'est pas
tout: dans le dessein de l'éprouver et de pouvoir
l'apprécier plus positivement, elle se place au-
dessus de sa tête et laisse tomber sur lui son
ordure; le coucou, sans en être plus ému, se
contente de secouer ses plumes.
Alors la mésange s'en retourne et va raconter
à l'assemblée ce qu'elle a fait. « Ce roi-là n'est
« pas ce qu'il nous faut, dit-elle; car s'il n'a pas
osé se venger de moi qui suis foible et petite,
« que fera-t-il donc quand un autre plus fort que
« lui l'insultera? Nous avons besoin d'un chef
a robuste et courageux, qui soit en état de faire
« trembler tous ses sujets et de n'en redouter
aucun. » ,
En parlant ainsi, ^ie jeta les yeux sur l'aigle,
■ Google
SE CHOISISSANT UN HOI. 377
et admira la force qu'annonçoit cet oiseau, sa
haute taille et son regard fier, a Yoici, ajouta-
u t-elle, le maître qui nous convient. Il porte
H des armes formidables, il sait endurer long-
a temps la soif et la £aim, il ne craint point les
a combats, et nous pouvons être assurés d'a-
ir vance qu'il ne redoutera point de punir Tin-
<r justice, n
On crut la mésange, on choisit l'aigle pour
roi, et depuis ce temps il n'a poiut cessé de
l'être.
Voici coinnie Esope conte cette fable.
Les oiseaux étoîent assemblés pour choisir un
roi. Le paon demanda la couronne, prétendant
qu'elle étoit due à sa beauté ; déjà on penchoit
à la lui accorder, lorsque le geai s'y opposa. « Si
« pendant ton règne , nous sommes attaqués, lui
« dit-il, qui nous défendra? »
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LE PRÊTRE ET LE LOUP.
LE PRÊTRE ET LE LOUP.
Un prêtre avoit un loup privé, auquel il vou-
lut apprendre à lire. «Çà, dit-il en lui montrant
« un alphabet, regarde bien ceci et répète après
a moi : .,^. » Le loup , au lieu de répéter la lettre ,
se mit à crier Bé. En vain le prêtre se tuoit de
lui crier jé, il en revenoit toujours à prononcer
le cri du mouton, u Oh! je vois bien à présent,
« s'écria le maître, que ce qu'on a dans le cœur
o on l'a toujours sur les lèvres. »
Dans la fable du recueil de Marie de France , le loup ap-
prend les lettres A , B , C ; puis , quand il s'agit d epeler, il ne
sait dire que Aignel , Aignel.
, Google
DU PRUD'HOMME, etc. 379
DU PRUD'HOMME
QUI VIT SA FEMME AVEC UN AMANT.
Un villain, homme fort simple, fut étonné un
jour, en rentrant chez lui, de trouver la cham-
bre fermée. Il regarda par le trou de la serrure,
et vit sur le Ut un homme couché avec sa femme.
L'innocent se relire aussitôt, mais bien résolu
cependant de faire tapage lorsqu'elle seroit seule.
Il revient le soir dans ce dessein : la dame, qui
le voit rentrer de fort mauvaise humeur, lui
demande ce qu'il a. Alors il commence sa que-
relle. « Voilà toujours de tes lubies ordinaires,
« répond-elle, et il n'y a pas moyen de te guérir.
a Imbécille! est-ce que tu ne sais pas qu'il y a
a dans la chambre un cuvier plein d'eau : tiens,
a regarde. »
En parlant ainsi, elle le mène au cuvier, et,
pendant qu'il y regarde, elle lui passe un bras
autour du cou. Effectivement il voit dans l'eau
sa propre image, collée à celle de sa femme,
dans l'attitude que je viens de vous dépeindre.
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38o DU PHUD'HOMME, btc.
<t Eh bien! lui dit-elle, voilà ce que tu as vu tan-
« tôt : c'étoit toi et moi, et cependant voilà pour-
« quoi tu te fâches. »
Il convint qu'il avoil tort, et promit de ne plus
jamais croire ce qu'il verroit.
LE RENARD ET LE CHAT.
Uw renard et un chat , se rencontrant dans un
champ, se concertèrent pour aller ensemble de
compagnie. Le chat demanda au renard par
quelles ruses ils se pourroient défendre lorsqu'ils
seroient poursuivis. «Des ruses, dit le renard,
« j'en ai au moins plein un sac, mais je ne veux
« pas ce sac ouvrir avant que nous ne soyons
a attaqués. « Le chat lui répond : « Nous ne se-
<• rons pas compagnons, car je ne sais qu'une
a ruse que savent aussi bien tous mes voisins. »
Pendant qu'ils parlent, ils voient venir deux
chiens courants; le renard s'écrïe : a Maintenant
ce j'ai besoin de ton aide; » le chat répond : « Se-
« cours-toi toi-même , je n'ai qu'une ruse, elle
« est pour moi ; » et il saute alors sur un arbre,
les chiens saisissent le renard et se mettent à le
■ Google
LE RENARD ET LE CHAT. 38i
déchirer. «Compagnon, lui crie le chat, pour-
o quoi t'oublier, pourquoi n'as-tu pas délié ton
sac; tu l'épargnes trop, et les chiens te mal-
u mènent durement. — Ah! dit le renard, je l'ai
« trop épargné, et j'aimerois mieux ton seul tour
ce que tous ceux dont j'ai la pance pleine. Je te
n vois délivré et je péris. — Bien m'a servi, dit le
« chat, de me souvenir de ce que j'ai entendu
K raconter. »
Le conseil du menteur peut quelquefois pro-
fiter au sage, mais une parole de l'homme loyal
est plus écoutée et sert plus dans le danger que
tous les discours de l'homme fourbe.
La Fontaine , ix , i^.
DU RENARD ET DU COQ.
Un coq chantoit sur son fumier. Près de là
étoit un renard qui le guettoit; mais il n'étoit
pas aisé au larron d'approcher de lui sans l'efla-
roucher, et cependant c'est ce dont l'hypocrite
vint à bout par une ruse, n Sire, lui dit-il, je ne
o puis résister davantage à l'envie de vous té-
« moigner combien vous m'avez donné ici de
■ Google
38 a DU RENARD ET DU COQ.
a plaisir. Il y a long-temps que je vous regarde,
a et je vous trouve, il faut eu convenir, le plus
« parfait des animaux que j'aie jamais connus,
a Mais ce qui me plaît en vous surtout, c'est
n votre voix. De ma vie je n'en ai encore entendu
«une pareille, accepté peut-être celle de votre
(t père : il est vrai pourtant que lui il chantoit
" les yeux fermés, — Je suis capable de le iaire
« comme mon père , » répondit le coq; et à l'in-
staut, fermant les yeux, il bat des ailes pour
chanter, mais à l'instant aussi il est saisi et enlevé
par le renard.
Heureusementpourluifdes bergers qui étoient
là à peu de distance virent le voleur emporter
sa proie : ils lâchèrent leurs chiens après lui. Le
coq alors, usant d'adresse à son tour, dit au ra-
visseur : « Criez-leur que je suis de vos amis, ils
«vous laisseront aller.» Le renard le croit, il
ouvre la bouche pour parler, mais il lâche ainsi
l'oiseau, qui aussitôt vole sur un arbre et se
moque de lui. u Maudit soit celui qui parle, lors-
« qu'Udevroitse taire, ditle renard. — Maudit soit,
a ajouta le coq , celui qui ferme les yeux lorsqu'il
« devroit veiller. »
■ Google
LE RENARD ET LOURSE.
LE RENARD ET L'OURSE.
Um vieux renard étoit devenu amoureux d'une
jeune ourse, sa voisine. Non content de lui faire
des propositions fort malhonnêtes, il s'émancipa
un jour au point qu'elle se mit en colère, et
qu'elle le poursuivit pour le punir. C'est à quoi
le drôle s'attendoit. En courant devant elle, il la
fit tomber dans un piège qu'il avoit tendu, et
où elle se trouva tellement empêtrée, qu'il ac-
complit tous ses désirs sans qu'elle pût, en au-
cune façon, l'en empêcher. Quand il se fut satisfait
il la quitta, et ajouta d'un air ironique : « Il n'a
«tenu qu'à vous, la belle, que je vous susse
« quelque gré de ce qui vient de m'arriver; mais,
11 grâce à votre humeur gentille, je n'en ai pas
« moins tout obtenu, et ne vous en ai nulle obli-
B gation. »
Combien de gens à qui pareille aventure est
arrivée, et qui, sans être renards, ont pu dire l.i
même chose.
■ Google
384 ^^ RENARD ET LF. PIGEON.
LE RENARD ET LE PIGEON.
■ PouEQuoi te tiens-tu ainsi à l'écart, disoit un
« renard à certain pigeon qu'il voyoit perché sur
a un toit. Descends, viens près de moi sans dé-
o fiance. Efa quoi ! ne &ais>tu don c pas l'ordonnance
« qui vient d'être publiée? La paix, est faite entre
« les quadrupèdes et les oiseaux; les deux mo-
(tnarques l'ont signée mutuellement, et, sous
<x les peines les plus graves, ils ont défendu toute
a hostilité entre leurs sujets. J'ai lu moi-même
X redit : pigeons et renards peuvent désormais
o jouer ensemble en toute sûreté. Viens donc,
« ne te fois pas attendre. — Ty vais , répondit la
a colombe ; mais dis-moi auparavant ce que nous
« veulent ces deux chasseurs que je vois là-bas
a avecleurs chiens? — Sont-ils bien éloignés? —
o Non, ils accourent vers nous au gdop, et bten-
o tôt ils nous auront joints. — Adieu , nous
a nous reverrons une autre fois, je crains que
o les hommes n'aient publié , de leur côté ,. une
o ordonnance contraire à la nôtre, b
La Fontaine, ii, i5-
, Google
DU VILLAIN ET DU FOLET.
DU VILLAIN ET DU FOLET.
Pendant plusieurs jours , un villain avoit été
occupé à guetter un folet qui, depuis quelque
temps , rôdoit dans sa maison . Enfin il l'attrapa , et ,
pour ravoir sa liberté , le génie lut obligé de com-
poser avec lui. « Fonne trois souhaits, dit-il au
n manant, je les accomplirai, n A ces conditions
on le lâche. Le viUageois rentre chez lui , bien
content,pour raconter son aventureà sa femme;
et dans la joie où il est , il permet même à celle-
ci de former seule un des trois vœux.
Une semaine entière se passa sans qu'ils pus-
sent se décider sur ce qu'ils demanderoient. Le
dimanche enfin, comme ils avoient à dîner un
morceau de mouton , il se trouva un os dont la
fenune voulut avoir la moelle. N'en pouvant ve-
nir à bout, elle souhaita à son mari un bec de
bécasse, afin qu'il pût la lui tirer. A peine a-t-elle
fait son vœu, qu'il est accompli. Jugez après cela
de la colère du sire. Pour se venger, il souhaite
de son côté à sa femme qu'elle ait la tête du
même oiseau. Autre métamorphose, et nouvelle
■ Google
386 DC VILLADt ET DU FOLET.
plainte par conséquent. La querelle dura, de
part et d'autre, le reste du jour. Enfin le soir, il
fallut bien pourtant faire la paix avant de se
mettre au lit. Le viDain demanda que sa femme
et lui fussent rétablis dans leur premier état. Il
Fobtint à l'instant ; mais ce fut là aussi tout le fruit
qu'il retira de ses trois vœux.
LE VILLAIN ET SES BŒUFS.
Des bœufs reposoient et ruminoient tranquil-
lement dans leur étable , tandis que leur maître
travaUloit à en ôter le fumier. Au lieu de profiter
en paix du repos qu'il leur accordoit, les sots ani-
maux s'avisèrent de lui faire des reproches sur
tout l'aident qu'ib lui avoient gagné jusque-là
par leur travail. « Oh!oh!ditle villain en colère,
« je suis ma foi bien bon de me donner tant de
peine. Çà, mes amis, dites-moi un peu qui de
« vous ou de moi a fait tout ce fumier? — C'est
nous , répondirent-ils. — Eli bien ! puisque vous
a l'avez fait et que je vous nourris , vous aurez ta
« bonté de l'ôter, s'il vous plaît ; » et aussitôt il les
fit travailler.
■ Google
DU VILLAIN ET DE SON CHEVAL. 387
DU VILLAIN ET DE SON CHEVAL.
Un villain qui voyageoit le dimanche voulut
en route entendre la messe. Il entra pour ce4a
dans une église et laissa son cheval à la porte.
Pendant tout le temps que dura le sacrifice , il
pria Dieu de lui donner un autre cheval , parce
que le sien ne valoit rien; mais, quand il sortit,
il s'aperçut qu'on le lui avoit volé. Alors il rentra
pour demander à Dieu de le lui rendre, parce
que ajmais il n'en avoit eu un si bon.
LE VILLAIN ET LA CHOUETTE.
Un villain nourrissoit une chouette qu'il ai-
moit beaucoup , et l'instruisit si bien , qu'il lui
apprit à parler. Un voisin lui tua son oiseau: il le
cita à la justice, et raconta au juge comment cet
oiseau parloit et chantoit toute la matinée. Le
juge dit que le voisin avoit mal fait , et il le manda
à son tribunal. Au jour que celui-ci devoit com-
, Google
388 LE VILLAIN ET LA CHOUETTE.
paroître, il prit un cuir qu'il cacha sous son
manteau , ayant soin d'en laisser pendre un des
bouts pour faire entendre au juge qu'on le lui
donneroit pour récompense du gain de la cause: _
il entr'ouvrit souvent son manteau , si bien que le
juge le comprit. L'autre villainétantappelé,le juge
lui demande ce que chantoit la chouette et quelle
povle elle disoit. Il répond qu'il n'en sait rien.
a Si tu n'en sais rien, et si tu ne comprenois point
a sesparolesnison jargon , comment veux-tu que
> l'on te fasse réponse. » Celui-ci s'en alla sans
avoir eu justice , à cause du cadeau qu'avoit fait
son voiein.
Le6 princes et les rois ne doivent point confier
leur pouvoir à des gens avides; car dès-lors il
n'y a plus de justice.
■ Google
LE VILLAIN ET LÉ DRAGON.
LE VILLAIN ET LE DRAGON.
Un dragon qui habitoit une crevasse de rocher
avoit Élit connoissance avec un paysan du voi-
sinage. « Sois mon ami, lui avoit-il dit, je puis
« te rendre bientôt riche, et ne te demande pour
« cela que de m'apporter ici du latt deux fois
« par jour; mais songe aussi à m'étre fidèle , car
(t s'il t'arrire jamais de me trahir, je t'avertis d'a-
« vance que tu t'en repentiras long-temps. »
Dès le lendemain eflèctivement le villain porta
du lait à l'animal, et il en reçut en récompense
une pièce d'or. De retour chez lui , il raconta son
aventure à sa femme , et lui montra ce qu'il venoit
de recevoir. A la vue-^ cet or, Tîmaginatioii de
l'épouse s'enflamme : elle suppose que le dragon
a en sa possession un trésor immense, et conseille
à son mari de le tuer, afin de s'emparer de tout
à-la-fois. Le mari se laisse tenter : il prend une
- hache, se rend le soir au rocheravec du lait, puis,
lorsqu'il voit le dragon occupé à boire , il lève sa
hache pour le couper en deux; mais sa précipita-
tion est telle que son coup, mal assené, portesur
le rocher, et que l'animal se retire sans blessure.
Celui-ci ne tarda pas à se venger. Dès la nuit
■ Google
390 LE VnXAm ET LE DRAG<»f.
même, le fils du traîtresses chevaux, ses bœufs,
ses moutons, tout fut étranglé. Jugez quelle
désolation quand notre homme se réveilla. Il
s'en prit à celle dont le conseil perfide lui avoit
attiré tous ces désastres; et la femme, qui en
craignoit d'autres encore, conseilla alors d'em-
ployer les excuses et d'aller demander grâce au
dragon. Le villain s'en va donc de nouveau, avec
du lait, se présenter à la crevasse. Là il se jette
à genoux, et d'un air humble supplie l'animal
d'accepter son présent, a Sans doute c'est du poi-
« sou que tu m'apportes là ? répond l'autre.
« N'ayant pu réussir hier avec la hache, tu crois
« un breuvage plus sûr apparemment? Retourne
o chez toi et n'approche jamais d'ici. La seule
a grâce que je peux l'accorder est de ne pas ven-
« ger ton crime sur toi-même. Mais c'en est fait
a. pour toujours entre nous deux. Tant que tu
H songeras à ton fils, tu dois me hair, et je te
« craindrai , moi , tant que je verrai sur ce rocher
« l'empreinte de ta trahison. »
Dans Esope , c'est le serpeat qui est coupable. Il tue le fils
cTun laboureur. Le paysaa va pour le tuer, et il manque son
coup. Quelque temps après, il retourne avec du pain , àm»
l'espérance que son ennemi aura tout oublié. Ce dernier lui
répond , comme ci-dessus , qu'il ne peut plus y avoir d'amitié
ni de confiance entre eux deux.
On connoît le joli conte de Sénécé , le Kaïmak ou la Con-
, Google
DU VILLAIN ET DE L'ESCARBOT. Sgi
DU VILLAIN ET DE L'ESCARBOT.
Uk paysan se soiilageoit de certain besoin dans
son verger. Un escarbot, profitant de l'occasion,
se glissa dans les intestins du sire, vous devinez
par où. Notre homme souffrit beaucoup , il ne
dormit plus, le ventre lui enfla; enfin, comme
il ignorait l'origine du mal , son inquiétude fiit
telle qu'il alla consulter un médecin. I^'esculape ,
qui étoit tout aussi ignorant que lui, mais d'tine
autre manière, déclara que c'étoient signes de
grossesse. A l'instant la nouvelle s'en répand à la
ronde. Le peuple, toujours sot et superstitieux,
publie que ce prodige est l'annonce d'un grand
malheur. On attend en tremblant le moment des
couches : on va même jusqu'à garder jour et nuit
l'homme et son futur enfant.
Un beau matin l'escarbot sortit par où il étoit
entré, et l'on ne parla plus de la grossesse que
pour en rire.
Cette fable paroît n'être tju'une parodie polissonne de la
Monlogne qui enfante imk souris. On regarderoit aujourd'hui
comme de fort mauvais Ion des plaisanteries pareilles , et
,,GoogJc
3g3 DU VILLAIN ET DE L'ESCARBOT.
l'on surmt rsûsoD ; maïs le gofit q^it moins délicat, i) y^ a
ànq sîicles. Je m'ai traduit cette pièce que parce qrt'elle
tourne en ridicule l'ignoraDcedu peuple et sa superstition. Il
semble ipi'on ne devoit pas attendre tant de philosophie de la
renme qui nous a donné ic Purgatoire de saint Patrice.
DU VILLAIN ET DE L'ERMITE.
J*Ai ent^du parler d'un villain qui trouvoit
fort mauvais que Dieu nous eût damnés pour
une pomme. Dans son Toisinaga habiloit un bon
ermite qu'il alloit voir souvent. Le saint homme
lui parloit toujours des choses divines, mais le
manant en revenoit sans cesse à dire qu'assuré-
ment Adam n'avoit pas péché comme on le di-
soit; qu'une pomme n'est pas un morceau assez
friand pour Ëtire désobéir aux ordres exprès de
Dieu, et que, quant à lui, s'il s'étoit trouvé dans
le paradis terrestre, le serpent, k coup sûr, n'eût
pu le tenter avec pareille amorce.
Toutes ces objections ennuyèr^it l'ermite. Il
résolut de les faire finir; et un jour qu'il atten-
doit le villain, il cacha sous une jatte une souris
qu'il avoit prise, puis, quand celui-ci fut arrivé,
il le quitta pour un moment sous prétexte d'aller
, Google
DtJ yiIXAIN ET DE L'ERMITE. SgS
à l'église, et lui r«coniinBnda sur toutes cboses-
lie lie ptHnt toucher à la jatte. Cen étoît a^sez
de cette défense pour exciter la curiosité duvU-
^geois. .11 soupçonna à tout cçci du mystère,
leva la jatte, et vil une souris qui s'échappa. Le
reclus k son retîour \e gronda beaucoup. « C'est
« votre faute , répondit Je villain , il ne falknt pas
B me rendre curieux. Si vous ne m'aviez rien
(c défendu, je n'aurois touché à rien, — Eh bien!'
« répartit l'ermite, puisque tu m'as désobéi sans
« qu'il en résultât pour toi aucun plaisir, con-
« çois-tu maintenant comment Adam a pu déso-
« béir à Dieu pour celui de manger une pomme. »
LE VILLAIN ET LE LOUP.
Des chiens chassoient un loup. Il se trouva
arrêté dans sa co»irse par une rivière large et
rapide; mais heureusement pour lui il y avoit là-
un bateau, et il pria le maître de le passer de
l'autre côté, o Que me dooôeras-tu pour ma
o peine? demanda le batelier. — Je ne puis, sire,
a vous payer en aident , parce que je n'en ai pas;
«mais je vous dirai, si vous le voulez, trois
«maximes admirables, vraiment dignes d'être
■ Google
394 LE VILLAIN ET LE LOUP.
< écrites en lettres d'or; et d'abord, pour vous
a prouver que mon intention n'est pas de trotn-
a per, voici la première : Fais toujours le bien ,
o sans t'inquiéter de ce qui en arrivera. »
La maxime ayant fait impression sur le bate-
U^, il reçut le loup dans sa nacelle. Quand on
fut au milieu de la rivière, notre passager ouvrit
une seconde fois la bouche et dit : Si un trom-
peur te promet quelque chose, crains toujours
dêtre dupe. Enfin, lorsqu'il fut arrivé au bord,
il s'élança hors du bateau, et en s'enfuyant ajouta :
Regarde toujours comme perdu ce que tu auras
fait pour un méchant.
Mes lecteurs se rappelleront sûrement avoir lu dam les
fabliaux un conte intitulé le Lai de l'Oiselet , dont le sujet
est le même que celui de cette fable. Un oiseau , pris dans
les filets d'un paysan , promet pour sa rançon trois maximes
merveilleuses ; et ces maximes , qu'il dit lorsqu'il est lâché ,
sont, comme ici , toutes trois dérisoires. Voyez t. iv, p. ay.
Harie de France , au reste , a mis en fable aussi ce conte
àeXOiselet , et je soupçonne ^e ce n'est pas te seul. Z« Vil-
lain et l'Escarbot qu'on a lu ci-dessus , le Prud'homme qai vit
sa femme avec un amant, le Médecin et la Fille enceinte , me
paroissent visiblement des fabliaux dont elle s'est emparée.
Peut-être même est-ce d'après cet exemple que les copistes
qui , dans le temps , ont fait des recueils de ses fables , y ont
inséré , comme je l'aï dit ailleurs , plusieurs contes. Quoi qu'il
en soit , voici les trois maximes par lesquelles elle termiae
sa fable de l'Oiselet et du VUlain.
, Google
LE VUJAIN ET LE LOUP. îgS
Ne crois pas tout ce qu'enteDdnts,
Garde biec ce que lu aurai:
Par promeue ne le perds pas. *
Comme Harie s'étoit permis de mettre en fables certains
contes , on s'est permis aussi dans la suite de mettre en contes
quelques-unes de ses fables. C'est ce qui est arrivé spétnale-
meat i celle «ta WiUain et du Utup. Voici comme on la trouve
imitée dans le Paggïona.
■ Un pauvre batelierquin'avoitriengagnéde tout le jour,
• s'en retoumoit le soir, fort triste chez lui. Tout-à-coup un
• homme l'appelle pour passer l'eau. Le voilà fort content ;
■ mais, quand il s'agit de le payer, on lui déclare qu'on n'a pas
• mae maille , et on lui oITre en dédommagement un conseil ,
■ qui , dit-on , lui vaudra beaucoup. Il a beau dire que sa
■ femme et ses enfants ne vivent pas de conseils; faute de
• mieux, il est obligé de s'en contenter. Il demande donc quel
• est ce conseil capable de l'enrichir. Le voici, répond le passa-
• ger : ne passe jamab personne qu'on ne t'ait payé d'avance. >
Ce conte se trouve de même dans le Chaste-Ennui ,
pages 371 et 449.
Dans la Gibecière de Morne , page 194-
Dams le Courier facétieux , page a3.
Dans te Facétieux Béiieille- malin , page 4o8.
Et dans ie Passa-teinjfo de' caria.» page 91.
Le lyéior des récréations , paçe 198.
he Fameux jirloae , page i3o.
Les Contet de Despe^iers , tome m , page 318.
Et les FaeetÏŒ Frischlini l'arrangent différemment.
Selon ceux-<^ , c'est un pèlerin qui , n'ayant pas de quoi
payer l'aubergbte chei lequel il a logé , offre de le satisfaire
en chansons. ■ Je n'ai pas besoin de chansons , dit l'hôtelier,
* Je ne trouve pas celte hble duuleideui. TolunMide M. Soqueibrt,
, Google
396 LE VILLAIN ET LE LOUP.
■ il me faut de l'aident. — Mais , si enfin je parviens à tous
■ rendre content par ce moyen-là , de quoi vous plaindrez-
■ vous? B ^t alors mon homme de chanter tout ce qu'il savoit
de chansons, sans qu'il p&t cependant réussir â contenter.
Enfin il en dit une, dont le refeain éloit: Mettez la main à
la poche et payez F hôte. * Oh I pour celle-ci encore, passe i>,
dit l'aubeqpste en souriant. • £h bien I puÎMpte ceHe-câ vous
• a satisfait , réplique le pèlerin , nous vmlft quittes ; adieu. ■
Cette fable est la seule de laquelle j'ai cité quelques imi-
tations. Il m'eût été facile de faire la même chose pour le
plus grand nombre des précédentes. Mais ces sujets , pour la
plupart, n'étant point de l'invention de Marie , et par consé-
quent ne tenant point à l'honneur de la France comme nosfa-
btiaux , nous sommes moins intéressés k les revenditpier sur
ceux qui pourroient les avoir pillés.
DU VILLAIN
QUI DONNA SES BŒUFS AU LOUP.
Les bœufs d'un villain avoient si mal travaillé :
ils l'avoient tant fait jurer, qu'enfin, dans son
impatience, il souhaita qu'ils fussent mangés du
loup. Or vous saurez que là tout auprès ëtoit un
loup qui entendit le souhait du villain, et qui
vint aussitôt se présenter à lui pour avoir les
bœufs. Celui-ci de les refuser, comme vous l'ima-
ginez bien; l'autre d'insister: là-dessus grande
dispute. Un renard passe par là : on le choisit
pour arbitre.
■ Google
DU VILLAIN QUI DONNA SES BOEUFS, btc. 397
Le nouveau juge commence d'abord par faire
jurer aux deux parties qu'elles s'en rapporteront
à son jugement, quel qu'il soit. Quand leur ser-
ment est fait , il tire le villain à l'écart, et lui dit
à l'oreille: « Ecoute, l'ami: il ne tient qu'à moi
u dans ce moment-ci de te ruiner pour jamais si
a je veux. Mais je ne suis pas méchant , et tu vas
a en voir la preuve. Veux-tu me promettre une
•c poule grasse pour moi , avec une oif; pour ma
« femme? Je te promets, en retour, non-seule-
a ment de prononcer en ta faveur, mais encore
« de te livrer vivant le loup , ton ennemi. »
T.<es conditions ayant été acceptées, il va de
même parler secrètement au loup, a Cousin, lui
o dit-il , tu sais bien , entre nous , que tu n'as au-
« cun droit sur les bceuÊ de ce manant. Je viens
a de le sermonner néanmoins j et , à force de re-
« présentationsj'ai obtenu de lui, pourdédomma-
« gement, un beau et grand fromage qu'il des-
a tinoit au baron son seigneur. Si tu veux en
« goûter, suis-moi, je sais où il l'a mis. n
En parlant ainsi , il le conduit vers un ^uits
voisin, et lui montre l'image de la pleine lune
qui se peignoit dans l'eau, car déjà la nuit étoit
commencée. « Le voilà, dit-il, ce fromage déli-
« cieux que j'ai enfin extorqué; voilà la cave où '
u on le gardoit : allons, descends. »
Le loup, défiant et soupçonneux, n'osa point
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398 DU VILL Am QUI DONNA SES BtEUFS , btc.
s'y risquer; l'autre, qui ne pouvoit l'attirer dans
le piège qu'en lui inspirant par son exemple une
certaine confiance, se met dans un des seaux,
et lorsqu'il est arrivé à l'eau , il y enfonce la tête
comme s'il vouloit tout manger à lui seul. «: Ap-
« porte-m'en donc un morceau , lui crie le loup.
« — Je ne te puis, mon ami, il est trop lourd, il
o faut que tu viennes toi-même. »
Sire lo^p a tant de peur d'arriver trop tard ,
qu'il se précipite dans le seau vide. Plus lourd
que le renard, il l'enlève et descend à sa place.
Celui-ci en passant le félicite sur sa bonne for-
tune, n Je désire que le fromage soit à ton goût,
« lui dit-il; mais n'en mange pas trop cependant,
a car je vais avertir le villain, et je suis persuadé
« que tu auras de lui quelque autre chose, d
Recueil de Barbaian , tome II, page 144.
LE VILLAIN ET LE SERPENT.
Un vilain s'étoit lié d'amitié avec un serpent,
et il lui renouveloit chaque jour ses protestations
d'attachement. La maligne bête voulut s'en as-
surer: die allégua un voyage, et avant de partir
donna au villageois un œuf qu'elle lui recom-
manda de garder bien exactement. Tant de soins
■ Google
LE VILLAIN ET LE SERPENT. 399
et de prédilection pour un oeuf le surprirent :
il en demanda la rai^ion. « C'est qu'à cet œuf est
o attachée la conservation de mes jours, répon-
» dit le serpent; à l'instant même qu'il se cassera
a je dois mourir. » En parlant ainsi, l'animal dit
adieu à son compagnon et feignit de s'éloigner;
mais son discours avoit échauffé la cervelle du
manant. Celui-ci se crut possesseur de la vie du
reptile, et s'imagina que, s'il le faisqjt périr, il
s'empareroit de tous ses trésors. Dans ce dessein
il jette l'oeuf par terre; mais à peine l'a-t-il cassé,
que le serpent, retournant sur lui en colère, lui
reproche sa perfidie et le quitte pour jamais.
Ne confiez jamais ni votre honneur à un traître-
ni votre trésor à un avare.
DES DEUX VILLAINS.
Tocrs les jours un villain alloit à l'église prier
Dieu qu'il le bénit, lui , sa femme et ses enfants,
mais nul autre avec eux. Un jour qu'il faisoit sa
prière fort haut, un autre villain qui étoit auprès
de lui l'entendit, et celui>ci ajouta : «Mon bon
« Dieu , maudLsscz cet homme , maudissez sa
a femme et ses enfants, et nul autre qu'eux, n
■ Google
4oi> LE VOLEUR ET LES MOUTONS.
LE VM-EUR ET LES MOUTONS.
On avoit mis au pâturage un nombreux trou-
peau de moutons, et comme l'endroit étoit fermé,
on ne leur avoit donné aucun gardien. Un voleur
s'en aperçut et profita de cette sécurité pour en
dérober un. Le lendemain il vint en enlever un
second, le surlendemain deux ou trois, et pen-
dant long-temps il fit ainsi tous les jours. Les
moutons voulurent d'abord en avertir leur maître;
mais choqués de l'indififérence méprisante avec
laquelle il sembloit les avoir abandonnés, ils se
piquèrent contre lui, et pour le punir se lais-
sèrent «nlever les uns après les autres, sans
pousser le moindi-e cri. Le voleur cependant
revint tant de fois au butin , qu'enfin il ne resta
plus qu'un agneau. Quand celui-ci vit que son
tour étoit venu, il eut peur et alla se plaindre
au maître. «Nous avons pris un sot parti, lui
«dit-il, mais n'easoyezpointétonné, nous étions
a un grand nombre. ■
8724S7
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